L’Énième Prophétie, version 1.0.2
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C’était le noir total. Non pas parce qu’il n’y avait pas de lumière, mais parce qu’il n’y avait pas de matière. C’était aussi le silence absolu. Non pas parce qu’il n’y avait pas de son, mais parce qu’il n’y avait pas d’air pour le propager.
C’était le vide. Le néant. Le Rien. Car si l’univers est composé en grande partie de vide, c’est aussi le cas du multivers.
Il n’y a pas que la Terre. Bien sûr, il y a aussi des milliards d’étoiles à côté. Mais ce n’est pas tout. Il y a aussi d’autres mondes. D’autres plans.
Il y a le Paradis. Il y a l’Enfer. Et il y en a d’autres.
Et, quelque part dans le vide qui séparait les mondes, il y avait une créature. Seule, à la dérive.
C’était la plus maléfique de toutes les créatures imaginables. Un Démon. Elle avait vécu sur Terre, autrefois, semant le Mal. Ce n’était peut-être pas il y a si longtemps. Dans le néant, quelques mois pouvaient paraître une éternité.
Elle avait vécu sur Terre, et elle était morte. Éliminée par un Ange. Le Bien triomphe toujours.
Mais le Mal ne meurt jamais véritablement. Elle s’était donc retrouvée là, seule, pour l’éternité.
Dans le néant, quelques mois pouvaient paraître une éternité.
Et ils étaient passés.
Pas si loin de là, il y avait un monde, qui portait le doux nom d’Erekh
Ce n’était pas un monde très évolué. Il n’y avait pas d’atomes, de quarks ou d’électrons. Mais il y avait les Légendes. Des Héros. Et des Prophéties.
L’une d’elle annonçait qu’un Démon arriverait sur Erekh — car tel était le nom de ce monde — et y apporterait le chaos et la destruction.
Les Prophéties se réalisent toujours.
Et, quelque part, dans ce monde, il y avait un homme à cheval. Un Héros. Il ne le savait pas encore, mais il se dirigeait vers son destin.
Mikaël Veyran était chevalier. Il mesurait un mètre quatre-vingt et était relativement costaud. Il avait les cheveux bruns, assez longs, et les yeux marrons. Ses vêtements étaient noirs, et relativement usés. Bien qu’il n’ait pas véritablement eu l’air d’une brute, il était habitué aux combats en tous genres. Il s’était rapidement spécialisé dans des phénomènes que l’on aurait pu qualifier de « surnaturels » (bien sûr, sur Erekh, personne n’aurait eu l’idée de qualifier ces phénomènes ainsi, puisqu’ils se produisaient pour ainsi dire tout le temps), et spécialement dans l’éradication de certaines créatures dites gênantes. Quelques combats contre certains vampires lui avaient forgé une réputation certaine — qui, bien que fondée sur du vrai, était en fait passablement exagérée — dans le milieu, par ailleurs relativement restreint.
Il travaillait depuis quelques temps pour l’ordre de Meynès, qui comprenait principalement des guerriers chargés de faire respecter la volonté du Seigneur. Il recevait généralement des missions visant à éliminer les créatures qui auraient pu faire du mal aux citoyens d’Erekh. Mikaël n’était pas passionné par la religion, et n’approuvait à vrai dire pas toutes les méthodes de cet ordre, mais il appréciait la paye et l’appartenance à une armée plus ou moins officielle.
Il revenait de mission. Il avait éliminé un vampire qui terrorisait les habitants d’un village. Le combat n’avait pas été très difficile. Le vampire avait voulu lutter honorablement et suivant les traditions. Mikaël, lui, ne respectait que deux règles pour le combat : tuer, et survivre.
Il arriva à la cathédrale de Meynès à la fin de l’après-midi. Il entra dans le bâtiment majestueux sans se soucier de l’agitation autour de lui. Après quelques minutes de recherche, il parvint à trouver l’évêque Crowney, qui était plus ou moins son supérieur, en discussion avec un moine. Crowney était relativement jeune pour son poste, et n’avait pas la meilleure réputation parmi ses pairs, mais Mikaël s’entendait plus ou moins bien avec lui. Il attendit que son supérieur en ait fini avec son interlocuteur avant de lui adresser la parole.
« Bonjour, monsieur » dit-il en inclinant légèrement la tête dans un salut poli.
« Ah, Mikaël... Comment s’est déroulé votre petite... expédition ?
— Plutôt bien, monsieur. Ce n’était qu’un vampire.
— Vous avez réussi à régler l’affaire ?
— Oui. »
L’évêque sourit légèrement. C’était rare chez lui, et ce n’était pas souvent bon signe.
« Comment ai-je pu en douter ? Au fait, Mikaël, quelle chance que vous nous reveniez maintenant, j’avais justement une mission délicate à vous confier. »
Mikaël soupira.
« Quelle genre de mission ? demanda-t-il.
— Et bien, il semblerait qu’une secte se soit développée aux environs d’un village à deux jours de route d’ici. Le bourgmestre nous demande de l’aide.
— Une secte ? Sans vouloir vous offenser, monsieur, ce n’est pas vraiment mon domaine...
— Je sais que vous n’aimez pas les affaires... humaines, Mikaël, mais c’est un cas un peu spécial. D’après notre homme, cela ressemblerait à un rassemblement d’adorateurs du Malin.
— Et depuis quand dois-je me charger de ce genre de cas ?
— Notre homme pense qu’il y a véritablement des forces maléfiques en jeu. Et vous êtes l’homme de la situation.
— Très bien, monsieur. Je pars en route dès ce soir. Quel est donc ce village ?
— Il s’appelle Alsted, et se trouve à l’est ; tenez, je crois que j’ai une carte sur moi... »
L’évêque chercha dans une poche de sa robe, puis en sortit un papier froissé, et le lui tendit.
« Voilà. Mais vous ne comptez pas sérieusement partir ce soir ? La nuit va bientôt tomber.
— Je n’ai pas peur du noir, monsieur » répliqua Mikaël en regardant la carte. « Et si je me souviens bien, il y a une route assez praticable sur une bonne partie du chemin. Et puis, c’est la pleine lune. Je serai éclairé.
— Dans trois jours, Mikaël. » répliqua l’évêque d’un air songeur.
« Pardon ?
— La lune. Elle ne sera vraiment pleine que dans trois jours. Le bourgmestre avait peur qu’il ne se prépare quelque horreur pour cette nuit là.
— Votre bourgmestre m’a l’air bien superstitieux.
— Peut-être. Et peut-être pas. Vous feriez bien d’être prudent. Soyez raisonnable et attendez demain, je demanderai à un autre homme de vous accompagner.
— Non, je pars maintenant. Autant que cette histoire soit vite réglée.
— Je ne vous ferai pas changer d’avis, hein ? Très bien, à votre guise. Mais soyez prudent. »
Le voyage nocturne se déroula sans encombres, et Mikaël parvint à rejoindre Alsted le lendemain, peu après la tombée de la nuit.
Le village était assez petit, et ne devait pas compter plus de deux cents habitants. Les maisons étaient cependant assez proches les unes des autres. Il n’y avait personne dans les rues.
Après une dizaine de minutes, Mikaël parvint à trouver une maison ressemblant à ce qu’il se faisait de l’idée de celle du bourgmestre : elle était en effet bien plus grande que les autres, et était faite de pierre, contrairement aux autres qui étaient en bois.
Il descendit de son cheval et se dirigea vers la porte. Il frappa trois fois, puis attendit un moment. Il fallut un certain temps avant que la porte ne s’entrouvre.
« Qui êtes-vous ? »
À en juger par ses vêtements, cela devait être une servante. Elle portait un crucifix autour du cou, qu’elle serrait nerveusement. Elle ne fut pas plus rassurée en apercevant Mikaël qui, enveloppé dans une cape noire et du haut de son mètre quatre-vingt, pouvait en effet paraître impressionnant, surtout dans la semi-obscurité.
« J’ai été envoyé par l’évêque. Il parait que vous avez des ennuis ? »
Devant le silence de la servante, il ajouta :
« C’est bien la maison du bourgmestre ? »
Après un temps d’hésitation, la femme le fit entrer.
« Par ici, fit-elle. Suivez moi. »
Mikaël entra et suivit la servante en jetant un coup d’oeil à la maison. Assurément, le bourgmestre avait une certaine fortune. Il y avait un nombre relativement élevé de meubles de bonne qualité. Au-dessus de la large cheminée traînait un trophée de chasse. Il y avait aussi une arbalète d’assez bonne facture accrochée au mur. Au fond de la pièce étaient attablées quatre personnes.
Il y avait un homme entre deux âges, qui commençait à avoir des cheveux grisonnants, et portait de riches vêtements, bien que — jugea Mikaël — pas forcément du meilleur goût. C’était sans doute le bourgmestre.
À son coté se trouvait une dame assez belle qui devait être sa femme. Les deux autres personnes étaient plus jeunes, et devaient être leurs enfants.
La servante se dirigea vers l’homme.
« Monsieur, il y a là un homme qui désire vous parler. »
Celui que Mikaël soupçonnait être le bourgmestre se leva et se dirigea vers le visiteur. Les autres se contentaient de le dévisager.
« Que désirez-vous ?
— L’évêque m’a envoyé ici à cause de votre histoire... Je suis là pour vous aider. »
Le bourgmestre parut surpris.
« Oh, c’est à dire que... Et bien, vous ne ressemblez pas vraiment à un homme d’église... »
Mikaël ignora la remarque.
« Que s’est-il passé exactement ? » demanda-t-il.
Le bourgmestre jeta un coup d’oeil à sa famille.
« Nous pourrions en parler en privé, si vous voulez bien. Mais je ne me suis pas présenté. Je suis Thomas d’Icques, et voici ma femme, Isabelle, et mes enfants, Paul et Jeanne. Et vous êtes ?
— Mikaël Veyran.
— Vous désirez quelque chose à manger ? Nous avons des cuisses de poulet... Je vous raconterai cette sombre histoire ensuite. »
Mikaël jeta un coup d’oeil à la nourriture. Cela faisait vingt-quatre heures qu’il n’avait rien avalé.
« Volontiers. Je suppose que nous avons tout de même un peu de temps. »
Une fois sa famille et leur servante partis dans les chambres, le bourgmestre se retourna vers Mikaël.
« Je ne vous cache pas, Chevalier, que j’espérais un peu plus de renforts de votre ordre. Un seul homme ?
— Cela suffira, répliqua Mikaël. Alors, quels sont les faits ?
— Il y a eu... Différentes choses. Beaucoup de gens disent que...
— Les gens disent ? coupa à nouveau Mikaël. Des rumeurs ? Vous m’avez fait venir pour des rumeurs ? »
Le bourgmestre recula d’un pas devant le regard que lui jetait Mikaël.
« Et bien... Il y a aussi des faits. Des enfants ont disparu. On a retrouvé le cadavre d’un homme mutilé. Et bientôt, c’est la pleine lune...
— Pourquoi n’avoir rien fait avant ? Vous n’avez pas de gardes, dans cette ville ?
— Bien sûr que si ! Mais cette affaire... Ça les dépasse, vous comprenez ?
— Bon, vous avez d’autres informations ? Vos « gardes », ont-ils tout de même réussi à savoir quelque chose ?
— Chevalier, vous pourriez avoir un ton plus respectueux, s’indigna le bourgmestre.
— Vous avez raison. Je pourrais. Bien. Il est tard et je n’ai pas dormi la nuit dernière. Je verrais cela demain. Auriez vous l’obligeance de m’indiquer l’adresse d’une auberge où je pourrais passer la nuit ?
— Je crains que cela ne soit possible. Mais nous avons une chambre d’hôte, si vous le désirez. »
Le bourgmestre essaya de rétablir une relation correcte avec son voyageur. Ce n’était pas qu’il aimait spécialement l’être grossier qu’était Mikaël, mais le fait était qu’il en avait besoin. Ou, plus exactement, que le village en avait besoin. Mais bon, le bourgmestre n’était rien sans le village, donc cela revenait au même.
Finalement, Mikaël s’installa dans la chambre et s’y endormit rapidement.
Le lendemain, il dormit un peu trop à son goût et ne se réveilla que vers le milieu de la matinée.
Après un déjeuner rapide, il sortit, et parvint, après quelques minutes, à trouver le poste des gardes. Il frappa à la porte, puis l’ouvrit sans attendre de réponse.
L’endroit était assez petit, et n’était pas des plus luxueux. Ce n’était, cela dit, pas son objectif. Il y avait une table au fond de la pièce, à laquelle était assise un homme brun qui portait une barbiche. Il y avait aussi un râtelier sur lequel étaient posées trois épées, une lance et une arbalète. En dehors de ça, la pièce était vide. Deux hommes se trouvaient debout en train de discuter, portant tous les deux un plastron usagé qui leur servait aussi bien d’uniforme que de protection sommaire.
Les trois hommes présents se retournèrent lorsque Mikaël se racla la gorge.
« Qui êtes vous ? » fut la réaction du premier.
« Mikaël Veyran. Vous aviez demandé des renforts pour votre histoire de disparition d’enfants... »
L’homme à la barbiche écouta avec attention et parut soulagé. Il se leva et se dirigea vers Mikaël et lui tendit sa main.
« Oh, Dieu soit loué. Je suis Grégoire Bohr, capitaine de la garde. Où sont vos hommes ? »
Mikaël eut un léger sourire.
« Je crois que vous n’avez pas compris. C’est moi, les renforts. »
Le capitaine resta silencieux un instant.
« C’est une blague ? demanda-t-il. Un seul homme ?
— Il n’est pas nécessaire de mobiliser une armée à chaque fois qu’il y a un enlèvement ou que la rumeur de choses un peu... extraordinaires se répand... »
Le capitaine soupira.
« Vous êtes sceptique, hein ? Je ne sais pas ce que vos supérieurs vous ont dit, mais j’ai perdu un homme dans cette affaire. Son corps a été retrouvé mutilé. Vous pensez que mes hommes sont des incapables, monsieur Veyran ?
— Je n’ai pas dit...
— J’ai, coupa le capitaine, personnellement vu l’un d’entre eux se relever après avoir reçu un carreau de mon arbalète en pleine tête. Vous croyez peut-être que j’ai rêvé ?
— Je crois, monsieur Bohr, que la plupart des hommes ne savent pas réagir face à ce genre de situation.
— Et vous, vous savez tout mieux que tout le monde ? »
Mikaël eut un léger sourire.
« Disons que je me débrouille, répondit-il. Dans ce domaine, en tout cas. Quand est-ce que c’est arrivé ?
— Il y a une semaine, nous allions inspecter une grotte qui, d’après certains villageois, était, disons... louche.
— Vous y êtes retourné, depuis ?
— Non, il se trouve que c’est assez isolé, et que nous vous attendions pour y aller en force... »
Mikaël soupira.
« Je vois. Vous pourriez m’y conduire ?
— Seul ?
— Je ne pense pas que nous courrions un péril. Pas dans la journée.
— Oh. Très bien. Quand partons nous ?
— C’est loin ?
— Deux ou trois heures, à cheval.
— Très bien. Si nous y partons maintenant, nous pourrons rentrer avant la tombée de la nuit.
— C’est que... j’avais des papiers à finir et...
— Ils attendront. »
Les deux hommes immobilisèrent leurs chevaux devant la grotte. L’entrée était assez large pour qu’un homme puisse s’y tenir debout.
Ils descendirent de cheval, puis se dirigèrent vers la caverne. Le capitaine parut hésiter.
« Heu... Hem...
— Oui ?
— Cette grotte... ne me rappelle pas de très bons souvenirs... »
Mikaël soupira.
« Vous avez la trouille ? »
L’homme hésita un moment, puis répondit.
« Oui. »
Mikaël haussa les épaules.
« Très bien. Restez dehors. Vous ne devriez pas craindre grand chose. Si vous êtes en danger, vous n’aurez qu’à crier et à foncer à l’intérieur.
— Heu... Très bien. »
Avant que Mikaël n’entre dans la grotte, le capitaine alluma une torche, et la lui remit.
« Elle vous sera sûrement utile.
— Merci. Je ne devrais pas être long. »
Et il s’enfonça dans les ténèbres.
Au bout de quelques mètres, il ne vit plus la lumière du jour. Il plaça sa torche en avant et poursuivit son chemin.
Il continua pendant une dizaine de minutes. Il lui semblait qu’il ne faisait que descendre. Il finit par déboucher sur une salle plus large.
La flamme de la torche se refléta sur un cadavre. Alors qu’il avançait lentement, il sentit quelque chose de liquide sur son visage. Il y avait aussi une odeur bizarre qu’il n’arrivait pas à identifier.
Il se passa la main sur la figure, puis vit qu’elle était maintenant tachée de sang. Il leva les yeux et crut voir un cadavre suspendu au plafond. Il sentit à nouveau cette odeur bizarre, sans pouvoir l’identifier.
Alors qu’il levait la torche pour éclairer le corps, il se rendit compte que c’était une odeur de soufre.
*****
Il y eut une explosion. Dehors, le capitaine ne parut pas surpris. Il attendit deux minutes, puis se dirigea calmement vers la grotte, alluma l’autre torche, et y pénétra. Au bout de quelques minutes de marche rapide il aperçut la « grande salle », ou, du moins, ce qu’il en restait. Le plafond s’était en effet écroulé et il ne restait plus grand chose. Il ne pouvait plus avancer. Il jeta un coup d’oeil aux alentours, puis sortit de la grotte, et se dirigea vers Alsted.
Il entra. Un homme assez âgé portant une torche le dirigea vers la cave. Elle était beaucoup plus large que ne pouvait le laisser supposer la taille de la maison. Il y avait une dizaine de personnes qui s’affairaient. Un nourrisson paraissait dormir. Mais la caractéristique la plus surprenante de la pièce était un pentacle, tracé avec du sang, du diamètre d’environ un mètre. Un homme assez grand, au crane rasé, s’approcha du capitaine.
« Bonjour, Grégoire. Alors, vous êtes parvenu à nous débarrasser des chiens de Meynès ?
— Oui, Monsieur. Ces imbéciles n’ont envoyé qu’un homme. Le piège a bien fonctionné. La grotte a été à moitié détruite avec lui. »
L’autre homme sourit.
« Aucune raison que quelqu’un ait des doutes sur ce qui est arrivé ?
— Aucune, Monsieur. Ces hommes sont superstitieux. Ils croiront sans doute à un dragon.
— Très bien. De toutes façons, lorsque nous contrôlerons le Démon, tout cela n’aura plus beaucoup d’importance. »
Les deux hommes étaient en train de s’éloigner lorsque le capitaine sentit une lame à la hauteur de son cou.
« Que personne ne bouge ! Vous êtes tous en état d’arrestation ! » beugla Mikaël qui tenait le capitaine de sa main gauche et pointait une arbalète de sa droite.
L’homme au crâne rasé se retourna lentement.
« Tiens donc, voila l’homme dont nous parlions. Nous vous croyions mort. »
Il ne paraissait nullement gêné de la situation, et avançait d’un pas lent.
« Ne bougez plus ! » hurla Mikaël.
Le capitaine donna un coup de coude à ce dernier et parvint à se dégager. Au même instant, l’autre homme sortait de derrière son dos un couteau de jet et se préparait à le lancer lorsqu’il reçut un carreau d’arbalète en plein front. Le capitaine avait réussi à attraper une épée qui traînait sur le râtelier lorsqu’il sentit la dague de Mikaël s’enfoncer dans son dos.
Mikaël sortit sa propre épée, et jeta un coup d’oeil autour de lui. Ils étaient huit. Il recula de trois pas, et heurta le mur. Ses adversaires approchaient lentement.
Le combat fut de courte durée. L’un des hommes s’élança, seul, et perdit la vie quelques instants plus tard. Puis, les sept autres se regardèrent, et s’élancèrent en même temps. La suite est moins claire, mais toujours est-il que cinq des adversaires de Mikaël se retrouvèrent tués, dont trois par leurs alliés, et les autres se décidèrent, après quelques fractions de seconde d’hésitation, à prendre la fuite.
Mikaël s’aperçut alors que le capitaine était encore en vie, et s’agenouilla à coté de lui.
« Pourquoi avez-vous trempé là-dedans ? » lui demanda-t-il.
Le capitaine avait la bouche pleine de sang, et lui jeta un regard vitreux.
« Je... Vous ne pourrez rien stopper... C’est... déjà... trop... tard... »
Mikaël entendit un cri derrière lui. Il se retourna, et aperçut un homme entièrement vêtu de noir, portant un nourrisson mort et une dague ensanglantée.
« Merde ! » soupira Mikaël.
L’homme entama une litanie.
« Cne yrf chvffnaprf qrf graroerf ! »
Mikaël saisit une épée et se redressa.
« W’vaibdhr ibger chvffnapr ! »
Il se dirigea vers le pseudo invocateur aussi vite qu’il le pouvait.
« Dhr yr qrzba fbvg ra zba cbhibve ! ! ! »
Il y eut un éclair. Un bruit de tonnerre. Puis l’obscurité pendant une fraction de seconde. Lorsque la lumière des torches se redéploya sur la salle, une créature se trouvait agenouillée au milieu du pentacle, de longs cheveux noirs retombant sur son visage et de courtes et sombres ailes translucides voilant en partie son corps.
L’invocateur regarda Mikaël.
« Vous avez perdu, chevalier ! Vous nous servirez, ou vous mourrez ! Erekh nous appartient, maintenant ! » s’exclama-t-il, avec un regard dément.
« J’en doute », répliqua Mikaël en lui donnant un coup d’épée avec toute la force qu’il lui restait. Le corps sans vie de l’invocateur heurta le sol.
Puis Mikaël se retourna vers la créature.
Elle se tenait au centre du cercle, agenouillée.
Mikaël connaissait les légendes et rumeurs sur les démons, et il croyait savoir que les Démons ne pouvaient sortir du pentacle dans lequel ils avaient été invoqués. Il se décida donc à prendre son arbalète et l’arma, et se dirigea rapidement vers la créature, qui était en train de se relever.
C’était une femme, ou du moins elle y ressemblait : entièrement nue, ses longs cheveux noirs tombaient sur son visage pâle. Des yeux verts émeraude apportaient un peu de couleur à son visage, mais ils avaient une lueur qui était inquiétante et qui rendait l’ensemble encore plus dérangeant. Son corps était maigre, presque squelettique.
Mikaël lui porta un regard horrifié, puis pointa son arbalète sur elle.
« Je ne sais pas trop ce que tu es, fit-il, mais tu vas retourner d’où tu viens. »
La créature lui jeta un regard surpris.
« Pardon ? » crut-il comprendre. Ce n’était pas tant que la voix était ce qu’il aurait qualifié de démoniaque, mais elle avait un accent étrange qu’il n’avait jamais entendu dans aucune des régions d’Erekh où il était allé.
Mikaël secoua la tête.
« La rédemption ? Vous êtes damnée. Je ne crois pas que vous y ayez droit. »
Mikaël s’attendait à plusieurs réactions. Par exemple, à ce que la créature pousse un cri démoniaque et se jette sur lui. Ou à ce qu’elle implore son pardon en se mettant à genoux, espérant avoir la vie sauve. C’était les réactions habituelles dans ce genre de situation.
Il ne s’attendait pas à ce que la créature écarquille les yeux et lui réponde, en essayant d’articuler : « Euh... Je voulais dire que je n’avais pas compris... Vous pourriez répéter ? Plus lentement ? C’est une arrestation ? Je suis où ? »
Puis elle leva les bras, lentement. C’est alors qu’elle prit conscience des cadavres dans la pièce.
« Tous ces morts... C’est à cause de moi ? » demanda-t-elle d’une voix troublée.
« Je crois qu’il serait temps de s’en rendre compte...» répondit Mikaël sur un ton sarcastique.
Et le Démon se mit à pleurer.
Mikaël ne savait plus trop quoi faire. Bien sûr, il aurait dû abattre le démon. C’était une créature infernale, qui ne vivait que pour faire le Mal, et qu’il fallait donc éliminer. Sans compter que selon une vieille prophétie, l’arrivée d’un Démon sur la terre d’Erekh était associée à une foule de désagréments, comme le chaos, la destruction, la guerre, des armées de morts-vivants et un chameau1. Seulement, le comportement de la « créature infernale » ne correspondait pas exactement à ce qu’il attendait d’un Démon. Elle avait bien l’apparence qui convenait à peu près, excepté peut-être les cornes et les sabots qui manquaient, mais... et bien, il ne pensait pas qu’un Démon normalement constitué se mettait à pleurer parce qu’il avait fallu un sacrifice pour l’invoquer.
Pour l’heure, le « Démon » en question était agenouillé, ses courtes ailes noires retombant mollement.
Mikaël soupira, jeta un coup d’oeil, et se décida finalement à poser son arbalète, tout en se disant qu’il faisait certainement une terrible erreur. Mais tuer de sang froid quelqu’un en train de pleurer était au-dessus de ses forces, même s’il s’agissait d’une créature satanique.
Il s’accroupit, puis lui tapota le dos, en essayant d’éviter de toucher les ailes.
« Allons, allons », fit-il.
Il était, il devait l’admettre, beaucoup plus compétent pour les combats en tous genres que pour réconforter quelqu’un. En particulier un démon.
Elle tourna la tête vers lui, et le regarda dans les yeux. Ceux de la créature étaient humides, et paraissaient légèrement différents maintenant : au lieu d’une porte ouverte vers l’enfer, ils paraissaient une porte ouverte vers la folie. Ce n’était pas beaucoup mieux, mais il y avait néanmonis un léger progrès, songea Mikaël.
« Je ne voulais pas... Je n’avais rien demandé !
— Oui... Je sais...
— Je n’avais rien demandé... » répéta-t-elle en sanglotant.
Mikaël soupira.
« D’accord. D’accord. » répondit-il avec une voix la plus gentille possible. « Ce n’est pas votre faute. Allez, vous allez venir, d’accord ? Il ne faut pas rester là. »
Le « Démon » arrêta de pleurer et lui jeta un regard perplexe.
« Vous n’avez pas compris ce que j’ai dit ? Vous ne parlez pas notre langue ? » demanda-t-il, plus lentement.
« Je... je ne sais pas, balbutia-t-elle. Les mots se ressemblent, mais l’accent... est... différent. Je... »
Il était vrai qu’elle avait un accent étrange. Compréhensible, mais qu’il n’avait jamais entendu ailleurs.
« Et puis, cela fait une éternité que je n’ai entendu personne, reprit-elle.
— D’accord, fit Mikaël, je vais essayer d’être compréhensible. On doit partir d’ici. Vous pouvez sortir de ce pentacle ?
— Je peux toujours essayer », répondit-elle en essayant de se relever.
Elle y parvint finalement, et avança d’un pas hors du pentacle. Mikaël détourna les yeux.
« Euh... Il vous faudrait vraiment des vêtements... »
Il défit sa cape, enleva les quelques armes qui traînaient à l’intérieur, et la lui mit sur les épaules.
Le « Démon » eut un pâle sourire.
« Qu’est-ce qui vous fait si peur ? Les ailes ou le reste de mon anatomie ?
— Un peu des deux, je suppose », répondit Mikaël.
Ainsi vêtue, ses ailes étaient entièrement cachées — quoique quelqu’un de perspicace aurait pu les deviner — ainsi qu’une partie de sa poitrine. Elle n’avait plus l’air d’un Démon, mais d’une jeune fille plus ou moins ordinaire, quoique sa pâleur et sa maigreur pouvaient faire douter de sa bonne santé.
Mikaël dut la soutenir pour qu’elle puisse réussir à marcher correctement.
« Où va-t-on ? » demanda-t-elle
Mikaël soupira.
« Écoutez, vous êtes peut-être très gentille, mais vous n’en êtes pas moins un Démon. Enfin, une. Je ne peux pas vous laisser en liberté.
— Vous allez m’enfermer ?
— Pour l’instant seulement.
— Très bien, très bien. » soupira-t-elle.
Elle trébucha une nouvelle fois.
« J’espère juste que ce n’est pas trop loin », ajouta-t-elle, lugubre.
Ils arrivèrent finalement à ce qui servait de prison au village d’Alsted, c’est à dire une cellule située dans le sous-sol de la « caserne » des gardes. Un des gardes, justement, était en train de somnoler dans la salle lorsque Mikaël entra.
« Euh... Bonsoir... » fit le garde. Puis il parvint à émerger de sa torpeur, et réalisa qui se trouvait devant lui : « Vous ? Mais... vous... vous n’êtes pas mort ? »
Mikaël soupira.
« Moi, non.
— Mais... Le capitaine avait dit que...
— Le capitaine est mort. Je suis désolé de vous l’apprendre, mais il était dans le coup », expliqua Mikaël sans beaucoup de tact.
Le garde parut totalement abattu.
« Mais... Ce n’est pas possible... Il...
— Écoutez, je suis vraiment désolé. Mais pour l’instant, j’aurais besoin des clés de votre cachot. »
Le garde les lui tendit, le regard vide.
Mikaël se dirigea vers le cachot en question, soutenant toujours la jeune fille. Ils descendirent les escaliers et parvinrent à la cellule.
C’était une petite salle, en pierre. Une minuscule lucarne débouchait au niveau du sol. Une grille en métal avait pour objectif de séparer l’intérieur de la cellule de l’extérieur, mais ne paraissait pas énormément solide. Côté prisonnier, une plaque de bois était sensée servir de lit.
La jeune fille soupira. Mikaël sourit.
« Ne vous en faites pas, vous ne resterez pas là très longtemps. Cela devrait juste être pour la fin de la nuit.
— Oh, je ne m’en fais pas, fit-elle avec un léger sourire. Ça n’a pas l’air d’être très confortable, mais au moins, ça a l’air réel.
— Euh... » fit Mikaël, qui n’avait pas tout compris du sens de la dernière phrase, « très bien. Je repasserai demain. »
Il referma la porte de la grille.
« Dites, demanda-t-elle alors qu’il se préparait à remonter les escalier, vous pourriez me laisser la bougie ?
— Euh... Bien sûr... »
Il la lui tendit.
« Ne me dites pas que vous avez peur du noir ?
— Non. Enfin... si... un peu... »
Mikaël sourit.
« Un Démon qui a peur du noir, hein ? J’aurais vraiment tout vu, aujourd’hui. »
Lorsque Mikaël remonta dans la petite salle des gardes, il aperçut celui qui était là en train de pleurer. Pour la première fois, Mikaël y porta attention. Il était jeune, assez petit, avait les cheveux blonds, pâles et longs, sans être attachés. Il avait le visage assez efféminé. Mikaël s’approcha de lui.
« Je suis désolé » fit-il.
Le jeune homme le regarda.
« C’était... un peu comme un père, pour moi... Je n’avais pas de famille...
— Vraiment désolé. Je n’avais vraiment pas le choix... Si j’avais pu faire autrement... »
Le jeune homme haussa les épaules.
« Vous avez fait ce que vous deviez, j’imagine... Il... Il nous a trahis. Je veux dire... Pourquoi il a fait ça ? »
Mikaël soupira.
« Je n’en sais rien. Pour le pouvoir, je crois.
— Je me sens si seul... J’imagine que vous ne pouvez pas savoir ce que ça fait... »
Mikaël eut un vague sourire. Il tira une chaise et s’assit.
« Oh, si. Je sais aussi ce que ça fait de perdre un être proche, et d’être trahi, si tu veux tout savoir. »
Le jeune homme lui lança un regard étonné.
« Vous ? Mais vous êtes... une légende ! Un héros ! »
Mikaël éclata de rire.
« Oui, je suis le légendaire chevalier tueur de vampires, répondit-il sur un ton sarcastique. Ça me fait une belle jambe... Écoute, euh... tu t’appelles comment, au fait ?
— Armand.
— D’accord. Donc, Armand, tu crois vraiment que ma soi-disant « légende » m’apporte quoi que ce soit qui ressemble au bonheur ? Oh, bien sûr, quand je vais dans une auberge, on m’offre parfois le couvert, mais généralement on essaie avec subtilité de me faire comprendre qu’il serait souhaité que j’élimine le vampire, la goule, le loup-garou ou la horde de squelettes du coin. » Il soupira. « Tu sais, j’ai parfois l’impression que je passe mon temps à me battre. »
Armand parut surpris.
« Alors, pourquoi continuez vous ? » demanda-t-il.
Mikaël haussa les épaules.
« Je ne sais pas. Sans doute parce que je serais bien incapable de faire quoi que ce soit d’autre. »
Il y eut un moment de silence, qu’Armand finit par rompre.
« Il n’empêche que j’aimerais bien avoir votre force.
— Tu crois vraiment que les talents physiques sont ce qu’il y a de plus important, dans la vie ? lui répondit Mikaël.
— Non... Je voulais dire, votre force de caractère... »
Mikaël soupira.
« Humpf. Tu veux dire mon insensibilité ? Oh, oui, admirable.
— Pourquoi dîtes vous cela ? »
Nouveau haussement d’épaules de Mikaël.
« Tu sais... La fille que j’ai enfermée ? »
Armand hocha la tête.
« C’est... hum...
— Quoi ?
— Tu me promets de ne pas répéter ce que je vais te dire ?
— Bien sûr. Vous avez ma parole. »
Mikaël hésita néanmoins un moment. Il avait peur qu’une rumeur ne se propage. Le Démon devait être jugée par l’ordre de Meynès, pas par une foule en colère.
« Et bien... c’est un Démo » se décida-t-il finalement à révéler.
Armand écarquilla les yeux.
« Toute cette histoire... C’était pour l’invoquer. La faire venir, dans un pentacle.
— Mais...
— Elle s’est mise à pleurer... Parce qu’elle pensait que ces morts étaient de sa faute... Je veux dire... J’allais la tuer. Mais elle s’en foutait, tu comprends ? Elle se sentait coupable à cause des sacrifices... »
Armand ne comprenait pas.
« Et alors ?
— Et alors ? Et bien, moi, je tue une dizaine de personnes sans réfléchir. Je m’apprête à la tuer, elle. Mais elle, elle pleure parce qu’un gosse a été tué en son nom. Et elle, elle est le Mal et moi je suis le Bien ? Il n’y a pas comme un problème ? »
Armand médita les dernières phrases de Mikaël, perplexe.
« Peut-être, s’avança-t-il, peut être que c’est un gentil Démon ? »
Mikaël sourit.
« Ouais, fit-il. Peut-être. Mais... Tu vois, le principe, c’est qu’il n’y a pas de gentils Démons. Je veux dire... J’ai toujours cru que c’était comme ça ! Si elle ne s’était pas mise à pleurer, ou si elle avait paniqué, je l’aurais tué... Peut-être que j’ai tué des gens qui méritaient de vivre, voilà ce que je veux dire. »
Armand songea à son ancien capitaine.
« Peut-être, répondit-il, mais il y en avait aussi un paquet qui méritaient de mourir... Sans vous, ils auraient pu continuer à agir impunément.
— Mouais. Tu sais, je n’ai jamais voulu juger les gens, tu comprends ? C’est pour ça que je poursuivais les vampires et les autres créatures du genre... Mais... je ne sais plus trop. Tout me paraît si compliqué, maintenant. Avec les vampires, c’était simple : je les trouvais, ils m’attaquaient, je les tuais. »
Il hésita un moment, avant de poursuivre.
« Bon, j’ai quand même fait trois exceptions.
— Lesquelles ? »
Mikaël soupira à nouveau. Il ne s’attendait pas trop à raconter sa vie à un inconnu. Il se décida néanmoins à poursuivre.
« Une jeune vampire, qui a pu prendre la fuite. Par chance. Et un ancien, qui a bien failli me tuer.
— Et le troisième ? »
Le visage de Mikaël se crispa.
« Il y a eu une vampire, une fois. Nous ne nous sommes pas affrontés. Je lui ai fait confiance. Je l’ai aimée. Et elle m’a... trahi. Elle a failli me tuer.
— Euh... Je suis désolé.
— Bon, on ne va pas passer la nuit à se lamenter sur notre sort, hein ? »
Armand lui jeta un regard triste.
« Qu’est-ce que vous allez faire ? » demanda-t-il.
Mikaël parut réfléchir.
« Je vais retourner à la cathédrale de Meynès. Cela me permettra de savoir quoi faire de cette... créature. »
Armand hocha la tête.
« Tu pourrais nous accompagner, ajouta Mikaël.
— Pour quoi faire ? demanda Armand.
— Tu m’a bien dit que tu n’avais plus personne, ici ? Tu pourrais devenir un combattant. Meynès est réputé pour le talent de ses soldats.
— Je n’aurais pas le niveau !
— Ne dis pas ça. Qui veut, peut. »
Armand parut réfléchir.
« C’est d’accord, dit-il enfin.
— Très bien. Vu les évènements, je vais réveiller le bourgmestre. Toi, tu restes là.
— Pourquoi ?
— Au cas où quelqu’un aurait envie de voir qui se trouve en bas. Tu ne laisses personne l’approcher, d’accord ? »
Armand hocha la tête.
« Vous... Vous ne la croyez pas dangereuse ?
— Non... Elle est trop faible, de toutes façons. Tu as bien vu, c’est à peine si elle tenait debout.
— Mais... elle aurait pu simuler ?
— Dans ce cas, elle aurait eu l’occasion de m’éliminer tout à l’heure. Non, je crois que tu ne risques rien. »
Mikaël sortit et referma la porte. Armand songea : « J’aurais préféré qu’il en soit sûr. »
*****
Un rayon de soleil passa à travers la minuscule lucarne de la cave, et éclaira le corps endormi de la jeune fille.
Elle remua. Ouvrit un œil. Puis sentit une présence, et se retourna, pour apercevoir Mikaël, assis sur une chaise.
« Ah, fit-il, je vois que vous êtes réveillée. »
La jeune fille fronça les sourcils, bailla, et finit par lui répondre en souriant :
« Vous êtes là depuis combien de temps ? C’est pour me surveiller, ou juste par voyeurisme ? »
Mikaël sourit à son tour.
« C’est juste que je ne voulais pas vous réveiller. Tenez, voici de quoi vous habiller un peu plus décemment. »
Il lui tendit une robe noire, et se retourna alors qu’elle l’enfilait.
« J’espère qu’elle vous ira. Trouver quelque chose d’ouvert dans le dos n’a pas été facile.
— Et vous croyez que dormir avec ces ailes, c’est facile, peut-être ? J’ai fini, au fait. »
Il se retourna. La robe avait un décolleté, et la physionomie de la jeune fille avait de quoi attirer l’œil2. Elle lui arrivait jusqu’aux pieds. Apparemment la personne qui l’avait faite avait dû juger bon d’économiser le tissu en haut pour pouvoir en placer plus en bas. Les petites ailes, derrière, donnaient un effet assez étrange à l’ensemble.
« Euh... Vous êtes... ravissante. Elle est confortable ?
— Un peu étroite en haut, un peu large au milieu, et trop longue en bas, mais à part ça, ça va. »
Mikaël sourit.
« On trouvera peut-être mieux plus tard. Tenez, je vous ai aussi apporté de quoi manger. Vous mangez de la nourriture normale ? »
La jeune fille examina la nourriture que lui tendait Mikaël, c’est à dire un morceau généreux de pain et quelques morceaux de viande qui surnageaient dans un liquide marron.
« Hum... J’imagine que ça dépend de ce que vous appelez nourriture normale... »
Elle s’assit sur le banc de bois et commença à manger le pain.
« Vous permettez que je m’asseye à côté de vous ? J’aimerais bien vous poser des questions », demanda Mikaël.
Elle lui sourit, révélant des dents blanches, ce qui était plutôt rare dans le coin, et des canines légèrement surdimensionnées et un brin trop pointues, ce à quoi Mikaël commençait à être familier après des années à traiter avec des vampires.
« Bien sûr, répondit-elle. Je n’ai parlé à personne depuis une éternité, je ne vais pas refuser un peu de conversation. »
Il entra dans la cellule et s’assit à côté d’elle.
« Bon, alors on va commencer par le début : comment vous vous appelez ?
— Laura.
— Laura ? Ça ne fait pas très...
— Démoniaque ? coupa-t-elle en rigolant. J’ai aussi un nom démoniaque, si vous préférez. Mais je m’en suis jamais beaucoup servi.
— C’est quoi ?
— Laërith. Et vous, c’est quoi ?
— Mikaël.
— Un nom d’Ange... Amusant.
— Au fait vous...
— Non, coupa-t-elle.
— Quoi ? demanda Mikaël, surpris.
— On pourrait se tutoyer non ? On est presque intimes, vous connaissez mon nom démoniaque, je suis votre prisonnière, et tout et tout, alors vous pourriez arrêter de me vouvoyer. » Elle lui fit un sourire enjôleur.
« D’accord. Je disais donc, tu arrives à comprendre ce que je dis, maintenant ? Et tu parles notre langue ?
— Oui. J’avais juste un peu de mal à m’habituer à l’accent. Et à ma bouche, accessoirement », ajouta-t-elle en songeant à ses dents.
« Tu as changé de corps quand tu es venu dans notre... monde ? demanda-t-il.
— Non, pas vraiment, mais il y a quelques changements. Les ailes, pour commencer. Les dents, aussi. » Elle se plaça les mains sur la poitrine. « Et je suis à peu près certaine que je n’avais pas autant d’airbags. »
Mikaël lui jeta un regard perplexe.
« Air bague ? » répéta-t-il.
Laërith sourit.
« Désolée, je n’ai pas encore pris le bon vocabulaire. Je voulais dire, ma poitrine n’était pas aussi gonflée, tu vois ? »
Je vois, songea Mikaël. C’est ne pas la voir, qui serait difficile.
« Tu viens d’où ? De l’Enfer ?
— Non, répondit-elle. D’un autre monde. Ce qui s’est passé, c’est que je suis morte, là-bas. Théoriquement, j’aurais du me retrouver en Enfer, mais je me suis retrouvée dans le noir complet, pendant une éternité. Je ne sais pas pourquoi. Et ensuite, je me suis retrouvée ici, dans un pentacle, avec des ailes dans le dos et des cadavres autour.
— Et il y avait quoi, dans ton monde ? D’autres Démons ?
— Oh, il y avait surtout des humains, tu sais ? Je ne pense pas qu’il soit très différent du tien, au fond. Enfin... un peu quand même, en fait, ajouta-t-elle en songeant au peu qu’elle avait vu.
— C’est peut-être indiscret, mais tu es morte comment ? »
Elle tourna la tête.
« Tu as tout à fait raison. C’est indiscret.
— Désolé. Je ne voulais pas... »
Elle baissa la tête, et fixa ses jambes.
« Non, c’est moi. Je suis un peu perturbée, tu sais ? Enfin... Si tu veux vraiment savoir, je suis morte en essayant de protéger... quelqu’un que j’aimais. »
Mikaël aperçut une larme couler sur sa joue.
« Désolé », fit-il.
Elle haussa les épaules.
« C’est la vie. Ou plutôt la mort, en l’occurrence. »
Une autre larme coula. Mikaël la lui essuya. Elle tourna la tête vers lui. Sourit. Et l’embrassa.
Il la repoussa, doucement.
Elle baissa le regard.
« Désolée. »
Il sourit.
« Venant d’un Démon, ça aurait pu être pire. »
Elle sourit aussi.
« Tu pourrais arrêter de m’appeler comme ça, s’il te plaît ? « Un Démon ». Tu vas finir par me faire douter de mon sexe. Je suis déjà assez perturbée comme ça.
— Tu préfères Démone ?
— Je ne sais pas. Succube, à la limite... Mais tu n’es pas obligé de me rappeler sans cesse ce que je suis, j’ai déjà les ailes pour ça.
— D’accord. Laërith, alors ? »
Elle soupira.
« Évidemment, il faut qu’il m’appelle par mon nom démoniaque. » marmonna-t-elle.
Elle agrippa la cape, qui traînait à côté d’elle, et s’en recouvrit les ailes.
« Ça va ? Je peux paraître normale, comme ça ?
— À peu près. Tes bras sont peut-être un peu maigres. »
Elle regarda son bras droit.
« Hum. « Un peu ». Tu es gentil. Je ne devrais même pas être capable de le bouger, avec ça.
— Comment ça se fait ? »
Elle soupira.
« Aucune idée. Sans doute parce que je suis morte ? Je veux dire que... »
Elle fut interrompue par le bruit de la porte qui s’ouvrait. Mikaël se leva et alla voir ce qui se passait. Il vit Armand se précipiter vers lui. Il pouvait entendre des bruits de pas, derrière.
« Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il au jeune homme.
— Ils... Les gens... »
Mikaël se précipita en haut des escaliers. Il aperçut une quinzaine de personnes en train de tenter de prendre possession de la salle des gardes, ce qui n’était pas facile vu la taille de la pièce. La plupart n’étaient pas armés, mais l’un d’entre eux avait une arbalète, et quelque autres avaient des couteaux ou des gourdins. Mikaël sortit son épée.
« Que se passe-t-il ? » demanda-t-il en criant.
La plupart des personnes s’arrêtèrent. Un demi cercle se forma devant le chevalier. Un colosse d’un mètre quatre-vingt dix, au crâne rasé et à la musculature impressionnante, et qui semblait être le meneur, prit la parole.
« Il se passe, commença-t-il, qu’il y a eu trop de morts dans notre village ces derniers temps. » Il monta le ton. « Et que le Démon qui en est responsable se trouve ici ! »
Mikaël fit un geste vague de la main.
« Je ne vois absolument pas de qui vous voulez parler. Désolé. »
Le colosse se tourna vers sa « troupe », dont une partie était de l’autre côté de la porte, faute de place à l’intérieur.
« Vous entendez ? Il se moque de nous ! Pouvons-nous laisser passer cela ? »
Mikaël se fit plus menaçant.
« Vous ne passerez pas, de toutes façons. La personne qui est détenue ici doit être jugée par l’ordre de Meynès !
— Non ! rétorqua l’homme au crâne rasé. Elle doit mourir ici, et maintenant ! Et ce n’est pas un chasseur de morts-vivants qui nous en empêchera ! »
Mikaël sourit, et posa sa main sur son épée.
« Vraiment ? » demanda-t-il.
L’arbalète fut pointée vers lui. Mikaël entendit le cliquetis désagréable qui signifiait qu’il était peut-être en train de vivre les derniers instants de sa vie.
« Attends, fit le colosse à l’homme qui tenait l’arbalète. » Puis, il s’adressa à Mikaël. « Sois courageux, et affronte moi en combat singulier. Pas d’armes. Mais peut-être que tu n’es qu’un lâche ? Qu’est-ce que tu vaux, sans tous tes gadgets, chasseur de morts-vivants ? »
Mikaël sourit, s’écarta de trois pas, et enfonça son épée dans le sol.
« D’accord. Je t’attends. »
L’homme s’approcha de lui. Ils se tournèrent autour quelques instants. Puis l’homme frappa. C’était un coup de poing d’une rare violence. Dans le vent. Car Mikaël avait plongé au sol, s’appuya sur ses mains et donna un coup de pied dans l’abdomen du géant. Puis il lui asséna un uppercut, et finit par un coup de coude. Le colosse fit trois pas en arrière, en se tenant l’estomac et la mâchoire. Il regarda Mikaël.
« Je vois. Tu es très fort. Mais nous allons passer au plan B. »
Il regarda la foule, qui n’avait pas réagi.
« J’ai dit, le plan B », répéta-t-il, plus fort.
Un des hommes de la foule réagit enfin.
« Et c’est quoi, le plan B ? demanda-t-il.
— Tout le monde charge !
— Oh. »
Tous les yeux se tournèrent vers Mikaël. Il avait repris son épée et la tenait négligemment. Les hommes hésitèrent.
« Qu’attendez vous ? Il est seul ! »
Mikaël sourit.
« Oh, oui. La question est : qui cette épée va-t-elle tuer, aujourd’hui ? »
Le colosse leva un bras vers lui.
« Pour nos familles, pour nos enfants ! »
Il hurla.
Les hommes se décidèrent enfin à attaquer. Mikaël esquiva un coup de bâton et répliqua en assommant un homme avec la crosse de son épée.
Puis, il y eut un cri.
« STOP ! »
Les hommes s’arrêtèrent tous de bouger, et tournèrent la tête vers les escaliers, où se tenait Laërith, soutenue par Armand. Elle le lâcha, et s’avança de quelques pas, en s’appuyant contre le mur.
« C’est moi que vous vouliez voir ? » demanda-t-elle d’une voix beaucoup plus faible.
L’homme à l’arbalète la pointa vers elle, et s’approcha, lentement.
« Ma fille est morte à cause de toi, Démon. Tu vas retourner en Enfer. »
Laërith soupira.
« Je suis vraiment désolée pour votre fille. Mais vous croyez vraiment que... »
Elle n’eut jamais le temps de finir sa phrase. L’homme tira. Le trait parcourut les deux mètres qui séparait les deux personnes, et s’enfonça dans la poitrine de Laërith.
Elle tomba à genoux, porta la main à la blessure et la contempla, surprise.
« Je... »
Une flaque de sang inonda le sol. Laërith entendit, lointainement, le cri de Mikaël. Puis le monde devint flou. Et son corps disparut.
*****
Le bourgmestre se gratta le menton, l’air songeur. À vrai dire, il avait du mal à comprendre pourquoi Mikaël s’était mis dans un tel état.
« Et vous pensez qu’elle est morte, Chevalier ? »
Mikaël soupira.
« Je n’en sais rien.
— Hmmm. Il vaudrait mieux qu’elle le soit. »
Mikaël frappa un grand coup dans le mur. Le bourgmestre sursauta, puis déglutit.
« Euh... Je voulais dire, de façon officielle... Pour euh... L’opinion des gens... »
Mikaël resta silencieux.
« Vous comptez toujours partir aujourd’hui ? demanda le bourgmestre.
— Absolument. Aucune raison de rester plus longtemps.
— Je vous comprends... Alors, vous partez avec le jeune Armand ? Nous n’aurons plus beaucoup de gardes dans la ville.
— Sans vouloir vous offenser, monsieur, ce n’est pas mon problème.
— Euh... Oui. Très bien.
— Au revoir, monsieur. »
*****
Laërith s’appuya contre un mur, haletante. Elle ne devait pas être vue. Mais elle ne pouvait pas se déplacer plus vite. Elle jeta un coup d’oeil à droite et à gauche. Elle ne savait pas trop où elle était, mais apparemment, il n’y avait personne. C’était déjà ça. Elle se sentit glisser le long du mur, et se retrouva assise par terre. Puis elle perdit connaissance.
Elle sentit un contact chaud contre sa main. Elle parvint à rouvrir les yeux, et regarda ce qui en était la cause. Elle aperçut un gros chat entièrement noir, qui la fixait avec intérêt. Ses yeux étaient jaunes. Ou peut-être verts. Quoique, en changeant de position, ils avaient plutôt l’air gris. À moins que ce ne soit bleu.
Laërith eut un pâle sourire.
« Tu as raison, le chat. Il faut que je me bouge les fesses. »
Elle se pencha en avant, et se servit de ses dents acérées pour commencer à découper une partie de sa robe, au niveau du genou, et finit par la déchirer à la main. D’une main elle plaqua le morceau de tissu contre sa blessure, et de l’autre elle retira le carreau. Elle toussa et cracha un peu de sang, puis finit par relâcher le bandage improvisé, et essaya de jeter un coup d’oeil à la blessure.
Elle avait eu de la chance. À quelques centimètres près, le trait arrivait dans le cœur.
Elle soupira, et caressa le chat d’une main distraite.
Elle somnolait depuis quelques minutes lorsque le chat quitta ses genoux et bondit sur une fenêtre, puis sur le toit. Laërith tendit l’oreille.
Des bruits de pas.
Et merde.
L’homme qui arrivait aperçut une tâche de sang au sol, mais n’y prêta pas attention. Il avait cru entendre un bruit. Il jeta un coup d’oeil au toit, et y aperçut le chat noir.
« Miaou ? » demanda ce dernier.
L’homme ramassa une pierre et la lui lança. Il n’aimait pas les chats noirs. Ils portaient malheur. Et des malheurs, il y en avait déjà assez eu. Le chat, lui, esquiva sans difficulté, et n’eut qu’à reculer de quelques pas pour être hors de portée. Au bout de quelques secondes, l’homme se lassa et se décida à repartir.
Assise sur le toit, Laërith regarda le félin.
« Qu’est-ce que j’aurais fait sans toi... » demanda-t-elle.
Elle sourit légèrement. Elle allait un peu mieux, déjà. Elle était capable de fuir.
Lorsqu’elle réfléchissait à ce qu’elle avait fait de sa vie, elle aurait pu donner ça comme réponse : fuir.
Et voilà qu’après sa mort, elle continuait à faire la même chose.
Le pire, c’était qu’elle commençait à réaliser qu’elle aimait ça, d’une certaine façon.
*****
Armand rejoignit Mikaël en trottinant.
« Tu as pris tout ce que tu voulais ? demanda ce dernier.
— Oui. Ce n’est pas comme si j’avais grand chose à prendre...
— D’accord. On y va.
— Euh...
— Quoi ?
— C’est à dire que... Vous ne voulez pas rester un peu ?
— Pour quoi faire ?
— Peut-être qu’elle n’est pas morte ? »
Mikaël haussa les épaules.
« Dans ce cas, elle saura se débrouiller seule.
— Elle pourrait être dangereuse...
— Alors, ce n’est plus mon problème. Et si c’est le cas, ils n’auront qu’à s’en occuper. Ils avaient l’air d’avoir tellement envie de la tuer, je ne voudrais pas gâcher leur plaisir.» cracha-t-il. On y va. »
Mikaël monta à cheval, puis s’élança. Quelques instants plus tard, Armand le rejoignit.
*****
Mikaël fit signe à Armand de ralentir.
« Que se passe-t-il ? demanda ce dernier.
— Je ne sais pas. J’ai cru voir quelque chose bouger. »
Armand scruta la route devant. Ils pénétraient dans la forêt, et donc il était plus facile de s’y cacher. Mais, en se retournant, ils pouvaient encore voir le village.
« Tu penses qu’il pourrait y avoir une embuscade ? Qui nous en voudrait ?
— Aucune idée. Mais mieux vaut être prudent. »
Ils avançaient au pas maintenant. Mikaël avait sorti son arbalète.
Puis une forme apparut devant eux. Mikaël pointa son arbalète avant de réaliser de qui il s’agissait.
« Laërith ? Comment est-ce que tu as fait ? »
Elle sourit.
« Je ne suis pas vraiment douée, mais il y a quand même quelques avantages à être un Démon. »
À vrai dire, elle même n’en savait trop rien. Elle avait senti le carreau, avait de toutes ses forces voulu être ailleurs, dans un moment de panique, et y était arrivée. Bien sûr, ce n’était qu’une téléportation. Beaucoup de démons savaient se téléporter. Mais pas elle. Enfin, jusqu’à aujourd’hui.
Elle arrêta de réfléchir à cette histoire et s’approcha des deux hommes.
Mikaël cligna des yeux. Sa robe était déchirée, et s’arrêtait maintenant au dessus du niveau des genoux. Mikaël n’avait jamais vu une robe aussi courte. Sa poitrine restait tachée de sang, mais il n’y avait aucune trace de blessure. Et puis, il y avait ce gros chat dans ses bras...
Elle jeta un coup d’oeil aux chevaux.
« Vous ne voulez quand même pas me faire monter là-dessus ?
— Euh... Je crois que tu devrais poser ce chat.
— Pourquoi ? Je crois qu’il m’aime bien.
— Et bien... Disons que si tu as déjà peur de monter sur un cheval, il vaudrait peut-être mieux que tu aies les mains libres.
— Je peux le prendre », proposa Armand, serviable.
Elle le lui tendit. Le chat se laissa transporter sans bouger, grosse boule de poils endormie.
« Bien. Maintenant, prend ma main », dit Mikaël en tendant sa main gauche.
« Euh... La robe ne risque pas de poser de problèmes ? » demanda la jeune fille.
Mikaël soupira.
« Vu comme tu l’as raccourcie, je ne pense pas.
— Oh. »
Elle grimpa devant lui.
« Au fait, je ne voudrais pas te poser de question indiscrète, mais...
— Oui ?
— Tes jambes...
— Et bien ? Elles ont quoi ?
— Et bien, c’est peut-être une illusion d’optique, mais ce matin, j’avais l’impression qu’elles étaient plus... décharnées. »
Laërith baissa la tête. Il était vrai qu’il y avait dorénavant quelque chose entre la peau et l’os.
« Ça doit être le trajet que j’ai fait. Courir, ça muscle.
— À ce point ? Je ne savais pas. »
Ils se trouvaient dans une clairière. Le soleil était en train de se coucher.
Mikaël commença à faire un feu, et sortit un peu de nourriture. Puis les trois s’assirent autour de la flamme et commencèrent à manger en silence. Laërith caressait le chat, pensivement.
Mikaël prit la parole en premier.
« Laërith, je me demandais quelque chose ?
— Quoi ?
— Pourquoi nous as-tu rejoins ?»
La jeune fille haussa les épaules.
« Moi, toute seule dans un monde que je ne connais pas, avec un village entier qui cherche à me brûler ? Non, merci, sans façons.
— Oui mais... Comment as-tu fait pour disparaître ?
— Petit talent démoniaque.
— Tu aurais pu t’en servir avant, alors ? Pour t’évader ?
— Oui. Mais j’aurais plutôt crocheté la serrure, c’est moins fatigant.
— Pourquoi tu ne l’as pas fait ?
— Je te l’ai dit. Je ne connais rien à ce monde. Et puis finalement, j’ai une dette envers toi.
— Pourquoi ? Parce que je ne t’ai pas tué ?
— Non. C’est pareil, j’aurais pu disparaître. Sûrement. Parce que tu m’as libérée.
— Je ne comprend pas...
— Quand le... «prêtre», ou l’«invocateur», appelle le comme tu veux, m’a invoqué dans le pentacle, il me contrôlait. Il pouvait me faire faire tout ce qu’il désirait. Enfin, sûrement. C’est de ça que tu m’as libérée.
— Je vois.
— C’est bien joli, tout ça, mais on fait quoi maintenant ? demanda Armand.
— On va à Meynès. Ils sauront s’occuper de son cas.»
La jeune fille soupira.
« Probablement en dressant un bûcher.
— Tu te trompes. C’est un ordre très tolérant.
— Oh. Très bien, alors. Mais pourquoi as-tu besoin qu’ils décident de ce qu’il faut faire ? Je veux dire, tu peux prendre la décision toi-même, non ? Tu ne me fais toujours pas confiance ?»
Mikaël soupira.
« Je ne sais pas. Tu as peut-être d’autres motivations. J’ai appris qu’on ne pouvait pas faire confiance aux créatures maléfiques.
— Aux créatures maléfiques en général, je n’en sais rien, mais dans mon cas particulier, tu pourrais», répondit-elle, vexée.
Il y eut un long silence. Mikaël s’écarta un peu et s’allongea sur le sol.
Au bout d’un moment, Armand prit la parole.
« Il est marrant, ce chat, fit-il. Vous l’avez trouvé où ?»
Laërith tourna la tête.
« Quand je fuyais. Il est mignon, non ?»
Armand regarda le gros félin qui était en train de dormir. Il semblait arborer un sourire narquois.
« On dit que les chats noirs portent malheur, répondit-il, pensif.
— Et que dit «on» sur les ailes noires ?» demande Laërith.
Armand se tourna vers la jeune fille.
« Je ne sais pas. Je peux les voir ?
— Ça ne me parait pas trop indécent.»
Elle enleva sa cape et révéla ses deux petites ailes.
Armand s’approcha d’elle.
« Je peux toucher ?
— Ne te gène pas. Je ne sens rien à cet endroit. Tu pourrais faire un trou dedans, je ne le sentirais même pas.»
Il caressa légèrement l’aile gauche.
« C’est... marrant, comme texture.
— Oh oui. C’est très marrant à porter aussi.
— Euh... Vous pouvez voler, avec ça ?»
Elle éclata de rire.
« Tu rigoles ? Je crois que c’est juste fait pour faire «joli». À condition d’avoir des goûts un peu bizarres.» Elle haussa les épaules. «J’imagine que ça doit être pour montrer que je suis un Démon.»
« Au fait» reprit-elle, «, il n’y a rien d’autre de typiquement Démoniaque que je n’aurais pas remarqué ?
— Euh... Je ne comprend pas.
— Ben, il y a les ailes, et les dents, je ne sais pas, j’ai peut être autre chose. Des sabots. Des griffes. Des yeux rouges. Un truc que je n’aurais pas remarqué.»
Armand la dévisagea.
« Euh... non, je ne crois pas. Peut-être les yeux.»
Elle soupira.
« Ils sont rouges ?
— Non. Verts. Mais, je ne sais pas, ils ont l’air un peu... bizarres.»
Elle sourit.
« Au moins, c’est leur couleur normale. Donc, il n’y a que les ailes et les dents qui sont démoniaques».
Et la poitrine, ajouta-t-elle pour elle-même. Bien sûr. Une succube avait forcément une poitrine démesurée. Et des ailes dans le dos. Et des grandes dents.
Elle soupira.
« Je suppose que vous avez des tas de créatures fantastiques, dans ce pays ? Des dragons, des elfes, des nains, et tout ce qui va avec ?»
Armand la regarda, d’un air surpris.
« Et bien... Ils ne sont pas très courants. Les dragons sont rares, les nains vivent plus à l’ouest, même si on en voit quelques uns dans les villes, et les elfes restent dans leurs forêts.»
Laërith soupira.
« Je crois que je vais avoir du mal à me faire à ce monde.»
Elle eut un sourire triste.
« Enfin, je ne m’étais jamais vraiment fait à l’autre, non plus.»
*****
Le soleil se couchait sur l’imposante cathédrale de Meynès. Comme elle surplombait un ravin sur son flanc ouest, le résultat était assez spectaculaire.
Mikaël, Armand et Laërith descendirent de leurs chevaux.
Armand s’extasia devant la beauté de la vue.
« Alors, c’est donc ça, la cathédrale de Meynès. Je n’avais jamais eu la chance d’y aller.»
Laërith était moins enthousiaste.
« Il commence à faire froid, ici.»
Elle jeta un coup d’oeil à la cathédrale, puis se tourna vers Mikaël.
« Tu es sûr de vouloir me faire rentrer là-dedans ?
— Oui.
— Généralement, les Démons ne peuvent pas trop rentrer dans les églises. Alors, les cathédrales...
— Celle-ci est dédiée à Notre Dame de Meynès. Elle est tolérante et...
— Si tu le dis, coupa Laërith, qui n’avait pas envie d’entendre un exposé là-dessus. Allons-y.»
« Tu vois ? fit Mikaël. Tu es encore en vie.»
Laërith contempla l’intérieur de la cathédrale. Elle n’avait jamais eu l’occasion d’en visiter beaucoup. Mais elle était à peu près persuadée que celle-ci était spéciale. En premier lieu, parce qu’elle avait pu y entrer. En second, parce que ses sous-sols étaient remplis de couloirs. Elle s’étendait sur plusieurs étages souterrains, et des fenêtres percées dans la falaise permettaient de contempler la forêt qui s’étendait en dessous.
« Pour l’instant, oui. Charmant endroit. Vous faites quoi, ici, exactement ?
— C’est le quartier général de l’ordre de Meynès. Nous pouvons vivre en autarcie.
— Oh. Mais vous y faites quoi ?» répéta-elle.
Mikaël haussa les épaules.
« De la prière. De l’entraînement, pour les guerriers. Et tout ça. »
Il aperçut l’évêque Crowney, au bout du couloir.
« Bonsoir monsieur, fit-il.
— Mikaël, vous êtes revenu. Alors, comment cela s’est-il passé ?
— Plutôt bien, monsieur. Mais avant de vous faire mon rapport, je voudrais vous présenter Armand. Il voudrait rejoindre nos rangs.»
Armand salua l’évêque. Celui-ci sourit.
« Très bien, répondit-il. Suit le couloir, tourne à gauche, troisième porte à droite et présente toi au père Matthieu, d’accord ?»
Armand hocha la tête et partit.
« Et qui est donc cette demoiselle ? Je ne voudrais pas jouer au réactionnaire, mais je trouve votre robe un peu courte.»
Mikaël sourit.
« Serait-il possible d’aller en parler dans un endroit plus discret ?
— Mais bien sûr. Il y a mon bureau, suivez moi.»
Le bureau de l’évêque n’était pas très large, et il était difficile d’y tenir à trois. Des tas de papiers traînaient sur la table, dans un désordre apparent.
L’évêque se gratta le crâne, d’un air pensif.
« Alors, cette demoiselle serait un Démon ?
— Oui, monsieur. Laërith, tu peux enlever la cape, s’il te plaît ?»
Elle hocha la tête et s’exécuta, révélant ses ailes.
« Hmmm. Je vois.
— Et que comptez vous faire, monsieur ?
— Que faire ? Et bien, d’après ce que vous m’avez dit, elle a l’air parfaitement innocente. Nous n’allons pas l’inculper pour deux ailes dans le dos.»
Laërith fut surprise de cette réaction. Elle s’attendait plutôt à quelque chose comme «Vade Retro Satanas ! Où Diable ai-je bien pu ranger ma torche et ma fourche ?»
« Nous allons vous héberger autant que vous le désirerez, d’accord ? J’imagine que vous devez avoir faim.» Il jeta un nouveau coup d’oeil à la jeune fille. « Mais, avant cela, on va vous trouver des vêtements corrects. Suivez moi, mademoiselle. À tout de suite, Mikaël.
— Je vais peut-être vous accompagner ?
— Non, Mikaël, j’aimerais que vous écriviez un rapport. C’est un cas fort intéressant, et il faudrait au plus vite que je puisse l’envoyer au cardinal. Nous repasserons ici dans une dizaine de minutes.»
Et ils sortirent tous deux de la salle.
L’évêque fit entrer la jeune fille dans la pièce, et referma la lourde porte derrière lui.
Laërith parut hésiter.
«Heu... Je doute qu’on trouve des vêtements ici...»
En effet, la pièce était assez étroite, froide. Il n’y avait pas de fenêtres. Et elle se demandait à quoi pouvait bien servir ces chaînes au mur.
Enfin, elle ne se le demanda pas bien longtemps. Un homme aux cheveux courts, grand et musclé, se trouvait dans la salle, en train de nettoyer un objet pointu. Une sorte d’aiguille. Et la couleur rouge du chiffon n’avait pas l’air d’être due à de la sauce tomate.
Elle avait peut-être encore l’esprit embrumé par son séjour entre les mondes, mais il n’était pas bien difficile de savoir à quoi servait ce matériel.
« Euh... reprit Laërith. C’est quoi, cet endroit ?»
Elle sentit un coup derrière sa tête. Et elle perdit connaissance.
*****
L’évêque finit par revenir. Mikaël commençait à s’impatienter.
«Alors Mikaël, vous avez fini ce rapport ?
— Oui... Où est Laërith ?»
Crowney leva les yeux au ciel.
« Vous savez ce que c’est que les femmes, il leur faut trois heures pour se changer... Venez, je vais vous conduire à elle.»
Mikaël le suivit. Ils finirent par arriver à la porte d’une petite salle.
« Elle est à l’intérieur. Allez-y, je crois qu’elle vous attend.»
Mikaël jeta un coup d’oeil à la salle.
« Vous ne venez pas, monsieur ?
— Il faut que j’aille demander à un messager d’envoyer ce rapport. Entrez donc.»
Mikaël jeta un coup d’oeil à la porte.
« Pourquoi cette porte a-t-elle un verrou à l’extérieur ? À quoi vous jouez ?»
Crowney soupira, et sortit une épée de sous sa robe de prêtre.
« J’aurais préféré que vous ne posiez pas de questions, Mikaël. Entrez, maintenant.»
Mikaël soupira. Il avait posé ses armes en arrivant dans la cathédrale.
« Allez vous faire foutre, monsieur.» répliqua-t-il, sans bouger.
Deux hommes vinrent se positionner derrière Crowney.
« Enfermez-le là dedans.» leur demanda ce dernier.
Mikaël évalua ses adversaires. Ils étaient deux, et armés.
« Pourquoi ? demanda Mikaël.
— Vous avez collaboré avec un Démon.
— Je vois.» répondit Mikaël, d’un air triste.
Et il entra dans la pièce.
*****
Armand était en train de discuter avec un vieil homme, qui se chargeait de la prise en charge des nouveaux venus, lorsque deux hommes entrèrent dans la pièce. Ils se placèrent chacun d’un côté de lui.
«Veuillez nous suivre, s’il vous plaît.»
Armand leva la tête. Ils avaient trente centimètres de plus que lui.
« Pourquoi ?
— Ordre de l’évêque.»
Ils l’attrapèrent.
Il donna un coup de coude, parvint à se libérer, roula, et courut aussi vite qu’il le pouvait, sans savoir trop où aller, poursuivi par deux gardes armés.
Et merde. Il se trouvait dans un cul de sac. La seule issue était la fenêtre. Qui donnait sur un à pic d’une centaine de mètres.
Il se retourna, et aperçut les gardes qui arrivaient.
D’un coup de coude, il brisa la vitre.
*****
Lorsque Laërith se réveilla, elle se trouvait allongée. Ses poings, comme ses chevilles, étaient attachées à des chaînes. Elle tenta cependant de bouger un peu, sans grand succès. L’homme qu’elle avait vu auparavant était en train de préparer quelque chose.
«Que... que faites vous ?
— Je fais chauffer l’aiguille.» répondit celui-ci sur le ton de la conversation. «Je vais vous exorciser.
— M’exorciser ?