Loser, version 0.2
Copyright ©2002, 2003, 2004, 2005 Neryel (Frédéric HENRY).
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C’est le genre de trucs qu’on apprend dès qu’on est gamin : les gentils gagnent, et les méchants perdent. Même la bible le dit : « le juste pourra tomber 7 fois, il se relèvera, tandis que les méchants perdent pied dans le malheur ». Proverbes, chapitre 24, verset 16.
C’est pas que j’y connaisse grand chose, niveau bible, mais j’ai toujours trouvé que ça faisait classe ce genre de citations, alors maintenant que j’ai l’occasion d’en étaler un peu, j’en profite.
Gabriel était donc un méchant, et malgré ça, il est tombé et s’est relevé bien plus de sept fois ; et je n’ai pas souvenir qu’il ait spécialement perdu pied, mais il a certainement perdu la tête. Au sens propre.
Sur le toit de l’immeuble, Gabriel courait ; il courait, malgré la pluie et lafroideur de la nuit et la pluie, parce que, une dizaines de mètre derrière lui, des hommes voulaient le tuer.
Des coups de feu ont résonné, et il a entendu des balles siffler à ses oreilles.
Gabriel était un peu plus grand que la moyenne, plutôt musclé, aux cheveux noirs courts et, à l’heure actuelle, trempés.
La raison fondamentale qui faisait qu’il était poursuivi par des hommes armés, c’était, fondamentalement, qu’il avait, il y a bien longtemps, choisi de rejoindre le Mauvais côté.
Ç’avait été, au demeurant, un mauvais calcul. Il aurait pu être un héros. Un de ces types qui ne connaissent pas la défaite, qui se sortent toujours des combats à un contre cent et qui œuvrent à la défense de la veuve et de l’orphelin.
Au lieu de ça, il avait bien participé à la défense des veuves et des orphelins, en commençant par en créer, et il s’était aussi retrouvé dans des combats à un contre cent, mais, à cause de son statut de Méchant, il avait toujours perdu.
Ce jour là, il devait échouer une nouvelle fois, mais il ne le savait pas encore. Il pensait qu’il avait toujours une chance.
D’autres coups de feu ont claqué. Une balle lui a traversé l’épaule gauche. Ignorant la blessure, il a continué à courir et s’est servi d’une échelle de secours pour descendre.
Quelques secondes plus tard, ses poursuivants arrivaient et se mettaient à descendre à leur tour, et atteignirent une plate-forme métallique quelques mètres plus bas. Il y avait une fenêtre brisée, et des traces de sang derrière.
Les hommes, qui étaient trois, sont passés à l’intérieur, ont examiné la pièce, et n’ont vu personne. L’un d’eux a compris qu’il s’agissait d’un leurre, mais il était trop tard : derrière eux, Gabriel avait sorti un vieux revolver et a fait feu six fois.
Il n’y a pas eu de survivants. Gabriel a haussé les épaules, est entré à son tour. Il est ensuite sorti de la pièce, et s’est précipité vers les escaliers, qu’il a descendu quatre à quatre, avant d’atteindre la sortie.
Gabriel a ouvert la porte, et deux puissants projecteurs se sont braqués sur lui, ainsi qu’une vingtaine d’armes, tenues par autant de policiers.
Un homme s’est mis à hurler dans un mégaphone.
« Jetez votre arme ! Les mains en l’air, face contre le mur ! »
Gabriel a hésité quelques instants. Puis il a laissé tomber son revolver au sol, et levé les mains, lentement.
Une dizaines d’hommes armés se sont précipités vers lui. Ils l’ont plaqué contre le mur.
Les méchants perdent toujours.
Tout a commencé par une belle soirée d’été. Enfin, pas exactement. Tout a commencé il y a de cela des milliards d’années, lorsque Dieu, lassé du néant qui l’entourait, s’est décidé subitement, après des non-années (puisque le temps n’existait pas encore), à créer un univers où il pourrait enfin se passer quelque chose d’intéressant.
Ou peut-être que Dieu n’a rien à voir là-dedans, en fait, mais le résultat est le même : tout a commencé il y a très longtemps.
Mais en ce qui concerne notre histoire, toujours est-il que les choses se sont mises à s’accélérer diablement par une belle soirée d’été.
*****
Dans un laboratoire du cnrs, Mélissa a éteint son ordinateur, qui a lancé un « bip » de protestation avant d’obéir à ses ordres.
Mélissa était une jeune fille de vingt-cinq ans. Elle avait les cheveux blonds et longs, et les yeux bleus, derrière des lunettes de vue. Même si elle n’avait pas un physique de top-model, elle était plutôt jolie.
Elle a attrapé sa veste sur le portemanteau, avant de l’enfiler.
« C’est bon ? a-t-elle demandé à un de ses collègues. Vous n’avez pas besoin de moi ce soir ? »
Elle a du attendre un certain temps avant d’avoir une réponse. En effet, l’homme auquel elle s’adressait n’a pas levé pas le nez de son écran, et a continué à taper sur le clavier.
« Non, c’est bon, a-t-il fini par répondre. On aura fini ce soir. Ou demain, au pire. »
La jeune fille a hoché la tête.
« D’accord. Je reviens tout à l’heure. »
L’homme a enfin daigné lever la tête.
« Ça n’est vraiment pas vital, tu sais. Tu peux rester là-bas, si tu en as envie. »
Mélissa a souri, tout en secouant la tête.
« Non, ça ira. Je ne suis pas fan. Et je ne voudrais pas rater ça. Depuis le temps que vous en parlez sans rien me dire... »
L’homme a souri, à son tour.
« On parle mais on ne dit rien ? »
Mélissa a haussé les épaules.
« Tu me comprends.
— Tu sauras tout quand on aura fini.
— Tu tiens vraiment à garder la surprise, hein ? Bon, je reviens tout à l’heure.
— Comme tu voudras. »
Mélissa a fait un dernier geste de la main à ses collègues, puis elle a ouvert la porte et s’en est allée.
*****
Mélissa a frappé à la porte. Quelques secondes plus tard, une adolescente d’une quinzaine d’années lui a ouvert. Sa sœur, Jennifer. Elle aussi avait les cheveux blonds, bien que plus courts, et les mêmes yeux bleus.
Elle paraissait surexcitée.
« On y va ? » a-t-elle demandé.
Mélissa a regardé sa montre, surprise.
« Tout de suite ? On a encore un peu de temps...
— Non ! On va être en retard ! »
Mélissa a soupiré.
« D’accord, d’accord... »
Jennifer n’avait pas tout à fait tort. Il n’y avait déjà plus de places pour se garer. Mélissa a hésité quelques instants à déposer sa sœur et à repartir directement, mais elle préférait tout de même l’accompagner jusqu’à l’entrée pour vérifier que tout se passe bien.
Elle a finalement trouvé une place. Devant un stationnement interdit. Bon, elle n’en aurait probablement que pour quelques minutes.
Elle a garé la voiture, avant de descendre, suivie par sa petite sœur.
Elles étaient encore relativement loin de la salle de concert, mais elles entendaient déjà le bruit de la foule.
Mélissa a soupiré. Tout ça pour une « chanteuse », songeait-elle. Ou plutôt, une gamine entièrement refaite par chirurgie esthétique, qui tenait finalement plus de la poupée barbie que d’un être humain, et qui n’avait, finalement, pas de vrai talent musical. Mais ce n’était plus ça qui comptait, aurait-on dit.
Mais Jennifer, elle, était enthousiaste. Question d’âge, sans doute, songeait Mélissa. Mais quand même.
Perdue dans ses pensées, Mélissa n’a pas vu la limousine noire s’arrêter à quelques pas d’elles. Mais Jennifer l’a secouée.
« Là ! a-t-elle crié, hystérique. C’est Lili Leather ! »
Mélissa a encore soupiré. En effet, en train de descendre de la voiture, elle reconnaissait la chanteuse. Elle avait les cheveux rouges et longs. Une robe à paillettes qui ne cachait pas grand chose de ses mensurations... hors normes. Même si elle ne l’aimait pas et qu’elle la trouvait plutôt vulgaire, Mélissa devait reconnaître qu’elle était plutôt attirante. À condition d’aimer le silicone, bien sûr, mais il y avait aussi quelque chose d’autre. Peut-être bien un peu de charme, finalement.
Jennifer s’est mise à courir vers la chanteuse. Mélissa l’a suivie, plus lentement. Elle a entendu quelques secondes plus tard sa sœur demander un autographe.
Et se faire remballer : « pas le temps ». Jennifer a paru au bord des larmes.
Brusquement, Mélissa s’est sentie... en colère. Même si ce n’était jamais que pour un bout de papier signée par une vedette ridicule, elle n’aimait pas qu’on fasse du mal à sa sœur. Elle s’est approchée de la chanteuse. Bizarrement, il n’y avait pas de gardes du corps pour l’arrêter. Elle pensait que les stars étaient mieux gardées.
« Vous vous croyez tellement supérieure ? a-t-elle craché. Pour refuser à une gamine qui attend ça depuis des mois un autographe qui vous prendrait trois secondes ? »
La chanteuse s’est arrêtée. Et s’est retournée, lentement, vers Mélissa. Elle l’a dévisagée de ses yeux verts. Puis, finalement, elle a souri, dévoilant ses dent blanches.
« Désolée, a-t-elle répondu. J’ai passé une mauvaise journée. Ce n’est pas vraiment le moment pour ce genre de choses.
— Oh, a répondu Mélissa, sarcastique. Vous n’avez pas gagné assez d’argent pour vous payer votre prochaine opération de chirurgie esthétique ? »
La star a paru décontenancée. D’habitude, les gens ne lui parlaient pas sur ce ton. Puis, au bout de quelques fractions de secondes, elle a eu l’air amusée.
« Pas vraiment, a-t-elle finalement répondu. Je vais attendre un peu pour me faire gonfler les lèvres. » Elle a regardé Jennifer quelques instants. Puis souri, à nouveau. « D’accord, va pour l’autographe. Vous avez de quoi écrire ? »
Mélissa a ouvert son sac. La chanteuse a regardé quelque chose à l’intérieur, l’air surprise.
« Vous travaillez au cnrs ? » a-t-elle demandé.
Mélissa a paru surprise, à son tour.
« Euh... oui. Pourquoi ? »
La chanteuse a haussé les épaules.
« Je ne pensais pas que des chercheurs venaient à mes concerts, en fait... »
Mélissa a secoué la tête.
« En fait, je ne fais que l’accompagner et venir la chercher... Je ne vais pas rester. »
Lili l’a regardé d’un drôle d’air, que Mélissa n’a pas su interpréter.
« Vous être en train de me dire que vous me bousculez comme ça alors que vous n’allez même pas au concert ? a-t-elle demandé.
— Mais elle... »
La chanteuse a secoué la tête. Puis elle a paru réfléchir.
« Je ne signe l’autographe que si vous venez, a-t-elle dit au bout de quelques secondes.
— Mais il n’y a plus de places ! » a protesté Mélissa.
Nouveau sourire de la chanteuse.
« Pas de problèmes. J’ai un pass. Vous serez aux premières loges. Pour me faire pardonner mon impolitesse. »
Jennifer a paru excitée par la proposition de son idole.
« Allez, s’est-elle exclamée, accepte ! »
Mélissa lui a jeté un regarde furieux, mais elle a fini par accepter.
*****
En dehors de la salle, un certain nombre de policiers en uniforme étaient présents pour assurer la sécurité du spectacle.
Parmi eux, Vincent surveillait distraitement les environs.
Il avait vingt-six ans. Les cheveux bruns, et assez courts, mal coiffés. Les yeux bleus. Plutôt beau gosse, en fait, malgré son apparence un peu négligée.
Il prenait la situation comme une punition. Il s’était engagé dans la police pour arrêter des criminels, pas pour veiller à la sécurité d’une chanteuse pour adolescentes. Mais les ordres étaient les ordres...
Vincent avait du mal à comprendre leur justification, à ces ordres, d’ailleurs. Pourquoi était-ce à la police de s’occuper de la sécurité, au lieu d’agents de... et bien, justement, de sécurité. Peut-être que la chanteuse avait reçu une lettre de menace, ou quelque chose dans le genre ? se demandait-il.
Vincent s’est interrompu dans ses réflexions lorsqu’il a aperçu une ombre en déplacement sur un toit. Peut-être que ce n’était qu’un simple chat.
Un sacré gros chat, alors, a songé le policier.
*****
La salle était bondée. Mais la scène restait vide.
Mélissa ne se sentait pas à sa place dans la foule.
Jennifer, elle, était plus surexcitée que jamais.
« Tu te rends compte ? On a parlé avec Lili Leather ! »
Mélissa a haussé les épaules.
« Quel nom ridicule... Et je ne parle même pas de ses chansons... » a-t-elle rétorqué, sans grande conviction.
Parce qu’en réalité, elle avait la tête ailleurs. Elle se demandait pourquoi la chanteuse avait insisté pour qu’elle assiste au concert. Puis, finalement, elle a arrêté d’y penser. Peut-être qu’elle voulait vraiment s’excuser, en fin de compte.
*****
Alors que Lili Leather terminait de se maquiller, la porte de sa loge s’est ouverte brutalement.
Elle s’est retournée pour apercevoir Vincent, un pistolet à la main.
« Qu’est-ce que vous foutez ici ? » lui a-t-elle demandé.
Vincent n’a pas répondu, et s’est précipité vers la fenêtre. Il l’a ouverte et s’est penché, parvenant à distinguer une silhouette qui disparaissait quelques fractions de seconde après.
« Il y avait quelqu’un sur ce toit. »
Lili a soupiré.
« Oh, super. Et il va venir m’enlever ? a demandé Lili, sarcastique.
— J’ai vraiment vu une silhouette, a répliqué Vincent en rangeant son arme. Je vais prévenir...
— Vous n’allez prévenir personne », a coupé Lili.
Vincent a paru surpris.
« Quoi ? »
Lili a souri, l’air gênée.
« Je sais qui c’est, a-t-elle expliqué. On a juste besoin de faire ce cirque pour pas se faire remarquer des média.
— Pourquoi ?
— Parce que cette personne n’a pas envie de se voir en une des journaux people ? Vous garderez ce secret, s’il vous plaît ? »
Vincent a soupiré.
« Vous avez un comportement suspect, mademoiselle Leather », a-t-il fini par dire en souriant.
Lili a souri, elle aussi.
« Appelez-moi Lili. Et je vous jure qu’il n’y a rien d’illégal là-dessous. »
Vincent a haussé les épaules.
« Même si vous faisiez quelque chose d’illégal, j’aurais sûrement plus de problèmes que vous si je montrais tout ça au grand jour. Alors, vous avez raison, je vais oublier ça. Amusez vous bien. » a-t-il dit, cynique.
Lili a hoché la tête.
« Merci. »
*****
Lili Leather est entrée sur scène, a prononcé quelques mots, puis s’est mise à chanter un mélange de français et d’anglais.
Mélissa s’est demandé pourquoi elle avait besoin de massacrer deux langues en même temps.
Puis la chanteuse s’est mise à sortir des mots incompréhensibles.
Mélissa a essayé, péniblement, d’obtenir quelques secondes l’attention de sa petite sœur.
« Qu’est-ce qu’elle raconte ? » est-elle finalement parvenue à lui demander.
Jennifer l’a regardé, étonnée, comme si elle lui avait demandée pourquoi les oiseaux volent.
« Elle met ça dans la plupart de ses chansons, a-t-elle finalement répondu. Ça ne veut rien dire, en fait. C’est juste pour faire joli. »
Mélissa a soupiré.
« C’est débile. Et absolument pas joli. »
*****
Le concert était maintenant fini. La foule sortait de la salle sans grande précipitation. Vincent regardait sa montre toutes les trentes secondes.
Un collègue s’est approché de lui et lui a posé la main sur l’épaule.
« C’est bon, tu peux y aller, si tu veux. On se débrouillera sans toi. On n’est pas à dix minutes près. »
Vincent a hoché la tête.
« Merci. Bonne fin de soirée. »
Et il est parti.
*****
Mélissa se dirigeait vers la voiture, suivie par Jennifer, qui devait trottiner pour ne pas être distancée.
Au moment de monter dans la voiture, elle a remarqué un papier sur le pare-brise.
Une amende. La tuile. Évidemment, s’est-elle dit. Quand elle s’est garée, elle ne pensait pas rester si longtemps. Elle l’a prise d’un geste rageur.
« Putain de flics, a-t-elle maugréé. S’ils pouvaient arrêter les vrais pourris au lieu de coller des amendes...
— Hem... » a fait Jennifer, visiblement ennuyée.
Mélissa s’est retournée.
Et a aperçu un jeune homme en uniforme de policier derrière sa soeur.
« Oups... Je, euh... »
Le flic l’a regardé. Puis il a souri.
« Je suppose que vous avez raison. D’un autre côté, vous comprendrez qu’on ne peut pas laisser les gens se garer n’importe où. Même pour aller voir un concert de Lili Leather. »
Mélissa a sourit à son tour.
« En fait, je ne pensais pas rester si longtemps et... j’ai eu une mauvaise journée, et... »
Vincent a secoué la tête.
« Vous savez, je ne vous ferai pas sauter le P.V. Et moi aussi, j’ai eu une mauvaise journée. »
Mélissa a soupiré.
« Dura lex, sed lex, hein ? »
*****
Jennifer et Mélissa sont finalement remontées dans la voiture. Mélissa a mis le contact, puis elle a démarré.
« Alors, lui a demandé Jennifer, ça t’a plu ? »
Mélissa a soupiré.
« Bof.
— Mais tu te rends compte ? J’ai un autographe ! Et je l’ai vue en vrai ! »
Mélissa a secoué la tête.
Super, a-t-elle songé. Moi aussi, j’ai eu un autographe. D’un flic. Sauf qu’on appelle ça un procès-verbal.
*****
La voiture s’est arrêtée. Mélissa est restée au volant.
« Qu’est-ce qu’il y a ? a demandé Jennifer.
— Il faut que je retourne au boulot.
— À cette heure là ? »
Mélissa a haussé les épaules.
« Ils devaient finir quelque chose cette nuit. Je ne sais pas trop quoi. Un truc important, apparemment. Je vais voir ce que c’est. Et puis, je ne suis pas non plus en avance, moi. »
Jennifer a acquiescé.
« D’accord. Bonne nuit. Mais quand je pense que tu veux que je me couche tôt. »
Mélissa a souri.
« Bonne nuit, Jennifer. »
*****
Mélissa est sortie de la voiture, et est entrée dans les locaux vides. Il n’y avait plus que deux pièces dans lesquelles il y avait de la lumière.
Elle a monté les escaliers.
Il n’y avait pas un bruit. Pas de discussion. Pas de tapotement sur le clavier.
Mélissa s’est demandé ce qu’il se passait. Peut-être simplement qu’ils avaient finit par s’endormir sur leur clavier.
Elle a ouvert la porte.
La première chose qu’elle a vu, ce sont les traces de sang, par terre et sur les murs.
Elle a été surprise quelques fractions de secondes. Ensuite, elle a été effrayée. Terriblement effrayée.
Puis elle a vu les impacts de balles dans les murs. Les ordinateurs saccagés. Et enfin, les corps.
Elle était horrifiée. Elle est tombée à genoux. Et elle s’est mise à pleurer, sans parvenir à bouger.
*****
Une dizaine de minutes sont passées. Mélissa est restée pétrifiée.
Puis elle a commencé à entendre un bruit régulier.
Un bruit de pas.
Une personne qui se déplaçait, lentement.
Mélissa a fini par sortir de sa torpeur. Ses collègues étaient morts. Assassinés. Elle était triste. Horrifiée. Mais avant tout, elle avait peur. Et elle savait que rester immobile n’était sans doute pas ce qui lui donnerait le plus de chance de rester en vie.
Elle savait qu’elle aurait du partir, sans un bruit. Remonter dans sa voiture, aller au commissariat le plus proche. Quitter les lieux, en tout cas.
Mais elle s’est mise à marcher à quatre pattes jusqu’au bureau le plus proche, et s’est plaquée contre lui.
Les bruits de pas ont continué un moment. Puis se sont arrêtés. Ils ont bientôt été remplacés par des bruits de feuilles qu’on tourne.
Mélissa, réunissant tout le courage qui lui restait, a tenté de regarder au-dessus du bureau.
Elle a aperçu une silhouette, pas très grande, mais néanmoins effrayante. Elle portait une espèce de robe noire, un peu comme les moines. Avec un capuchon sur la tête. La personne était de dos, occupée à fouiller des notes, apparemment.
Mélissa a jeté un coup d’œil au reste de la pièce. Il y avait les cadavres de ses quatre collègues. Elle tentait de se contrôler, en essayant de respirer lentement. Ce n’était pas le moment de se mettre à pleurer. Vraiment pas le moment.
Il n’y avait pas que les cadavres de ses collègues, a-t-elle réalisé. Il y avait aussi deux autres hommes, qu’elle ne connaissait pas. Tous deux avaient un costume noir. Et des lunettes de soleil. Alors qu’il faisait nuit ? s’est demandée Mélissa. Drôles de types. Les deux avaient la gorge tranchée et gisaient dans leur sang.
C’était un cauchemar, s’est dit Mélissa. Elle allait se réveiller.
Mais elle ne s’est pas réveillée. La silhouette en robe noire a arrêté de fouiller dans les papiers.
Mélissa a baissé la tête.
Encore des bruits de pas. Mélissa a tenté un nouveau regard.
La silhouette s’approchait d’elle.
Mélissa a cherché une cachette, quelque part.
Mais elle n’en voyait pas.
La personne en robe noire s’est arrêtée devant un des cadavres en costume. Elle s’est baissée. Puis elle a attrape la paire de lunettes, et l’a mise sur son visage.
Et s’est tournée vers Mélissa.
Cette dernière est restée pétrifiée.
La silhouette a commencé à s’approcher d’elle.
« Pitié... » a demandé Mélissa.
La personne a paru l’ignorer, et a continué d’avancer.
« Je... Je n’ai pas vu votre visage... » a imploré Mélissa.
La silhouette s’est arrêtée. Elle a plongé sa main dans une des poches qu’avait sa robe. Mélissa s’est mise à trembler.
Mais la silhouette n’en a sorti qu’une pièce. Pas une pièce moderne, cela dit, une du genre massive. Du genre de celle qu’il y avait peut-être il y a quelques siècles.
Puis elle l’a envoyé en l’air. Elle a tournoyé une ou deux fois avant de se mettre à retomber dans sa main.
Après un coup d’œil rapide, la silhouette l’a rangée à nouveau. Puis elle s’est baissée, juste devant Mélissa.
Et elle a enlevé sa capuche.
Mélissa a aperçu le visage d’une femme. Elle avait les cheveux noirs, qui tombaient jusqu’aux épaules. La peau pâle, et le visage lisse. Les lunettes de soleil cachaient ses yeux. Elle paraissait si... maigre. Quand à son âge, Mélissa aurait été bien en peine de le dire. Elle paraissait plutôt jeune. Elle aurait pu avoir vingt ou quarante ans, ou peut-être plus. Il y avait quelque chose de dérangeant en elle, bien que Mélissa n’ait pas pu mettre le doigt dessus.
La femme s’est mise à sourire.
« Je ne veux pas te tuer. »
Mélissa l’a regardé, surprise.
« Vous les avez tous... tués ? » est-elle finalement parvenu à demander.
La femme s’est relevée. Elle a secoué la tête.
« Non.
— Qui êtes vous ? »
La fille a tendu la main vers Mélissa.
« Ça, on verra plus tard. Tu veux vivre ? »
Mélissa est restée figée.
« Euh... oui, a-t-elle fini par répondre.
— Alors, ne reste pas plantée là. Il faut qu’on dégage. »
*****
La fille a ouvert la porte de la voiture, une vieille 206 noire.
Mélissa a paru hésiter.
« Où on va ? a-t-elle demandé.
— Ailleurs. »
La réponse n’a pas paru convaincre Mélissa. La femme a soupiré.
« Bon, tous tes collègues se sont faits descendre. Toi, tu n’étais pas là. Il ne te viendrait pas à l’esprit que tu risques d’être la prochaine sur la liste ? »
Mélissa a secoué la tête.
« Mais... je... »
Elle s’est effondrée en larmes.
La fille lui a ouvert la porte, et lui a mis la main sur l’épaule.
« Écoute, on va discuter, d’accord ? Mais plus tard. Pour le moment, il faut qu’on se barre d’ici. D’accord ? »
Mélissa a hoché la tête en essuyant ses larmes.
« D’accord. »
Et elle est montée dans la voiture.
*****
La voiture s’est arrêtée devant un hôtel. La fille s’est tournée vers Mélissa, l’air inquiète.
« Tu as de l’argent ? » a-t-elle demandé.
Mélissa a été surprise.
« Euh... Oui...
— Tu peux payer ? L’hôtel ? »
Mélissa a hoché la tête.
La fille aux cheveux noirs a souri.
« Super. J’avais oublié de prendre mon portefeuille. »
*****
Mélissa a fait des yeux le tour de la chambre. Un lit double. Une douche. Une télévision.
Elle a soupiré.
« Bon. Pourquoi on est là ? a-t-elle demandé. Expliquez moi ! »
La fille s’est tournée vers Mélissa.
« Demain ? D’accord ? Il faut... que je dorme. »
Mélissa a cru apercevoir une tache sur l’espèce de longue robe noire.
« Vous êtes blessée ? » a-t-elle demandé.
La fille s’est retournée vivement.
« Ce n’est rien, a-t-elle répondu. J’ai juste besoin de dormir. »
Mélissa a paru intriguée.
« Vous devriez me laisser regarder.
— Ça ira. »
La fille s’est couchée sur le lit.
Mélissa a levé un sourcil.
« Vous gardez les lunettes de soleil pour dormir ? »
*****
Vincent a montré sa carte de policier au garde puis est entré dans le bâtiment. Une dizaine de flics était déjà en train se s’affairer dans la salle où avait eu lieu le crime.
Vincent a réfréner un bâillement, puis a regardé sa montre. Six heures trente. Il a déjà passé des nuits plus reposantes.
Un homme en uniforme, assez grand, aux cheveux courts, s’est approché de lui.
« Qu’est-ce que tu fous là ? » lui a-t-il demandé.
Vincent a soupiré.
« Il paraît qu’il y a eu une tuerie... » a-t-il répondu, nonchalamment, tout en continuant à avancer.
L’autre type a posé sa main sur son épaule pour le faire s’arrêter.
« T’as pas compris ou quoi ? On ne t’a pas sonné. On peut se passer de toi. »
Vincent a repoussé la main de son épaule, sans se retourner. Il s’est dirigé vers une pile de papiers, et a commencé à la feuilleter.
L’autre policier s’est approché de lui. Puis il l’a fait pivoter d’une main. Et lui a décoche un coup de poing dans la mâchoire de l’autre.
Vincent s’est écroulé par terre.
Un policier plus vieux, avec une moustache blanche, s’est précipité vers eux.
« Barne ! Qu’est-ce qui vous prend ? »
Vincent s’est relevé, aidé par son supérieur, alors que le dénommé Barne s’est éloigné en ronchonnant.
Sans se soucier du sang qui lui coulait de la lèvre, Vincent a ramassé la fiche qu’il avait eu dans la main avant cette violente interruption et la lui a montre. Il y avait dessus le portrait d’une jeune fille blonde.
« Cette fille, a-t-il demandé. Vous l’avez retrouvée ? »
Le supérieur a secoué la tête, intrigué.
« Je ne crois pas, non. Pourquoi ? »
Vincent a soupiré. Puis il a paru nerveux.
« Écoute, a dit le supérieur. Il faut qu’on parle. »
*****
Vincent attendait depuis une dizaine de minutes dans une pièce à l’écart lorsque son supérieur l’a enfin rejoint.
« D’accord, a fait Vincent. Qu’est-ce que vous voulez, alors ?
— Tu sais très bien. Pourquoi tu es venu ?
— Filer un coup de main ? Merde, je ne suis pas venu dans la police pour faire la sécurité des concerts d’une chanteuse à la noix ! »
Le supérieur a soupiré.
« Écoute, je sais que tu n’es pas un mauvais flic. Je te demande juste de ne plus faire de vagues pendant un moment, Ok ?
— Ne plus faire de vagues ? Je fais juste mon boulot, commissaire ! »
Il s’est levé, puis a fait quelques pas. Son boulot, c’était d’arrêter les coupables. Point. Ce n’était pas de sa faute s’il s’était trouvé que le coupable d’une sombre histoire de stupéfiants était quelqu’un de trop connu pour pouvoir être arrêté. Merde, la loi n’était-elle pas censée être la même pour tous ?
« Je te demande juste de te calmer un peu pendant quelques temps. Tu peux comprendre ça ? » a demandé le commissaire.
Vincent a baissé la tête.
« D’accord. Pas de vagues. »
Le commissaire a secoué la tête, et commençait à s’en aller.
« La fille que je vous ai montrée, là... »
Le commissaire s’est arrêté.
« Quoi ?
— Je l’ai vue hier. Au concert de Lili Leather.
— C’est pour ça qu’elle n’était pas là au moment de la tuerie, alors ! Ça explique pourquoi on n’a retrouvé son cadavre.
— Je pourrais peut-être aller la voir ? Lui dire ce qu’il s’est passée... L’emmener au commissariat ? Elle est peut-être en danger ? Avec tact, bien sûr, a ajouté Vincent en souriant. Vous me connaissez. »
Le commissaire a paru hésiter. Puis il a soupiré.
« Pas de vagues, hein ? »
*****
Mélissa s’est réveillée. Elle avait mal dormi. Elle aurait tant aimé que tout cela ne soit qu’un cauchemar. Mais apparemment, ce n’était pas le cas. Elle entendait un bruit d’eau sous la douche.
Elle a ensuite tenté de faire le point sur ce qui lui était arrivé. Tous ses collègues assassinés. Pourquoi ?
Et surtout, elle se demandait si elle ne devrait pas profiter de la douche de l’autre pour s’en aller discrètement.
D’un autre côté... Elle était la seule personne susceptible de l’aider. Et elle n’avait pas l’air de lui vouloir du mal.
Le bruit d’eau s’est arrêté. Une minute après, la porte de la salle de bains s’est ouverte. La (jeune ?) femme en est sortie.
Mélissa n’a pas pu pas s’empêcher de sourire en voyant qu’elle avait toujours les lunettes de soleil.
« Vous êtes qui, à la fin ? » lui a-t-elle demandé.
La fille s’est assise sur le lit, à côté d’elle.
« Je m’appelle Ana. On se tutoie ? »
Mélissa a hoché la tête.
« OK. Qu’est-ce que tu faisais là-bas ?
— J’allais... voir un ami.
— En pleine nuit ?
— Ils étaient sur le point de découvrir quelque chose de... nouveau. Mais tu dois être au courant, non ? »
Mélissa a hoché la tête, encore une fois.
« C’était quoi ? a demandé Ana. Je n’ai pas de détails.
— Je ne sais pas trop non plus. Ils disaient que ça allait bouleverser la communauté scientifique, mais c’est tout ce que je sais. »
Mélissa a soupiré. Voilà tout ce dont elle était au courant. Ils en avaient pas mal parlé, mais ils avaient tenu à garder la « surprise ». Ils avaient du l’emporter avec eux dans la tombe.
« Pourquoi tu as tout le temps ces lunettes de soleil ? Et cette espèce de robe... Tu te prends pour une sorte de vampire ? »
Ana a souri.
« C’est un peu ça. J’ai les yeux sensibles. La lumière un peu vive me fait mal. »
Mélissa a hoché la tête.
« Tu devrais me montrer ta blessure.
— Non. Ça va.
— Tu ne vas quand même pas garder une robe pleine de sang ?
— Je n’ai rien d’autre. »
Mélissa a souri, à son tour.
« Super. Bon, on fait quoi, maintenant ? On devrait aller voir les flics, non ? »
Ana a secoué la tête.
« Non. Je ne pense pas qu’ils puissent nous aider.
—- Mais qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qu’on va faire ? » a demandé Mélissa.
Mélissa paraissait paniquée. Elle a commencé à pleurer.
Ana a laissé échapper un soupir.
« Fuir. Se cacher. Je ne vois pas d’autres solutions, pour l’instant. »
Mélissa a secoue la tête.
« Il faut que... que je prévienne ma sœur...
— Tu as une sœur ? »
Mélissa a acquiescé.
« Merde, a fait Ana. J’espère qu’elle n’est pas en danger. »
*****
La sonnerie a résonné dans l’appartement.
Jennifer a soupiré, coupé la musique, puis est allée ouvrir la porte, sans se presser.
« Salut, a fait Vincent en la voyant. On s’est déjà vus hier, je crois. »
Jennifer l’a regardé plus en détail. Ouais, elle se souvenait de lui, même s’il n’avait plus d’uniforme.
« Ouais. C’est vous qui avez mis l’amende à ma sœur. Vous voulez quoi, encore ? »
Vincent a souri.
« Je ne l’ai pas mise. J’ai juste refusé de l’enlever. Mais je ne suis pas venu pour ça.
— Vous voulez quoi, alors ?
— Ta sœur est là ? »
Jennifer a secoué la tête.
« Non. Elle est au travail, je suppose.
— Au cnrs, c’est ça ? » a demandé le policier.
Jennifer a paru surprise.
« Ouais. Comment vous le savez ? »
Vincent a essayé de sourire.
« Aucune importance. Tes parents sont là ? »
Jennifer a secoué la tête à nouveau.
« Non... Ils sont... » Elle a fait un geste évasif de la main. « Enfin... Je vis seule avec ma sœur. »
Vincent a fait un sourire nerveux.
« Désolé. Écoute, si tu la revois, il faut impérativement que tu lui demandes de me rappeler, d’accord ? »
Jennifer a acquiescé. Vincent lui a tendu une carte.
« Il s’est passé quelque chose de grave ? » a demandé la jeune fille, inquiète.
Vincent a hésité. Puis il a soupiré.
« Assez, ouais. Il s’est passé quelque chose, là-bas, et... ta sœur n’y était pas...
— Quelque chose ? Quoi ? »
Vincent a soupiré à nouveau.
« Il y a eu des morts... »
Jennifer a paru horrifiée.
« Je... Je suis désolé, a fait Vincent.
— Et Mélissa ?
— On ne l’a pas trouvée. Elle est sûrement en vie.
— Sûrement ? »
Vincent a eu un sourire crispé.
« Elle est peut-être partie se réfugier ailleurs ? Elle avait des amis proches ?
— Pas que je sache. Elle ne me parlait pas souvent du boulot ou de ses amis, en fait. »
Vincent a hoché la tête.
« Ok. Si elle revient, tu lui dis de me recontacter. Sinon, je repasserai. Mais ne t’inquiètes pas trop, d’accord ? Elle va sûrement revenir. »
Jennifer a hoché la tête.
« Ça ne t’embête pas de rester toute seule ? Tu voudrais peut-être venir avec moi au commissariat ? »
La jeune fille a secoué la tête.
« Non merci », a-t-elle répondu.
Vincent a souri.
« Pas envie de passer la journée avec des poulets ? OK, je comprends. N’oublie pas de lui dire de me rappeler si elle revient. Sinon, je repasserai. »
*****
Quelques minutes seulement après que Vincent soit parti, quelqu’un a sonné à nouveau.
Cette fois ci, c’était Mélissa.
Jennifer s’est jetée dans ses bras, avant de remarquer qu’il y avait une autre fille avec elle.
« Tu es vivante ! Tu vas bien ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ? » a demandé Jennifer.
Mélissa a souri.
« Comment tu sais qu’il s’est passé quelque chose ?
— Il y a un flic qui est passé... Celui qu’on a vu hier soir, pour le PV... Il m’a dit qu’il fallait que tu le rappelles... »
Jennifer lui a tendu la carte.
Mélissa l’a regardée.
« Je devrais peut-être le rappeler...
— Non, a répliqué Ana. Ils pourraient nous localiser, avec ça.
— Tu n’es pas un peu parano ? »
Ana a haussé les épaules.
« Qu’est-ce qu’il se passe ? a demandé Jennifer.
— Il faut qu’on parte, a répondu Mélissa. Ana pense qu’on est en danger.
— Pourquoi ?
— Je t’expliquerai. »
*****
Le médecin légiste a entendu un bruit de pas derrière lui. Il s’est retourné, et a aperçu Vincent. Il a laissé échapper un soupir.
« Salut, Vincent, a-t-il commencé. Je ne savais pas que tu étais sur cette enquête. »
Vincent a sourit.
« Je veux juste quelques informations sur les morts de ce matin. Tu ne vas quand même pas me refuser ça ? »
Le légiste a secoué la tête.
« Bon, tu veux savoir quoi ?
— Il n’y aurait pas moyen d’avoir une copie du dossier, en fait ? »
*****
Jennifer a attrapé quelques vêtements dans un placard.
Ana a soupiré en regardant l’horloge du salon.
« Vous en avez pour combien de temps ? » a-t-elle demandé.
Mélissa a souri.
« Un certain temps, je suppose. Tu pourrais peut-être en profiter pour te changer, non ? Tu n’as qu’à prendre mes fringues... »
Ana a hoché la tête, et est sortie de la pièce pour se changer.
*****
Vincent a frappé à la porte du bureau du commissaire, puis y est entré, avant de le saluer.
« Il y a du nouveau ? a-t-il demandé.
— Ça ne te regarde pas, Vincent », a rétorqué le commissaire.
Vincent a souri.
« Ouais. C’est vrai. J’avais oublié. Enfin, moi, j’ai du nouveau.
— Comment ça ?
— La fille qu’on a pas retrouvée ce matin. Mélissa. Elle n’était pas chez elle. D’après sa sœur, elle aurait du être à son travail. Quand est-ce que les meurtres ont eu lieu ? »
Le commissaire a paru hésiter.
« Hier soir, a-t-il fini par répondre. Vers onze heures. »
Vincent a hoché la tête.
« D’accord. Donc à cette heure là, elle était au concert de Lili Leather. Ensuite, elle va au boulot. Pourquoi y aller à une heure pareille ? »
Le commissaire a souri.
« Vincent, je ne répondrai pas à tes questions. Tu n’es pas sur cette affaire. »
Vincent a soupiré.
« D’accord. Toujours est-il que vous ne l’avez pas retrouvée. »
Le commissaire a acquiescé.
« Il y a autre chose que je souhaiterais vous demander... continue Vincent.
— Quoi ? »
Vincent a paru hésiter un moment, avant de continuer.
« Disons que j’ai un peu regardé... quelques éléments de l’enquête. Il y a eu deux morts par arme blanche, c’est ça ? »
Le commissaire a soupiré à son tour.
« C’est ça. Bordel, tu es vraiment obligé de fourrer ton nez là-dedans ?
— Écoutez, j’ai peut-être une piste... Ce n’est peut-être absolument pas lié, mais j’ai... je ne sais pas, une intuition.
— Quoi ? »
Vincent a paru hésiter à nouveau.
« Il y avait eu d’autres morts à l’arme blanche, a-t-il finalement répondu. Il y a quelques années... »
Le commissaire secoue la tête.
« Ouais, a-t-il répondu. C’était à l’épée. Mais ce n’est pas un point commun ! Il y a des tas d’agressions par arme blanche. Le seul point commun, c’est que tu avais aussi foutu ton nez dans l’enquête, non ? »
Vincent a souri.
« Ouais. Mais ça n’a rien de personnel... Et il y a un point commun : les deux tueurs utilisent à la fois une arme blanche et une arme à feu. Ce qui est déjà plus rare. Enfin, toujours est-il que si je pouvais interroger le tueur...
— Rien de personnel ? Tu veux allez parler avec le type que tu n’avais pas réussi à coincer, et qui avait failli te tuer, et tu vas me faire croire que ce n’est pas personnel ?
— Les circonstances des meurtres sont similaires ! »
Le commissaire a secoué la tête.
« Non. C’est non, Vincent. »
Vincent a soupiré.
« Écoutez... Peut-être que je me trompe. Auquel cas je vous foutrai la paix pour le reste de l’enquête. Ou peut-être que j’ai raison, et qu’il y a un lien entre les deux affaires. Et dans ce cas, ça peut apporter des éléments nouveaux.
— Des éléments nouveaux ? Tu sais bien que le tueur n’a jamais lâché un mot ! Pourquoi il te parlerait à toi ? Et puis, il est enfermé depuis six ans, je ne vois pas comment il pourrait être lié à ça !
— Dans ce cas, je perdrai mon temps. Ce que je fais de toutes façons ici, non ? »
Le commissaire a paru hésiter. Il s’est pris la tête dans les mains. Puis il a fini par répondre.
« D’accord. Mais pas de vagues, hein ? »
*****
« Tu as pris tout ce qu’il fallait ? » a-t-elle demandé à Jennifer.
Celle ci a jeté un coup d’œil rapide autour d’elle.
« Je pense, ouais. Mais on va revenir, hein ?
— Sûrement. J’espère, en tout cas », a répondu Mélissa, mais elle paraissait peu convaincue.
Jennifer, elle, paraissait surtout inquiète. Mélissa s’est approchée d’elle, et l’a serrée dans ses bras.
« Ça va aller... Ne t’en fais pas. Ça va aller. »
Mais elle n’y croyait pas trop. Elle ne comprenait toujours pas ce qu’il lui arrivait.
Derrière elles, la porte s’est ouverte.
« Vous avez fini ? a demandé Ana. Il faudrait qu’on y aille, là. Vraiment. »
Mélissa a dévisagé Ana. Elle portait maintenant un pantalon noir, un sweat-shirt noir et une veste noire. Et toujours les mêmes lunettes de soleil.
« Wow, a fait Mélissa. Tu aimes vraiment cette couleur, hein ? Comment va ta blessure ? »
Ana a souri.
« Beaucoup mieux. Allez, on y va. »
*****
Vincent patientait maintenant depuis quelques dizaines de minutes. Puis le directeur du pénitencier a enfin fini par revenir dans la salle. C’était un homme noir, plutôt grand. Il portait des lunettes de vue.
« Je vais être franc, a-t-il commencé. Je connais assez bien vos méthodes. J’aimerais vraiment que, pour une fois, poser quelques questions à un prisonnier ne signifie pas deux jours de travail pour nos infirmiers. »
Vincent a souri.
« Ce n’est pas mon genre, a-t-il répondu.
— Vraiment ? Pourtant, vous vous êtes déjà battu avec lui, non ?
— C’était différent. Là, il s’agissait de l’arrêter. Et c’est lui qui a gagné, de toutes façons.
— Justement. Je ne voudrais pas que vous ayez envie de prendre une revanche. »
Vincent a haussé les épaules.
« Écoutez, je vais juste lui poser quelques questions. Peut-être qu’il pourra m’aider dans l’enquête. Et s’il ne peut pas... ou s’il ne veut pas, alors je m’en vais. C’est tout. Je suis au courant de la réputation que m’ont fait les journaux, mais croyez moi, je ne ferai rien pour l’aggraver. »
Le directeur a souri.
« D’accord. Je voulais juste vous prévenir. »
*****
Ana et Jennifer ont grimpé dans la voiture alors que Mélissa finissait de charger le coffre. Puis elle est montée à son tour.
« Bon. On fait quoi, maintenant ? » a-t-elle demandé.
Ana a fait démarrer la voiture.
« Pour l’instant ? On va aller manger. Ensuite, on se planque.
— Où ça ? a demandé Jennifer.
— J’ai une petite maison à deux heures d’ici. Ça fera l’affaire, je pense. »
Jennifer a soupiré.
« Vous êtes qui, au fait ? a-t-elle demandé.
— Je m’appelle Ana.
— Et à part ça ? Vous bossez pour la police ? Le gouvernement ? Un truc du genre ? »
Ana a souri.
« Non. Disons... que j’ai déjà rencontré ces gens, avant.
— Ces gens ? Quels gens ? » a demandé Mélissa.
Ana s’est mordue la lèvre inférieure.
« Je crois que vous ne devriez pas chercher à en savoir trop. Vraiment. »
Mélissa a secoué la tête, exaspérée.
« Mes collègues se sont tous faits descendre. Vous me dites qu’il faut fuir et se planquer. Et vous ne voulez même pas donner un petit début d’explication à tout ça ? Qui nous en veut ? »
Ana a paru hésiter.
« Je ne sais pas trop, en fait, a-t-elle menti. Je pense qu’il s’agit de personnes du gouvernement, ou... un truc dans le genre. »
*****
Dans l’infirmerie du pénitencier, une infirmière était occupée à faire des points de suture à un prisonnier dont le torse, plutôt musclé, était nu et portait deux marques de couteau récentes, encore sanguinolentes, parmi d’autres plus anciennes. Mais pour l’heure, l’infirmière s’affairait à recoudre une blessure similaire qu’il avait sur le côté droit du visage.
L’infirmière a secoué la tête.
« Vous devriez vraiment arrêter de vous battre comme ça, a-t-elle fait. Vous allez finir par vous faire tuer...
— Ouais. Un de ces quatre. »
Le prisonnier a légèrement souri.
« Pas aujourd’hui, en tout cas. » a-t-il ajouté, peu après.
La porte de l’infirmerie s’est ouverte.
Vincent est entré, accompagné d’un garde.
Le sourire du prisonnier s’est étendu.
« De la visite ? Vous venez pour moi, Vincent Meyer ? »
Vincent a paru surpris. Il ne s’était pas attendu pas à ce que le prisonnier connaisse son nom.
« Heu... oui, a-t-il répondu.
— Il ne peut pas recevoir de visite maintenant, coupe l’infirmière. Il est blessé ! »
Le prisonnier a fait un geste avec ses mains menottées.
« Ça ira. Ne faisons pas attendre la police. »
*****
Le prisonnier, toujours menotté, est entré dans la petite salle mal éclairée ou l’attendait Vincent. Il portait maintenant un pansement sur le côté droit du visage.
« Alors, a-t-il commencé. Vous voulez quoi ?
— Comment vous connaissez mon nom, monsieur Lehe ? » a demandé Vincent, ignorant la question.
Le prisonnier a souri.
« J’ai accès à quelques journaux. Vous faites parler de vous. Mais appelez moi Gabriel. On peut presque se considérer comme des amis, maintenant ? »
Vincent a secoué la tête.
« Comme vous voulez.
— Me ferez vous le plaisir de me dire la raison de votre visite, Vincent ? Vous avez mis du temps, avant de venir me voir. Six ans, c’est long, surtout en prison.
— Désolé. Rencontrer des psychopathes ne fait pas partie de mes hobbies. »
Gabriel a secoué la tête à son tour.
« Psychopathe ? Non, a-t-il répondu, feignant d’être offensé. Je suis un professionnel. Comme vous. »
Vincent a soupiré.
« Pourquoi vous avez fait tout ça ? a-t-il demandé. Vous êtes doué, finalement. Vous auriez pu réussir, dans la vie. Et ça vous a mené à quoi ? Vous êtes en taule. Pourquoi ?
— Je sais, a répondu Gabriel. Je suis un perdant. Un loser, comme on dit maintenant. Cela dit, pour la prison, je ne me porte pas si mal.
— La liberté ne vous manque pas ? »
Gabriel a souri une nouvelle fois.
« Si. Mais ça fait pas mal de temps qu’elle n’existe plus non plus dehors. »
Vincent a secoué la tête, en souriant.
« Je dois avouer que je suis assez surpris, a-t-il fait. Je croyais que vous étiez un tueur hors pair. Je ne m’attendais pas à vous voir couvert de blessures. »
Gabriel a haussé les épaules.
« Je m’en remettrai. Et vous avez aussi une petite marque sur la lèvre, si je ne me trompe pas. »
Vincent a continué à sourire.
« Ouais. Un connard. »
Gabriel a souri à son tour.
« Finalement, on est un peu pareils, tous les deux, hein ? »
Vincent a secoué la tête.
« Non. Je ne tue pas les gens, moi. »
Gabriel a haussé les épaules.
« Et vous avez fait tout ce chemin pour me dire ça ? Ou vous avez autre chose à me demander ? »
Vincent est resté silencieux quelques secondes.
« Il y a eu des meurtres, aujourd’hui. Je pensais qu’il pouvait y avoir une sorte de... lien, avec vous. »
Gabriel a froncé les sourcils.
« Vous pensez peut-être que je suis sorti discrètement de prison pour aller massacrer quelques personnes ?
— Non, bien sûr. Mais... il y a eu quelques gens qui ont été tués à l’arme blanche.
— Je n’ai pas le monopole là-dessus.
— Non, mais vous vous serviez d’une épée...
— Pas tout le temps, a coupé Gabriel.
— Pas tout le temps, a rectifié Vincent. En l’occurrence, il ne s’agit pas d’un couteau, c’est certain. Peut-être... un sabre. Et il y a aussi eu des morts pas balles. C’est un peu votre style, non ? »
Gabriel a soupiré, avant de répondre :
« Même si je pouvais vous aider, ce dont je doute, qu’est-ce qui vous fait croire que je le voudrais ? »
Vincent a baissé la tête.
« Je ne sais pas. Vous pourriez peut-être avoir quelques... avantages. »
Il y a eu quelques instants de silence.
« Hmmm, a fait Gabriel. J’ai peut-être une vague idée. Et ça pourrait être amusant. Mais j’ai une condition. »
Vincent a acquiescé.
« Dites toujours.
— Vous revenez demain. Avec le dossier de l’affaire. Et...
— Oui ?
— Le dernier CD de Lili Leather. Je n’ai toujours pas pu l’écouter. »
Vincent a paru surpris.
« Quoi ? »
Gabriel a haussé les épaules.
« Ce n’est pas parce qu’on est un meurtrier qu’on ne peut pas apprécier la musique.
— Mais... c’est des trucs pour ados... Enfin... Comme vous voulez. »
Gabriel a souri.
« Alors, c’est d’accord ? »
Vincent a acquiescé de nouveau. Puis il a sorti quelques feuilles de sa poche.
« J’ai déjà quelques données du légiste. »
Gabriel les a attrapé. Puis il a commencé à les feuilleter.
« Et vous en concluez quoi, Vincent ? » a-t-il demandé.
Vincent a haussé les épaules.
« Les morts par balle ne nous apprennent pas grand chose. Apparemment, c’était des pistolets semi-automatiques, munis de silencieux. L’analyse balistique peut éventuellement nous permettre de remonter au vendeur, mais je ne pense pas que cette piste nous mènera aux tueurs. Quand aux morts par arme blanche... Je pense à un sabre, ou un truc du genre. Peut-être une dague recourbée. »
Gabriel a hoché la tête.
« Mouais. J’aurais plutôt tendance à penser à... une faux, peut-être.
— Une faux ? Qui se battrait avec une faux ? »
Gabriel a haussé les épaules, et souri.
« Quelqu’un qui se prendrait pour la Mort, peut-être. »
Vincent a souri à son tour.
« Je n’avais pas pensé à cette piste, à vrai dire. »
Gabriel a continué à feuilleter.
« Les victimes travaillaient au cnrs ?
— Ouais. Enfin, en majorité. On a aussi deux morts dont on n’a pas réussi à retrouver les identités.
— Ah oui, je vois. Ceux qui ont été tués par la faux. Mais je ne pense pas que ce soient des victimes. »
Vincent a paru réfléchir.
« Vous pensez qu’il s’agirait de tueurs ?
— Pourquoi pas ?
— Parce qu’on aurait retrouvé leurs armes. Ils n’avaient rien, sur eux. »
Gabriel a hoché la tête.
« Il y a aussi une fille qui a survécu, c’est ça ?
— Ouais. On ne l’a pas retrouvée, en tout cas. »
Gabriel a semblé réfléchir quelques instants.
« D’accord, a-t-il fini par dire. Je vais vous dire ce que j’en pense. Je dirais que des tueurs se sont ramenés au cnrs. Là, ils flinguent tout le monde. Mais il y a quelqu’un qui arrive et parvient, avec une faux, à les éliminer à leur tour. Probablement en les prenant par surprise. Cette personne ramasse ensuite les armes, et part avec la fille.
— Mouais. Sauf que quelqu’un qui arrive à descendre deux tueurs armés avec une faux, j’aimerais voir ça.
— J’y arrivais bien, avec une épée. »
Vincent a souri.
« Mouais. En attendant, j’aimerais surtout savoir pourquoi ils ont fait ça. »
Gabriel s’est passé la main dans ses cheveux bruns, l’air pensif.
« Hmmm, pourquoi pas espionnage scientifique, ou un truc comme ça ? a-t-il demandé finalement. Je ne sais pas, quelque chose du genre bombe atomique... Ça pourrait intéresser du monde, non ? Sur quoi bossaient vos chercheurs ? »
Vincent a soupiré.
« Hmmm. À vrai dire, je n’ai pas accès à ces éléments de l’enquête. Je suis un peu... persona non grata, dans cette affaire.
— Ah oui. J’avais lu vos tribulations dans la presse. Revenez demain, et je vous en dirais peut-être plus. »
Vincent a acquiescé, puis il a commencé à partir. Mais il s’est arrêté avant d’arriver à la porte.
« J’ai une autre question, plus... personnelle.
— Oui ?
— Pourquoi vous ne m’avez pas tué, il y a six ans ? »
*****
C’était une nuit d’été. Vincent n’avait alors que vingt ans, mais il était déjà policier.
Et il avait réussi à retrouver la trace de Gabriel Lehe, le tueur insaisissable qui échappait depuis plusieurs semaines déjà à la Police. Était-ce par chance ? Par hasard ? Ou peut-être par intuition ? Toujours était-il qu’il s’était trouvé dans la bonne gare lorsqu’un homme en costume-cravate s’était mis à proclamer qu’il avait vu le type recherché dans les journaux dans son train.
Vincent s’était précipité. Il avait pu monter avant que le train ne reparte — bien sûr, il était toujours possible d’arrêter le train, mais cela aurait sans doute éveillé les soupçons de Gabriel.
Il avait passé les dix dernières minutes à parcourir trois wagons, à ouvrir les portes de tous les compartiments, à frapper aux toilettes pour être sûr que le tueur n’y était pas.
Vincent entra, un pistolet à la main, dans le dernier compartiment du wagon. Ce dernier était vide. Mais la vitre était brisée.
Vincent rengaina son pistolet avant de passer la tête par la fenêtre. Le vent frais lui gifla le visage. Vincent jeta un coup d’œil vers le haut du train. Malgré l’obscurité, il parvint à voir une silhouette qui se dirigeait vers l’avant.
Vincent bascula son corps par la fenêtre, prit appui avec ses pieds sur le rebord, et parvint à monter sur le toit du train.
Il sortit son pistolet tout en se relevant, et se mit à courir vers le fugitif, sans se soucier de l’équilibre instable dans lequel il était en permanence.
« Arrêtez vous ! Posez votre arme ! » cria-t-il en manquant d’être renversé par l’entrée du train dans une courbe vers la droite.
Gabriel s’arrêta effectivement, et se retourna vers le jeune policier.
« Je suis impressionné, lança-t-il. Vous avez réussi à me suivre jusque ici, monsieur le policier. Mais à votre place, je m’arrêterais là.
— Lâchez votre arme ! » répondit Vincent.
Gabriel tourna la tête vers la gauche, de façon à pouvoir apercevoir vers où se dirigeait le train.
« Je crains que cela ne soit impossible, répondit finalement Gabriel. Vous voyez, c’est un cadeau.
— Rien à foutre ! Lâchez cette putain d’arme ! Maintenant ! »
Gabriel eut un sourire mauvais. Puis il prit un peu d’élan, et sauta du train.
Vincent tira une fois puis, sans réfléchir, sauta à son tour et alla rouler dans l’herbe.
Il était en train de reprendre ses esprits en bénissant le fait que Gabriel n’ait pas plutôt pris un T.G.V. lorsqu’il sentit un contact froid sous sa gorge.
« Vous avez eu de la chance de ne pas vous faire mal en sautant, lui chuchota Gabriel à l’oreille, mais j’ai bien peur que cette chance ne s’arrête ici. »
Vincent serra le pistolet qu’il avait toujours en main. Gabriel étant dans son dos, il ne l’avait probablement pas vu. Il y avait quelque chose à tenter.
Il leva son arme d’un geste vif, en la pointant derrière son épaule, là où il pensait que se trouvait la tête du tueur.
Mais alors qu’il allait appuyer sur la détente, le fugitif parvint à dévier l’arme avec sa main libre.
La balle frôla son crane. Gabriel soupira après avoir jeté l’arme au sol.
« Bien joué. Je ne pensais pas que vous garderiez votre arme pendant la chute.
— On dirait que c’est raté. »
Gabriel sourit.
« Pourquoi m’avoir poursuivi ? Entre la chute et moi, vous n’aviez pas beaucoup de chance de survie. Les journaux concluront sans doute à un nouveau meurtre, mais vous admettrez que c’était plus proche du suicide.
— Je ne pouvais pas vous laisser fuir.
— Ma mort est donc plus importante que votre vie ? Je crois que vous en faites un peu trop.
— Je ne peux pas vous laisser tuer d’autres gens ! répondit Vincent. Vous n’êtes qu’une ordure ! »
Gabriel secoua la tête.
« Je ne suis pas le pire. Je suis juste plus... direct. »
Il plaça sa main autour du cou de Vincent.
« Vous allez me tuer ? demanda ce dernier.
— Pas aujourd’hui. »
Vincent sentit à peine les doigts de Gabriel se resserrer, avant de sombrer dans l’inconscience.
*****
« Ça va peut-être vous paraître bizarre, mais tuer les gens ne me fait pas particulièrement plaisir. »
Vincent a paru sortir de sa rêverie.
« Quoi ? a-t-il demandé.
— Vous me demandiez pourquoi je ne vous avais pas tué. »
Vincent a soupiré.
« Ouais. C’est vrai. Pourquoi vous avez tué les autres, alors ? »
Gabriel a haussé les épaules.
« À votre avis ? » a-t-il demandé.
Vincent a un peu sourit.
« Pardon. Qu’est-ce que je croyais ? Que vous me diriez à moi ce que vous n’avez jamais révélé à personne ? »
Gabriel a paru.
« Qui sait ? Vous, c’est différent. On peut dire qu’on est de vieilles connaissances, maintenant.
— Pourquoi ? Parce que vous pouviez me tuer, ou parce qu’à quelques centimètres près, je vous logeais une balle dans la tête ? »
Gabriel a souri.
« Pourquoi pas un peu des deux ? Rasseyez-vous, et je vous réponds. »
Vincent a hoché la tête, surpris de tant de coopération, et obéi.
« D’accord, a commencé Gabriel. La vérité, c’est que je les ai tués parce que, eux, cherchaient à me tuer. »
Vincent a paru surpris.
« Comment ça ? Les victimes n’avaient... »
Gabriel lui a fait signe de stopper.
« Je vais commencer depuis le début, d’accord ? »
*****
Il était onze heures, un soir d’hiver. Les lumières bleuâtres des lampadaires éclairaient la rue, qui était déserte.
Pratiquement déserte, en tout cas.
Une voiture de sport, qui datait du milieu des années 90, roulait au ralenti, conduite par une jeune fille plutôt mignonne aux cheveux noirs et longs.
Elle s’arrêta devant un immeuble, et sortit un téléphone portable. Puis elle parla quelques instants, avant de raccrocher.
Au bout de quelques minutes, deux berlines noires s’engouffrèrent à leur tour dans la rue. Elles s’arrêtèrent à côté de la jeune fille. Une demi-douzaine d’hommes en noir en sortirent.
La jeune fille fit un signe de la main, puis pénétra dans un immeuble. Elle entra dans l’ascenseur, accompagné de trois de ces gorilles en noir.
Les portes se refermèrent, et l’ascenseur commença à monter. Les hommes sortirent de leur veste chic des pistolets mitrailleurs.
La jeune fille, elle, restait impassible. Elle paraissait avoir dans les vingt ans. Elle avait les cheveux noirs et longs. Ses yeux étaient verts. Elle portait une courte jupe noir, qui montraient une grande partie de ses cuisses, ainsi qu’une veste noir moulante. Elle se mordillait la lèvre inférieure d’un air anxieux.
Ting.
La porte de l’ascenseur s’ouvrit. Silencieusement, la jeune fille se dirigea dans le couloir, suivie par ses gorilles.
Puis elle s’arrêta devant une porte, et regarda rapidement le nom qui était indiqué sur la sonnette.
Elle fit un signe de la main aux hommes qui l’accompagnaient. Puis sonna.
Au bout de quelques instants, la porte s’ouvrit, et un homme un peu plus grand que la moyenne, plutôt musclé, apparut sur le pas de la porte. Il portait un T-shirt et un pantalon de sport. Ses yeux étaient marrons, et ses cheveux, bruns. Il avait une barbe de quelques jours.
« C’est pourquoi ? » demanda-t-il.
Quelques mètres derrière lui, sans un bruit, une silhouette prit pied sur le balcon, une arme à la main. Puis une autre. Et encore une autre. Elles entrèrent furtivement dans l’appartement.
La jeune fille sourit, et sortit un papier de sa poche, qu’elle regarda.
« Vous êtes bien... Gabriel Lehe, c’est ça ? »
Gabriel leva un sourcil.
« Ça dépend, répondit-il. C’est pourquoi ? »
Derrière lui, une silhouette fit un signe à la jeune fille, puis pointa son arme sur l’homme, suivis par les deux autres hommes.
La jeune fille conserva son sourire. Puis se déporta subitement sur sa gauche.
Les hommes armés tirèrent. Les détonations résonnèrent un moment. Du sang éclaboussa le mur.
Mais, même blessé, Gabriel parvint à plonger dans la pièce voisine. La porte claqua une fraction de seconde après son entrée.
La jeune fille fit signe aux hommes de rentrer dans la pièce. Les trois qui étaient déjà présents se placèrent avec précaution à côté de la porte. Deux de ceux qui attendaient entrèrent dans l’appartement et pointèrent leurs armes sur la porte, qui restait fermée. Le dernier, qui était aussi le plus grand et paraissait le plus costaud, se dirigea vers la porte et la démolit d’un coup de pied.
Les hommes se précipitèrent dans la pièce. Mais ils ne virent personne.
Ils virent, en revanche, les traces de sang, sur le sol, qui paraissaient se diriger vers le placard.
Le costaud sourit, et vida son chargeur dans celui-ci.
La jeune fille, elle, suivait la scène de l’extérieur, l’air tendu.
Elle le fut encore plus quand elle vit la porte se refermer.
Il y eut un certain nombre de coups de feu. Quelques cris. Puis plus rien, le silence total.
Et la porte se rouvrit.
La jeune fille restait immobile, paniquée.
Ce fut Gabriel qui en sortit, chancelant, blessé, et maculé de sang. Mais vivant et debout.
Il tenait un revolver dans la main gauche. Et une épée dans la main droite. La jeune fille blêmit. Elle sortit un pistolet de sous sa veste.
Gabriel referma la porte de l’appartement. La jeune fille marchait à reculons, tentant de s’éloigner de l’homme. Elle tentait péniblement de maintenir son arme pointée vers lui, mais ses bras tremblaient.
Gabriel lui, souriait légèrement.
*****
« Voilà, a dit Gabriel. Vous connaissez mon histoire, maintenant. »
Vincent est resté silencieux quelques instants.
« Vous avez tué la fille ? Je suppose qu’elle n’avait aucune chance, face à vous. » a-t-il fini par demander.
Gabriel baisse la tête.
« Vous avez raison. Ce n’était pas une tueuse. Ni même, a-t-il ajouté en souriant, une flic. Mais, et cela va sans doute vous surprendre, je ne l’ai pas tuée. J’ai toujours du mal à tuer des jolies filles de sang froid. Les jolis garçons aussi, remarquez, a-t-il ajouté en regardant le policier.
— C’était qui ? » a demandé ce dernier.
Gabriel a secoué la tête.
« Là, je pense que vous cherchez à en savoir trop, Vincent. Maintenant, laissez moi vous donner un conseil.
— Quoi donc ?
— Laissez tomber votre enquête. Cette affaire... Honnêtement, elle pue. Et je m’y connais dans le domaine. Vous feriez mieux de rentrer chez vous, de prendre des vacances avec votre famille. De tout oublier, tout abandonner. »
Vincent a paru surpris.
« Mais vous m’avez dit de repasser demain...
— Non. Je vous ai dit de repasser demain si vous vouliez continuer. Mais vous ne devriez pas. »
Vincent a soupiré.
« Pourquoi ? » a-t-il demandé.
Gabriel a haussé les épaules.
« Lorsque vous le saurez, il sera trop tard. Abandonnez. »
Vincent a hoché la tête. Puis s’est levé.
« Vous allez continuer ? a demandé Gabriel.
— Ouais. »
Gabriel a souri.
« Comme vous voudrez. Mais vous ne vous en sortirez peut-être pas vivant. Cela dit, je n’ai pas l’impression que cela vous pose un problème. »
Vincent s’est figé.
« Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Je ne sais pas. Mais, il y a six ans, j’avais l’impression que vous cherchiez autant à mourir qu’à me tuer. »
Vincent a baissé la tête.
« Vous n’avez peut-être pas tort. C’est vrai que j’étais... disons, un peu... déprimé, à l’époque. »
Gabriel a souri.
« À cause de la mort de votre fiancée, hein ? »
Vincent s’est retourné vivement, s’est précipité sur Gabriel et l’a plaqué contre le mur.
« Comment vous savez ? a-t-il hurlé. Espèce d’enfoiré ! Comment vous êtes au courant ? »
Le visage de Vincent était maintenant plein de larmes.
Gabriel a soupiré.
« Simple supposition, a-t-il fini par répondre. Ou intuition, peut-être. Je suis sincèrement désolé qu’elle se soit avérée exacte. »
Vincent a relâché le tueur.
Ils sont restés quelques instants en silence. Puis Vincent a sorti un mouchoir et s’est essuyé les yeux.
« Vous avez sans doute raison. Je ne suis pas un amoureux de la vie. Et peut-être que je fais juste ce boulot parce que je n’ai pas le courage de me loger moi-même une balle dans la tête. »
Gabriel a souri.