Pas tout à fait des hommes


Elfe noire & démon rouge

Pas tout à fait des hommes


Fred Nera

Elfe noire & démon rouge : Pas tout à fait des hommes, version 0.5— 8 mai 2008

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L’image de couverture a été réalisée d’après un croquis de Léonard de Vinci ; le « logo » Elfe noire & démon rouge a été repris du fameux tableau « We can do it ! » de J.Howard Miller.

Chapitre 1

1.1

Kalia avait le couteau sous la gorge, et ce au sens propre. Enfin, « propre » n’était pas véritablement le mot le plus approprié, étant donné que la lame qu’on tenait devant elle était maculée de sang séché, ce qui n’était d’ailleurs pas pour la rassurer. C’était, techniquement, la trace d’un découpage de rôti et non d’un poignardage, mais elle ne pouvait pas le savoir.

Derrière elle, un grand troll lui bloquait les bras d’une seule main énorme pendant que, devant, la voleuse qu’elle venait d’essayer d’arrêter agitait l’arme en souriant.

« C’est pas très futé, pour une garde seule, de s’attaquer à un troll. »

La femme avait un drôle d’accent. Il y avait une certaine intonation qui lui venait indéniablement de la rue, qui se mélangeait avec un aspect qui faisait étranger, même s’il aurait été dur d’en déterminer précisément l’origine.

« Non, admit Kalia en se mordant la lèvre inférieure. Je ne l’avais pas vu, en fait.

— Ouais, souffla la voleuse en hochant la tête. C’est dingue ce qu’il arrive à être discret, dans le noir. Vu sa taille, je veux dire. »

Les deux jeunes femmes restèrent quelques instants à se regarder en silence, puis Kalia parcourut des yeux la pièce à la recherche de quelque chose qui aurait pu l’aider. Il faisait sombre, alors elle ne parvint pas à distinguer grand-chose à part quelques minces traits de lumière qui passaient à travers les volets fermés. Elle se demanda si elle pouvait appeler au secours et décida que ce n’était sans doute pas la bonne chose à faire vu la proximité de la lame.

« Comment tu nous as vus, au fait ? demanda la voleuse. On n’a pas fait de bruit.

— J’allais au travail. J’ai vu la porte fracturée et j’ai décidé d’entrer voir si tout allait bien.

— T’es bien consciencieuse.

— Non. Pas d’habitude, répondit Kalia en haussant les épaules. Aujourd’hui, je voulais faire mon travail bien. Pour une fois.

— C’était con. C’est inclus dans « consciencieux ».

— Je suppose. »

À la réflexion, ce qui était le plus stupide, c’était de s’être engagée dans la garde. Elle avait eu une opportunité et avait pensé que le travail pourrait lui convenir, mais elle s’était trompée. Elle aurait peut-être pu se débrouiller dans un quartier tranquille, mais elle avait été affectée dans le Déni, le quartier le plus mal famé de la ville. Se contenter de survivre n’était déjà pas évident.

Les remontrances de ses supérieurs l’avaient incitée à faire un peu de zèle aujourd’hui et elle le regrettait amèrement.

« Qu’est-ce que vous allez faire de moi ?

— J’sais pas trop, répondit la voleuse en souriant. Aymak, t’en penses quoi ?

— C’est une elfe, répondit le troll. Ils ont la réputation de ne pas être achetables et d’avoir une bonne vue. »

La jeune femme écarquilla les yeux et approcha son visage de Kalia, incrédule.

« Sérieux ? Je voyais les elfes plus grands. C’est vrai, ce qu’il dit ?

— Oui », répondit la garde d’une petite voix.

Être elfe voulait normalement dire avoir les cheveux blonds, les oreilles pointues, une taille assez supérieure à la moyenne humaine, une beauté fascinante, une vision plus qu’efficace et une agilité redoutable. Malheureusement pour elle, Kalia n’avait qu’une partie de ces attributs, et pas les plus utiles, puisqu’il s’agissait de la couleur des cheveux et de la forme des oreilles.

« Je n’ai pas une bonne vue, cela dit, expliqua-t-elle. Et il fait noir.

— Alors, tu saurais pas dire qui je suis ? » demanda la voleuse en rapprochant encore son visage, le sourire aux lèvres.

L’elfe grimaça et regarda à nouveau son interlocutrice. Elle avait les cheveux noirs qui lui arrivaient jusqu’aux épaules et des yeux verts. Sans trop savoir pourquoi, Kalia sentait qu’il y avait quelque chose de profondément maléfique dans cette femme. Elle ne savait pas trop si c’était une sorte de sixième sens elfique qui se serait réveillé ou juste la peur qui la faisait halluciner.

En tout cas, et à son grand regret, elle l’avait reconnue pratiquement depuis le début. Il s’agissait d’Axelle CrèveCœur, la danseuse nue la plus connue de la ville. Kalia n’était pas adepte de ce genre de spectacles, mais la plupart des autres gardes en raffolaient et, une fois, elle y avait accompagné des collègues avec qui elle ne s’entendait pas trop mal. Sans grande surprise, elle avait été l’unique femme dans le public.

Elle se mordit la lèvre et se demanda si elle devait essayer de mentir, mais le temps qu’elle passa à hésiter fut suffisant pour la démasquer.

« Je vois, souffla Axelle. Tu sais », ajouta-t-elle en posant un doigt sur la lèvre inférieure de la garde, « j’suis pas certaine que te mordre jusqu’au sang arrangera ta situation.

— Vous allez me tuer ?

— J’sais pas. Si t’es trop honnête et incorruptible, j’aurais peut-être pas le choix.

— Je suis honnête, répliqua Kalia.

— Ah.

— Mais j’ai une mauvaise mémoire », s’empressa-t-elle d’ajouter.

1.2

« Ce n’est pas risqué, de l’avoir laissé partir ? » demanda Aymak.

Les trolls étaient souvent perçus comme des êtres stupides ne sachant pas s’exprimer et ne jurant que par la violence. C’était compréhensible : lorsque l’un d’entre eux ne jurait effectivement que par la violence, il passait rarement inaperçu. Aymak, lui, était plutôt cultivé et n’aimait pas se battre ; malheureusement, pour un troll, obtenir un emploi de videur ou de garde du corps était facile ; bibliothécaire ou avocat étaient beaucoup plus inaccessibles.

« Si, admit Axelle. Y’a des risques.

— Tu aurais pu cacher ton visage.

— Ouais.

— Et ne pas prononcer mon nom.

— Ouais.

— Pourquoi ? Tu tiens vraiment à ce qu’elle nous attire des ennuis ? »

Il y eut un court instant de silence, pendant lequel la voleuse parut réfléchir.

« Ouais », répondit-elle finalement, un léger sourire aux lèvres.

1.3

« On dirait que ce n’est pas ton jour, Will. »

William ignora la remarque de la jeune femme et continua à fixer la grille de sa cellule d’un air morose. Il était immobile, assis par terre, le dos contre le mur, ses cheveux noirs tombant sur son visage pâle, pendant qu’Angèle, de l’autre côté de la grille, paraissait se passionner pour les vieilles pierres.

« Tu sais, fit-elle au bout d’un moment, je crois vraiment que tu es dans la merde.

— ’Connu pire », marmonna William.

Angèle secoua la tête, provoquant une onde dans ses longs cheveux blonds.

« Ça n’empêche pas.

— Heureusement que tu es là pour me le dire. »

1.4

« Toujours aussi ponctuelle, hein ? » demanda, sarcastique, Louis, lorsque Kalia entra dans le poste de garde. C’était encore un des collègues avec qui elle s’entendait le mieux.

Elle lui jeta tout de même un regard mauvais, pour la forme. Elle ne pouvait pas parler de son altercation, puisqu’elle était censée avoir oublié.

« Tiens, reprit le garde, on a un vampire au cachot, tu veux peut-être aller lui donner à boire ? »

L’elfe avait la réputation de suivre à la lettre le Code de Lois, notamment en ce qui concernait les droits des prisonniers ; ce qui lui attirait, au mieux, les moqueries de la plupart de ses collègues.

N’ayant rien de mieux à faire pour le moment, elle haussa les épaules et descendit dans la cave qui servait de prison.

Il n’y avait qu’une seule personne en bas, un homme assis par terre qui levait vers elle de beaux yeux bleu sombre contrastant avec son visage presque blanc — à l’exception de la fine barbiche noire qui lui allait du menton à la lèvre inférieure.

« Waow. Je ne m’attendais pas à me faire interroger par une elfe. »

Kalia se demanda pourquoi tout le monde se rendait immédiatement compte de son origine, aujourd’hui. La plupart de ses collègues avaient mis des mois à le découvrir.

« Je ne m’attendais pas non plus à trouver un vampire ici. Et je ne suis pas là pour vous interroger. Je vérifie juste que la loi est respectée.

— C’est tout à votre honneur.

— Vous voulez un verre d’eau ? »

Le vampire sourit, dévoilant des dents blanches et pointues.

« Je ne bois jamais... d’eau.

— Vraiment ? J’ai lu que vous n’aviez pas à vous limiter au sang, pourtant. »

William haussa les épaules.

« C’est juste que je n’ai pas soif. Je vois que vous vous y connaissez en vampires, mademoiselle... ?

— Kalia.

— Kalia tout court ? Il me semblait que les elfes avaient des noms plus...

— Pompeux ? Seulement quand on a une « lignée ». Ma mère était une putain, et je suis une bâtarde. « Kalia Sans-Nom » est le plus pompeux que je puisse faire.

— Désolé, fit William sans grande conviction.

— Ça pourrait être pire. Votre nom à vous, c’est quoi ?

— Wolf. William Wolf. Et elle, c’est Angèle.

— Enchantée, fit Angèle.

— Hein ? s’étonna Kalia, qui n’avait vu personne d’autre dans la pièce.

— C’est normal que vous ne la voyiez pas. Il paraît que c’est mon amie imaginaire. C’est un médecin qui me l’a dit. Du temps où j’étais encore vivant.

— Ah.

— En fait, il se trompait, confia le vampire. On n’est pas particulièrement amis. »

1.5

« Vous m’avez demandée ? fit Kalia en entrant dans le bureau de son capitaine.

— Oui. J’ai une mission délicate pour vous. Je pensais qu’une elfe serait sans doute la plus à-même de la mener à bien. »

L’elfe en question leva un sourcil. D’habitude, on ne lui proposait pas de missions délicates. On ne lui proposait pas de missions tout court, à vrai dire ; elle avait déjà bien assez de problèmes à revenir vivante de rondes ou d’incidents routiniers. Cela devait sans doute cacher quelque chose de louche.

« Quel genre de mission ? demanda-t-elle poliment.

— Apparemment, il y a une émeute au poste de garde du quartier nain. Débrouillez-vous pour la disperser. »

Kalia hocha la tête, constatant avec une sombre satisfaction qu’elle ne s’était pas trompée.

« Disperser une émeute toute seule, mon capitaine ? »

Non seulement cela lui était probablement impossible, mais, surtout, on n’envoyait pas une elfe disperser une émeute dans le quartier nain ; à moins, peut-être, d’avoir envie de se débarrasser de l’elfe en question. Kalia n’était pas tout à fait idiote et elle commençait à voir que son supérieur ne l’appréciait pas beaucoup. Mais un ordre, c’était un ordre.

« Tous les autres hommes sont occupés. Je n’ai pas vraiment le choix. Cependant, étant donné les circonstances, je vous autorise à utiliser votre arbalète. »

La jeune femme était plus douée en mécanique que pour le combat et avait passé beaucoup de temps à bricoler une arbalète pour en améliorer la cadence de tir ; mais il ne s’agissait que d’un prototype et il lui avait toujours été formellement interdit de s’en servir. Le fait que l’engin ait eu, à une période, le défaut de parfois se déclencher sans raison apparente n’y était sans doute pas étranger.

« Merci, monsieur. Bien, monsieur. J’y vais sur le champ », réussit à répondre l’elfe alors qu’elle se demandait si son supérieur était fou ou criminel pour l’autoriser à utiliser une telle arme afin de disperser une émeute.

1.6

Les poings liés et la tête baissée, William marchait en silence, entouré par son escorte de gardes.

Cela faisait déjà une dizaine de minutes qu’ils avançaient dans les rues de la ville. Heureusement, il y avait des nuages. Le soleil ne l’aurait pas tué, mais il n’aurait pas fait de bien à sa peau.

« Vous m’emmenez où ?

— Palais royal.

— Et pourquoi, exactement ? Depuis quand la ville est-elle interdite aux vampires ?

— Et depuis quand les vampires peuvent sortir le jour ?

— Oh, répondit William en souriant, je supportais déjà le soleil que tu n’étais pas né, gamin. »

1.7

Le Chaud Dragon était une taverne qui n’avait, à vrai dire, pas grand chose de « dragonesque », excepté le dessin sur son enseigne. En revanche, l’ambiance y était effectivement plutôt chaude.

Sur la scène se succédaient les danseuses, exécutant, à quelques variations près, toujours les mêmes actions : arriver sur scène, jeter un à un ses vêtements en tournant autour d’une barre métallique située au centre, et finir par aller faire un petit tour dans le public récupérer quelques pièces. Les billets, bien que mis en place par feu le dernier roi, ne s’étaient jamais démocratisés : les gens préféraient les rondelles métalliques, qui leur semblaient plus concrètes. Cela n’arrangeait pas vraiment les danseuses, car placer un certain nombre de pièces de monnaie dans un morceau de tissu de trois centimètres carré n’était pas une tâche facile.

Autour de la scène, des hommes mangeaient, buvaient, discutaient et regardaient.

Ce fut finalement au tour de la très attendue Axelle CrèveCœur, qui monta sur scène sous un tonnerre d’applaudissements. Elle était incontestablement attirante, avec ses magnifiques cheveux noirs et courts, ses yeux verts à se damner, sa peau blanche et lisse idéale, et ses formes capables de faire descendre les fonctions cérébrales de quelques dizaines de centimètres chez près de la moitié de la population — et pas n’importe quelle moitié, la moitié qui comptait, pas celle qui faisait le ménage et la cuisine.

1.8

William était maintenant dans une nouvelle cellule. Il y avait du progrès : elle était nettement plus confortable que l’ancienne. Il était à présent assis sur un banc, les mains liées reposant sur les genoux, les yeux fermés pour ignorer Angèle. Ce qui aurait pu fonctionner si elle s’était tue.

Ça aurait pu être pire, ou du moins c’était ce qu’il n’arrêtait pas de se répéter. Il aurait pu entendre des voix n’arrêtant pas de lui dire de tuer des gens, par exemple. Là dessus, il fallait le reconnaître, Angèle était plutôt raisonnable.

Des bruits de pas interrompirent sa réflexion et lui firent ouvrir les yeux. Il reconnut presque immédiatement la femme qui s’avançait. Il n’avait pas beaucoup de mérite, cela dit : son visage se trouvait sur la plupart des pièces de monnaie récentes.

« Waaaaah, fit Angèle. La reine en personne. On dirait que tu es devenu une célébrité, tout à coup. »

William la fusilla du regard, tandis que Sa Majesté s’asseyait en face de lui, un papier à la main. Il se tourna vers elle. Elle ne ressemblait pas vraiment à une reine, en fait. Ce n’était pas tant l’âge — Lucie de Guymor devait en effet avoir autour de trente ans — que les vêtements qui donnaient cette impression : on attendait d’une reine des robes chères et excentriques, pas un pantalon et une chemise.

D’un autre côté, la visite n’avait probablement rien d’officiel, ce qui expliquait peut-être ce manquement à la tradition.

« Vous êtes bien William Wolf ? » demanda-t-elle.

Le vampire hocha la tête en silence.

« Bien. Je dois dire que j’ai entendu dire beaucoup de choses sur vous.

— Vraiment ?

— Vraiment. »

La reine fouilla dans une des poches de son manteau et en sortit une cigarette, qu’elle tendit à travers les barreaux au prisonnier. Il l’attrapa.

« Pour commencer, il paraît que vous vous rabattez sur le tabac pour compenser l’appel du sang, dit-elle en grattant une allumette.

— En fait, répondit William, je fumais déjà avant de devenir un vampire, mademoiselle.

— La plupart des gens m’appellent Majesté. »

Il y eut un court moment de silence, pendant lequel la reine dévisagea le vampire. Lui regardait Angèle dire ce qu’elle pensait de la souveraine.

« Ceci dit, soupira finalement cette dernière alors que William avait toujours les yeux dans le vide, vous n’êtes pas la plupart des gens. Il paraît que vous avez été interné six mois dans un asile ?

— C’était il y a un bout de temps, répliqua le vampire en tournant à nouveau la tête vers elle.

— Vous aviez des hallucinations ? En tout cas, c’est ce qu’on m’a dit.

— Il n’y avait pas que ça. Mais je suis guéri, maintenant.

— Vraiment ? »

William inspira une bouffée de tabac et la souffla vers le plafond.

« Qu’est-ce que vous voulez dire ? demanda-t-il.

— Ça ne doit pas être facile. Non seulement être un vampire, mais en plus voir des gens qui n’existent pas.

— Ça pourrait être pire, répliqua le jeune homme en tournant à nouveau son regard vers son interlocutrice. Puis-je savoir pourquoi vous m’avez arrêté ? Les choses ont changé. Vous avez une elfe charmante dans la garde. Ce sont maintenant les nains qui font tourner vos forges. On ne tue plus des gens parce qu’ils ne sont pas de la bonne race. Alors pourquoi est-ce que je suis ici ? Je ne suis jamais qu’un vampire. Je ne crois pas qu’il y ait encore des lois contre ça. »

La reine sourit et examina quelques secondes le papier qu’elle avait entre les mains.

« Non. Il n’y a pas de lois contre ça, en tout cas pas à ma connaissance. En revanche, il y en a une pour les tentatives de régicide. »

William leva les yeux au ciel.

« C’était il y a plus de dix ans. J’ai payé pour ça.

— En fait, vous n’avez fait que quatre mois de prison, avant de vous évader la veille de votre pendaison, si je me souviens bien.

— Et alors ? Je suis mort depuis. Ça ne compte pas ? »

La reine plia soigneusement la feuille de papier, avec un petit sourire que le prisonnier n’appréciait pas.

« Disons que ça dépend de l’interprétation. Je vous propose de choisir, monsieur Wolf. Ou bien je continue de penser que, ma foi, vous avez bien essayé de tuer mon cher oncle, et que vous avez toujours la tête sur les épaules, ce qui implique que je dois, d’une façon ou d’une autre, remédier à cela.

— Ou bien ?

— Ou bien je considère que tout cela est une vieille histoire et que mon devoir en tant que reine est de permettre votre réinsertion dans la société et de vous donner un travail.

— Je suis peintre, mademoiselle. Je ne verrais aucun inconvénient à dessiner des portraits de Votre Majesté, cela dit.

— Ah, oui, fit la reine en dépliant à nouveau son papier, le parcourant rapidement. Il est effectivement fait mention de peinture. Mais en fait, monsieur Wolf, j’aurais préféré utiliser vos autres petits talents. Il est notamment écrit que vous avez assassiné l’évêque Crowney. Il paraît pourtant que c’était un bon chasseur de vampires.

— C’était lui ou moi. Un coup de chance. Et pour être franc, mademoiselle, je n’ai aucune envie de devenir un tueur à gages.

— Qui vous parle de cela ? J’aurais simplement besoin de quelqu’un capable de se déplacer dans le noir sans se faire remarquer. Et il paraît que vous êtes plutôt doué pour ça. En tout cas, il nous a fallu un certain temps pour vous attraper. »

William soupira, laissa tomber son mégot de cigarette par terre, fusilla du regard Angèle qui rigolait, et se tourna à nouveau vers la reine.

« D’accord, je suppose que n’ai pas vraiment le choix. »

1.9

Axelle CrèveCœur s’était maintenant débarrassée de tous ses vêtements. Elle effectua quelques figures aussi impressionnantes que suggestives autour du poteau de fer, puis passa entre les tables des spectateurs en se trémoussant un peu. Après quelques minutes, elle finit par retourner dans les vestiaires, allégée d’un peu de tissu et alourdie d’une quantité non négligeable de monnaie. D’après ses calculs, elle y gagnait au change.

1.10

Lorsque, après s’être rhabillée, elle sortit dans la rue pour profiter un peu des deux heures qui séparaient ses représentations, le soleil couchant éclaira une demi-douzaine de silhouettes. Tous des hommes, constata la jeune femme sans s’étonner outre mesure.

« Bonsoir », lança l’un d’eux, un grand type costaud au visage couvert de cicatrices, dévoilant une bourse pleine d’or. « Joli spectacle. Combien demanderiez-vous pour nous offrir le plaisir d’aller... un peu plus loin ? »

Axelle sourit et jeta un coup d’œil rapide à la bourse.

« Plus que ce que vous avez », répondit-elle avec un léger sourire, et elle avança entre les hommes.

Deux d’entre eux attrapèrent ses bras.

« Dommage pour toi, fit l’homme qui lui avait proposé la bourse. Mais, tu vois, on tient vraiment à aller plus loin. »

1.11

Kalia marcha une quinzaine de minutes avant d’arriver sur le lieu du rassemblement. Il n’y avait pas énormément de monde, peut-être une cinquantaine de nains, pas plus. Mais ils encerclaient le poste de garde en brandissant des haches qui faisaient leur taille.

« Salut, lança nonchalamment la jeune femme. Il se passe quoi, ici ? »

Puis elle se baissa pour esquiver le jet de pierres qui lui étaient destinées. Une seule d’entre elles la toucha, et son casque la protégea. Jusqu’ici, tout se passait bien. En tout cas, la situation n’était pas encore désespérée : ils s’étaient contentés de cailloux et avaient laissé les haches au repos.

Pour l’instant.

« Je veux juste discuter !

— On discute pas avec les gardes ! rétorqua un nain.

— Ouais ! approuvèrent les autres.

— En même temps, fit lentement l’un d’eux, c’est Kalia. »

En général, les nains ne pouvaient pas supporter les elfes, mais il y avait parfois des exceptions : ils étaient, pour beaucoup, des fanatiques de la mécanique, de l’horlogerie et, en général, de tout ce qui impliquait du métal, tandis que la jeune femme faisait partie de leur meilleurs clients. Enfin, d’une certaine façon : un certain nombre de gens venaient commander des mécanismes complexes ou des tas d’armes et payaient une petite fortune pour ça. L’elfe avait à peine de quoi se payer une chambre vétuste et ne dépensait donc pas énormément, mais elle venait souvent traîner, regarder les mécanismes, visiter en cachette les fabriques où ils travaillaient, parler technique, voire boire des bières.

La majorité des émeutiers finit par réaliser qu’elle n’était pas vraiment une garde elfe, mais juste une fille qu’ils avaient pour la plupart déjà croisée à la taverne. Comme quoi, un passe-temps peut parfois vous sauver la vie.

« Alors, il se passe quoi ?

— C’est Grimmel. Il l’ont arrêté. »

Kalia se souvenait vaguement de Grimmel. Elle aurait bien aimé pouvoir se dire « c’est un type bien » ou, alternativement, « sale gueule de délinquant », mais elle ne s’estimait pas douée pour juger les gens, et encore moins après avoir bu quelques chopes de bière.

« Ils l’ont arrêté quand ? Et pourquoi ?

— Hier. À la forge. On l’avait bloquée. »

Kalia hocha la tête, comprenant que le nain parlait de la forge Durfer, qui s’était beaucoup développée ces dernières années et était devenue une grande fabrique où travaillaient des centaines de personnes. La majorité des employés étaient des nains, réputés pour leur habileté au travail du fer et leur sérieux.

« Bloquée ?

— On a arrêté toutes les machines et empêché nos chefs d’entrer. Marre d’être payés comme des moins que rien.

— Mais vous n’aviez pas le droit de faire ça ! protesta la jeune femme.

— Ah ouais ? répliqua avec virulence un des émeutiers. C’est facile de dire ça quand on a un boulot bien payé ! »

Kalia grogna. Elle ne considérait pas qu’elle avait un travail bien payé, surtout que son nombre faible, voire inexistant, d’arrestations lui interdisait tout espoir d’obtenir une prime à la fin du mois. Mais elle devait admettre que, malgré tout, elle était un peu moins mal lotie que la majorité des nains qu’elle fréquentait.

« Vous devriez tout de même respecter la loi, répondit-elle sans grande conviction. Je vais voir ce que je peux faire pour le sortir de là, d’accord ? Mais ce n’est pas gagné. »

Elle se dirigea vers le poste de garde, écartant les nains sur son passage. Au bout d’une petite minute de négociation, on la laissa entrer.

C’était un petit bâtiment, moins grand que le poste du Déni : une pièce pour le public, qui donnait sur une petite salle de détente d’un côté, et sur une cellule de l’autre. Dans celle-ci, elle reconnut Grimmel. Il avait le visage amoché. Dans la grande pièce se trouvaient quelques collègues, qui tenaient nerveusement leurs armes réglementaires.

« Salut, lança Kalia à la cantonade. Ça va ? »

Le capitaine du quartier nain se dirigea vers elle.

« Qu’est-ce que vous voulez ? Qu’est-ce qu’ils attendent pour disperser ça ? Qu’ils nous chargent ? »

Kalia sourit légèrement.

« Apparemment, il n’y a personne de disponible. Tout ça, c’est à cause de lui ? demanda-t-elle en montrant le nain du doigt.

— Affirmatif. Ils veulent le faire libérer. Si on devait laisser sortir toutes ces racailles, la ville serait dans un état...

— Vous lui reprochez quoi, exactement ?

— Outrage à agent dans l’exercice de ces fonctions, rebellion, usage de violence... »

L’elfe grimaça. Ce n’était pas des accusations légères. Empêcher quelqu’un d’entrer dans une usine n’aurait pas entraîné de peine très lourde, mais s’attaquer à un garde avait pratiquement toujours comme conséquence la prison.

La jeune femme se dirigea vers un bureau où traînaient un certain nombre de papiers et, un peu étonnée que personne ne l’en empêche, jeta un coup d’œil rapide au procès-verbal concernant cette arrestation.

« Ce que je ne comprends pas, c’est que si je lis bien ce que vous avez écrit, vous avez arrêté cette personne parce qu’elle allait résister à son arrestation. »

Le garde la dévisagea, l’air mauvais.

« Pardon ? » demanda-t-il.

Kalia inspira profondément, effrayée par les conséquences que pourrait avoir ce qu’elle allait dire.

« Eh bien, les personnes qui se trouvent à l’extérieur du bâtiment pourraient être tentées de penser que vous avez utilisé ces charges parce que, une fois que vous l’aviez arrêté, vous n’aviez rien à lui reprocher.

— Vous nous traitez de menteurs ? » demanda le garde d’un air hautain.

Il n’y avait pas à débattre : légalement, le nain avait tout contre lui. Le rôle de Kalia n’était pas de le défendre.

Mais elle trouvait aussi que ce n’était pas juste, et c’était presque un ami. Et puis, pourquoi devrait-elle s’en préoccuper plus que les autres gardes ? On l’avait envoyée disperser une émeute, et il y avait un moyen très simple de le faire.

« C’est sa parole contre la vôtre, non ? En voyant les hématomes sur son visage, j’ai peur que ses amis soient plus enclins à lui accorder leur confiance qu’à vous. Étant donné leur nombre et le nôtre, je pense qu’il serait plus sage de résoudre cette situation de manière intelligente.

— Insinueriez vous, mademoiselle, demanda le garde d’un air mauvais, que nous devrions libérer ce criminel parce que quelques-uns de ses complices crient dehors ? »

Il y eut quelques grimaces parmi les autres policiers. Apparemment, certains considéraient que cela semblait une raison tout à fait valable, surtout lorsqu’ils brandissaient des haches en plus de crier.

« Ce serait peut-être le plus simple, fit remarquer l’un d’entre eux. Je veux dire, après tout, franchement....

— Silence ! Ce nain est un criminel, et il restera dans cette cellule.

— Bien, fit Kalia en se tournant vers la porte. Comme vous voudrez. Je vais y aller. Ils ont promis qu’ils me laisseraient sortir. »

Il y eut un silence gêné dans la salle.

« Écoutez, monsieur, reprit le garde. Peut-être qu’elle a raison.

— Ouais, renchérit un autre homme. J’ai une femme et un gosse, moi. »

Nouveau silence.

« Très bien, capitula le capitaine, le visage rouge de colère. Vous pouvez sortir avec votre criminel. Mais je vous garantis que vous aurez de mes nouvelles. »

1.12

Axelle termina de compter les pièces d’or dans la bourse, avant de l’accrocher à sa ceinture. Elle constata que, pour quelques acrobaties, c’était plutôt bien payé.

« Bien », lança-t-elle en laissant tomber la barre de fer rouillée qu’elle avait ramassée au cours du combat. « Ravie d’avoir fait votre connaissance. Et si vous avez envie d’aller encore plus loin avec moi, n’hésitez pas. »

Puis elle s’en alla, sans jeter un regard vers les hommes à terre qui étaient occupés à faire le compte, eux, de leurs membres cassés.

1.13

« C’était impressionnant », constata un homme que la danseuse n’avait pas remarqué jusque là. C’était étonnant car il avait des vêtements blancs qui n’étaient pas vraiment discrets. Elle ne put pas l’identifier, car sa capuche de la même couleur lui cachait le visage.

« Vous comptez me proposer quelque chose aussi ? demanda la jeune femme avec un air de défi.

— Techniquement, oui. Il paraît que, si on vous paye le bon prix, vous faites d’autres sortes de... « danses ».

— Ça dépend ce que vous appelez le bon prix. »

L’homme sortit une bourse et la lui tendit. Axelle la soupesa et siffla. C’était beaucoup plus lourd que ce qu’elle avait pu ramasser sur les crapules.

« Ça représente la moitié de la somme. L’autre moitié à la fin.

— C’est beaucoup. Je me demande qui peut offrir autant ?

— La reine. Cela doit bien évidemment rester entre nous.

— J’imagine que c’est pas juste pour que je retire mes fringues et que je lui fasse des trucs, alors ? » demanda la jeune femme, avant de secouer la tête. « Non, je crois pas que ce soit son truc. Alors c’est pour autre chose. Elle doit vraiment être désespérée, pour faire appel à moi, non ?

— Malheureusement, nous avons essuyé beaucoup de refus sur cette mission, confirma le messager. Il ne s’agit pourtant que d’un travail de renseignement.

— Si bien payé ?

— C’est au Darnolc. »

Axelle soupira et rendit la bourse à son propriétaire.

« Je me disais bien qu’il y avait une arnaque. Désolée mais c’est trop loin et trop dangereux. Sauf si vous triplez la somme, peut-être.

— Je comprends », fit simplement l’homme à la capuche en rangeant la bourse dans son manteau. « Je ne pense pas que nous puissions donner plus. Désolé de vous avoir dérangée. »

1.14

« Merci, fit Grimmel après être sorti de sa cellule. Heureusement que vous connaissez la loi sur le bout des doigts.

— Ouais », répondit Kalia, gênée.

Bien sûr, techniquement, elle était bien l’une des seules à avoir lu les lois en entier et à les connaître pratiquement par cœur. C’était vrai.

Mais, en l’occurrence, elle avait « gagné » en convainquant des collègues de ne pas véritablement l’appliquer. Même si le résultat lui paraissait globalement positif, il n’en restait pas moins que ça lui posait un problème de conscience.

Le garde qui l’avait soutenu en protestant contre son capitaine la rejoignit tandis que le nain s’écartait.

« Eh bien », fit-il en jetant un coup d’œil derrière lui pour vérifier qu’il n’était pas observé, « je dois dire que c’était plus fin que les interventions habituels du Déni.

— Euh, fit la jeune femme, étonnée. C’est un compliment ?

— Bien sûr, répondit le garde en souriant et en lui tendant la main. Je suis le caporal Vali, au fait.

— Moi, c’est Kalia. Merci.

— Je suppose que je devrais te prévenir : notre capitaine est un peu rancunier. Ça pourrait t’apporter des ennuis.

— J’avais besoin de ça », grogna l’elfe.

1.15

Le groupe de nains finissait de se disperser lorsque Kalia partit. Elle fit un geste à Grimmel, qui s’écartait avec quelques amis, sans doute pour fêter sa libération en allant boire une bière.

Sur le chemin du retour, l’elfe reconnut une silhouette qui se tenait à l’ombre, appuyée contre un mur. Axelle CrèveCœur.

Elle s’en approcha lentement, la main sur la garde de son épée. Elle commençait à avoir la même sensation que la première fois qu’elle l’avait rencontrée : l’impression qu’elle suintait le mal par tous les pores de la peau. Encore une fois, c’était peut-être juste elle qui se faisait des idées. Elle espérait vraiment que c’était le cas.

« Salut, fit Axelle.

— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda Kalia, sur la défensive.

— T’avais pas oublié quelque chose ? » demanda la danseuse, en plongeant son regard dans celui de l’elfe.

Dans les yeux verts aussi, il y avait quelque chose de bizarre, décida Kalia. Peut-être que c’était une vampire ? Mais elle n’avait pas eu ces sensations en croisant celui qui était enfermé au poste de garde.

« Je... bafouilla-t-elle en se réfugiant dans la contemplation de ses bottes. J’ai tenu parole. Je n’ai parlé de vous à personne. »

Axelle sourit, se décolla du mur et avança, jusqu’à ce que leurs visages se touchent presque.

« En fait, je parlais pas de ça », dit-elle en attrapant la main de l’elfe.

Celle-ci ne put s’empêcher de sentir une drôle de sensation sur sa peau. Les battements de son cœur se mirent à accélérer.

« Ça va pas ? demanda la voleuse. Je ne vais pas te manger, tu sais. »

La policière dégagea sa main et recula d’un pas, pendant qu’Axelle lâchait un soupir.

« Je voulais juste te rendre ça », expliqua cette dernière, un brin vexée, en sortant une bourse en cuir de son manteau.

Kalia l’avait perdue lors de la rencontre et s’était demandée si elle était tombée pendant que le troll la malmenait ou si elle lui avait été dérobée. Étant donné qu’Axelle voulait lui rendre, c’était probablement la première hypothèse.

« Maintenant, si t’as vraiment peur, je peux aussi la poser par terre. »

L’elfe tendit finalement la main et attrapa la bourse.

« Merci.

— Bon ben, à la prochaine.

— Une seconde. Je... Il n’y avait pas autant.

— Disons que c’est une compensation. »

Kalia regarda la voleuse partir sans trop savoir quoi faire. Elle se demanda si c’était quelque chose comme de la corruption.

Comme elle ne roulait pas sur l’or et que quelques pièces en plus ne lui feraient pas de mal, elle décida que non.

1.16

« Votre espion attend dans le salon », informa le secrétaire à Sa Majesté. « Ah, et votre conseiller a laissé cette note. »

La reine lut rapidement le message et grimaça en constatant qu’Axelle Crèvecœur avait refusé son offre d’emploi.

« Trois fois plus ? Qu’elle aille se faire voir !

— C’est un message que je dois transmettre, majesté ?

— Non, soupira la reine. Merci, vous pouvez disposer. »

Elle prit quelques secondes pour écarter une mèche de cheveux et entra dans le salon. Elle ne voyait pas comment elle pourrait essuyer un refus cette fois-ci.

« Bon », commença William, vautré dans un canapé, en allumant une cigarette. « Vous allez m’expliquer ce que vous attendez de moi exactement, mademoiselle ? »

La reine s’assit en face de lui, dans un fauteuil.

« Je comptais au départ me servir de vous comme garde du corps. Vous pourriez surgir de l’ombre si un ennemi venait à... enfin, vous voyez ce que je veux dire.

— Il y a un « mais », fit Angèle d’un ton plat.

— Je vois ce que vous voulez dire, répondit William, ignorant la remarque de son amie imaginaire.

— Cependant », continua la reine, sans entendre le « Ah ! » satisfait d’Angèle, « je peux avoir d’autres hommes pour me protéger. Vous seriez peut-être plus utile ailleurs...

— Comme ?

— Notre diplomate au Darnolc a été assassiné. Depuis quelques temps, nos relations avec ce pays sont plus ou moins... tendues. Il semblerait que leur roi, avec qui nous entretenions des relations plus que cordiales, soit d’une façon subite devenu beaucoup plus agressif à notre égard. Il serait intéressant de savoir pourquoi. »

William respira une bouffée de fumée avant de répondre.

« Autrement dit, vous voudriez que j’aille jouer à l’espion chez les orcs ?

— La situation là-bas m’a l’air complexe. Ils ne tolèrent pas beaucoup les humains...

— Vous voulez dire, pas plus que nous ne les tolérons, eux ?

— Voilà. Je pense que vous êtes la personne la plus adaptée que je puisse envoyer là-bas pour obtenir des renseignements.

— Hmmm.

— Pour être honnête, tous ceux à qui nous avons déjà demandé ont refusé.

— Étonnant.

— Cela dit, j’ai cru comprendre que vous y étiez déjà allé, quand vous étiez recherché.

— Vous savez tout de moi, hein ?

— Non. Juste beaucoup. Je dois admettre que le fait qu’un homme comme vous, qui arrive aussi bien à se fondre dans les ténèbres, puisse laisser autant de traces derrière lui me laisse perplexe.

— Il n’y a pas de ténèbres en journée, mademoiselle. »

La reine hocha la tête.

« Pour en revenir au sujet, vous savez parler orc ?

— J’ai un très mauvais accent. Je suis quand même désigné volontaire ?

— Prenez ça du bon côté. Le sort d’Erekh est entre vos mains, monsieur Wolf. Si vous réussissez, vous deviendrez peut-être un héros.

— Et si j’échoue, je serai encore plus mort », ajouta William, lugubre.

1.17

Kalia était, sans surprise, une nouvelle fois la seule femme parmi la clientèle du Chaud Dragon ; et encore, un certain nombre de personnes trouvait que le terme « femme » était malvenu pour caractériser une elfe et préférait utiliser le mot « femelle » — en crachant avant, si possible. Cela ne la gênait pas plus que ça, en fait : au contraire, elle trouvait que « femelle » avait l’avantage de se contenter de décrire des organes génitaux, tandis que le terme « femme » était livré avec un ensemble de comportements qui ne l’avaient jamais vraiment emballée. En tout cas, à part elle, il n’y avait que des hommes.

Elle avait revu le troll qu’elle avait croisé avec Axelle lors de leur première rencontre. Il assurait la sécurité de l’établissement. Elle l’avait vu attraper d’une main un type qui collait trop une danseuse et le sortir en quelques instants. Elle avait eu peur qu’il ne lui réserve le même châtiment, mais il s’était contenté de sourire en l’apercevant et de la guider vers une table reculée. Elle avait même eu droit à un plat du jour « offert par la maison ».

Axelle avait l’air d’avoir prévu qu’elle viendrait l’observer et semblait tenir à ce qu’elle se sente bien, ce qui la mettait encore plus mal à l’aise. Comme pour la bourse, elle avait hésité à accepter le repas, parce qu’un garde honnête n’aurait pas dû le faire ; et, comme pour la bourse, elle avait fini par s’y résigner, parce que les beaux principes ne nourrissaient pas vraiment.

Lorsqu’Axelle CrèveCœur remonta sur scène, l’elfe la regarda avec attention. C’était bien la femme qu’elle avait rencontrée à deux reprises, il n’y avait pas à en douter, et pourtant elle sentait qu’elle avait quelque chose de différent.

Sa peau était parfaitement lisse, tout comme les cheveux. Ils paraissaient même briller. Et il y avait un autre éclat dans les yeux... Bien sûr, elle avait pu se maquiller un peu, mais cela n’aurait pas fait autant de différence. Elle était devenue parfaite.

Kalia plissa les paupières et se concentra sur le visage de la danseuse, ce qui n’était pas évident étant donné qu’elle passait son temps à bouger et à retirer des vêtements.

Ses yeux commençaient à la brûler quand elle parvint à apercevoir à nouveau les imperfections de la jeune femme : son sang — à moins que ce ne fût son éducation — elfique lui permettait d’avoir un tout petit peu plus de sensibilité à la magie que la moyenne ; pas assez pour lancer un sort utile, mais suffisamment pour percer à jour certaines illusions.

Kalia eut un sourire nerveux pendant qu’elle essuyait les larmes qui lui coulaient sur les joues. Il y avait définitivement quelque chose de très bizarre chez cette femme, elle n’avait plus de doute là-dessus.

Chapitre 2

2.1

À l’ombre de la Porte Est de Nonry, Kalia, qui faisait équipe avec Louis, scrutait l’horizon.

Scruter, c’est une façon de parler. Plus honnêtement, adossée contre le mur, elle essayait de garder les yeux ouverts et, si possible, vaguement tournés dans le bon sens.

C’était un boulot tranquille : il s’agissait juste d’assurer un minimum de sécurité pour la tenue de la première course de dragons en Erekh, qui devait commencer dans l’après-midi.

Concrètement, les deux gardes se contentaient de vérifier que les gens qui entraient dans la ville n’avaient pas d’armes sur eux, ce qui ne servait pas à grand-chose étant donné qu’il y avait de toutes façons des armureries en ville ; mais l’objectif réel était surtout de faire bonne impression.

Pour l’occasion, Kalia avait nettoyé son plastron rouillé, s’était coiffée et avait même le droit de porter une arbalète — mais pas celle qu’elle avait modifiée elle-même, Louis avait été très clair là-dessus.

Cela aurait pu ne pas être désagréable si elle avait dormi dans les dernières vingt-quatre heures, mais son capitaine avait décidé qu’elle devait commencer son service à quatre heures du matin, même si personne n’était arrivé avant sept heures. Depuis un mois, apparemment ulcéré par le comportement de la jeune femme avec les émeutiers nains, il prenait un malin plaisir à changer ses horaires de jour en jour, parfois à la dernière minute.

Tandis qu’elle faisait le planton, Kalia se demanda combien de temps elle devrait supporter ce régime et, surtout, quand elle pourrait dormir.

2.2

À cause de la course, le marché du Déni était encore plus animé que d’habitude. La raison principale était que, dans d’autres quartiers, les étals n’avaient pu être déployés à cause des dragons, qui demandaient de la place.

À cause du monde, il devenait difficile de circuler d’un marchand à un autre. Axelle commençait à trouver cette atmosphère légèrement étouffante, mais la situation avait aussi ses avantages, surtout lorsqu’on avait un manteau ample et des mains agiles, et elle en profita pour faire glisser deux morceaux de viande fort appétissants dans une poche où se trouvaient déjà une demi-miche de pain et une bourse qui avait appartenu à un homme riche mais distrait.

2.3

Le hasard fit que le commerçant posa son regard là où s’étaient tenus les morceaux de viande quelques secondes plus tôt et il cria : « Au voleur ! »

En entendant cela, Axelle réprima une grimace, jugea qu’elle avait assez « travaillé » pour la matinée et commença à s’écarter lentement.

Apparemment, quelqu’un d’autre avait dû la remarquer, puisque, à côté d’elle, un homme se mit à crier : « C’est lui ! », tenta de l’immobiliser et réalisa qu’il ne s’agissait pas de « lui », mais d’« elle », ce qui le fit hésiter un instant.

Pas longtemps, mais suffisamment pour recevoir un coup de coude dans l’estomac.

2.4

« Tu ne crois pas qu’il serait temps de rentrer ? » demanda Angèle en étouffant un bâillement, mais William ne l’écoutait pas, occupé à prendre des notes sur un petit carnet. « Il fait presque jour !

— D’accord, admit le vampire en finissant son schéma. J’ai presque fini.

— En fait, je crois que c’est trop tard. »

William se retourna vers son hallucination et aperçut deux orcs lourdement armés devant elle. Il n’avait aucune envie de les affronter en combat singulier, surtout alors que l’aube pointait.

« Pas un geste ! », lança un soldat dans la langue orque, d’une voix gutturale.

William leva lentement les mains.

« Je ne suis pas ennemi, fit-il calmement.

Qu’est-ce que tu fais là ?

Tourisme ? » hasarda le jeune homme.

Cela ne parut convaincre aucun des deux orcs, aussi le vampire décida-t-il de prendre ses jambes à son cou.

2.5

Lorsque les cloches sonnèrent midi et que deux soldats vinrent prendre la relève, ce fut uniquement parce qu’elle était trop fatiguée que Kalia ne leur sauta pas au cou.

« Ça te dirait d’aller manger quelque chose ? lui demanda Louis tandis qu’ils commençaient à rentrer.

— Non, merci. Là, je vais me coucher.

— Bonne nuit, alors. »

La jeune femme fit un geste de la main à son équipier et se dirigea dans la rue qui la menait chez elle, anticipant déjà le moment délicieux où elle pourrait s’allonger.

2.6

Axelle essayait de courir mais, dans une foule, c’était relativement compliqué. Depuis que ce type l’avait repérée, il n’y avait plus un homme pour ne pas tenter de l’arrêter lorsqu’elle passait à côté.

Elle espérait que personne n’avait pu voir son visage avec précision. Si elle arrivait à s’enfuir, elle n’aurait peut-être pas besoin de quitter la ville ; mais encore fallait-il qu’elle y parvienne. Elle était maintenant acculée à un mur et un tas de gens avaient l’air de lui en vouloir.

Cependant, le vrai problème, c’était les deux gardes armés qui approchaient.

Axelle ferma les yeux et inspira profondément.

Puis, vivement, elle bouscula une des personnes qui la bloquaient, atteignit un étal, sauta dessus, envoya un coup de pied à un homme qui tentait de la faire tomber, prit appui sur un tonneau de bière et sauta vers le mur d’une maison, parvenant à s’accrocher au toit avec ses mains. Elle envoya un nouveau coup de pied à quelqu’un qui voulait la faire redescendre, en profita pour prendre appui sur la tête d’une autre personne, tira sur ses bras, et parvint à grimper sur l’édifice.

Là, elle souffla un instant et réalisa que les gardes avaient des arbalètes et qu’elle devrait peut-être s’écarter un peu plus avant de se reposer. Elle se remit donc debout et courut sur les toits jusqu’à pouvoir descendre dans une rue déserte.

2.7

Une fois revenue les pieds sur terre, Axelle vérifia qu’il n’y avait personne et s’éloigna du marché d’un pas vif, soulagée : apparemment, plus personne ne la poursuivait.

C’était du moins ce qu’elle croyait avant de tourner dans la rue d’à-côté, où elle tomba nez-à-nez avec une arbalète chargée.

Axelle s’immobilisa, surprise, puis leva les mains.

« Kalia, fit-elle en souriant. Ma petite épine dans le pied préférée. Ça faisait longtemps. »

L’elfe fronça les sourcils.

« Vous connaissez mon nom ?

— Tu connais bien le mien.

— Mettez vos mains contre le mur », ordonna la garde en faisant un pas vers la voleuse.

Celle-ci continuait à sourire.

« Tu fais des progrès. Ta voix paraît presque pas hésitante, et ta main tremble presque pas.

— Ne vous foutez pas de moi. Les mains contre le mur.

— J’me moque pas, répondit Axelle en obéissant. Je constate, c’est tout. Voilà, j’ai les mains contre le mur. Je suis pas armée. Toi, t’as une arbalète dont le carreau est prêt à partir, alors explique-moi : pourquoi c’est toi qui a peur ? »

Kalia déglutit. En effet, elle avait peur. Une nouvelle fois, elle ressentait une impression bizarre qui la mettait mal à l’aise et qu’elle ne se rappelait pas avoir déjà eue avec quelqu’un d’autre.

« Comment t’as fait pour me retrouver ?

— La ferme. »

La voleuse soupira.

« T’es pas obligée de me répondre comme ça, tu sais.

— Non, c’est vrai. Je... je rentrais chez moi, c’est tout. J’ai entendu des bruits, et voilà. Le hasard.

— J’ai pas de chance, alors. »

Axelle entendit des bruits de pas dans les rues d’à-côté ; son ouïe lui disait qu’il s’agissait de gens plutôt nombreux et plutôt pressés, ce qui ne laissait rien présager de bon. Elle tourna un peu la tête pour examiner les environs, mais, même si elle avait pu se débarrasser de Kalia — ce qui n’aurait probablement pas été très difficile, à vrai dire — elle n’avait nulle part où se cacher : la rue était longée par des maisons à plusieurs étages, collées les unes contre les autres, et leurs portes paraissaient verrouillées.

« T’as plus de raison d’avoir peur, soupira-t-elle. On dirait que des collègues à toi rappliquent. »

Kalia hocha la tête. Pour une fois, elle avait réussi à arrêter quelqu’un. Quelqu’un qui puait le mal, en plus. Elle se mordit la lèvre inférieure.

Les bruits de pas se rapprochaient.

Axelle était définitivement bizarre, d’accord. Mais d’un autre côté, elle ne l’avait pas tuée alors qu’elle en avait eu l’occasion. Elle lui avait même fait cadeau d’une somme considérable. C’était peut-être une façon de l’inciter à ne pas parler, mais c’était un comportement plus amical que de lui ouvrir la gorge.

L’elfe prit une grande inspiration et se décida à faire ce qu’elle allait sûrement rapidement regretter. Elle plongea sa main dans sa poche, en sortit un trousseau de clés, déverrouilla la porte à côté de laquelle Axelle se tenait et tira cette dernière à l’intérieur.

Quelques secondes après que la porte se fût refermée, la voleuse, encore médusée, entendait des bruits de pas dans la rue.

Devant elle, Kalia avait l’air d’être dans un drôle d’état. Elle avait le visage livide, les yeux dans le vide et elle se mordait toujours la lèvre.

« Merci », chuchota Axelle en souriant.

Si proche d’elle, la garde avait de plus en plus cette impression étrange. Et il y avait une autre sensation, quelque chose qui remontait parfois mais qu’elle s’empressait de chasser de son esprit.

Et en plus, il y avait la fatigue. Elle venait aussi de laisser passer une chance inespérée d’avoir une promotion et avait à la place mené une criminelle chez elle.

Kalia sentit le monde tourner bizarrement autour d’elle pendant un moment, puis elle s’évanouit.

2.8

William commençait à manquer sérieusement de souffle et les orcs étaient toujours derrière lui ; de plus en plus nombreux, apparemment, ce qui n’était pas très bon signe.

Un carreau le dépassa en le frôlant et alla se ficher dans un arbre, ce qui n’était pas un bon présage non plus.

Il y avait aussi ces explosions qui résonnaient encore dans ses tympans. Il ne savait pas trop de quoi il s’agissait, mais il avait bien peur que, comme le reste, ça lui soit destiné.

« Tu sais, Will, fit Angèle, qui paraissait flotter à côté de lui, je crois que tu es dans la merde.

— ’Connu pire », marmonna William en dévalant un talus.

Et, brusquement, alors qu’il entendait une de ces nouvelles explosions, il sentit une de ses jambes se dérober sous lui et il s’écroula.

Il essaya de se relever, mais tomba à nouveau. Son mollet était en sang.

« Tu es sûr ? » demanda Angèle d’un ton joyeux.

2.9

Au-dessus de Nonry, poussé par le vent, un nuage s’écarta, laissant la place à un rayon de soleil qui tomba sur la ville, passa à travers une vieille lucarne et finit par atterrir sur le visage de Kalia.

Cette dernière ouvrit les yeux, les referma immédiatement à cause de l’intensité lumineuse, se retourna et trouva refuge dans son oreiller.

Puis son cerveau acheva de se remettre en marche et commença à analyser la situation.

La présence familière de l’oreiller, de la lucarne, ainsi que du lit laissaient supposer qu’elle était dans le grenier qui lui servait d’appartement — et qui lui coûtait tout de même la moitié de son salaire.

Il y avait aussi une odeur pas franchement familière dans la pièce : celle de la viande en train de cuire. Elle n’en avait pas mangé depuis des semaines.

« Hmphrf ? » fit-elle.

Axelle s’arrêta un instant de remuer le contenu de la poêle pour regarder l’elfe.

« Bien dormi ?

— Hmphrf », répondit Kalia, qui, certes, était en meilleur état qu’avant de s’écrouler, mais aurait eu besoin de quelques heures de sommeil supplémentaires pour pouvoir réussir à aligner deux pensées cohérentes sans effort de volonté surhumain.

Accessoirement, elle avait encore cette impression désagréable et déroutante concernant Axelle, mais elle décida de l’ignorer : si elle lui avait voulu du mal, elle aurait pu profiter de son sommeil pour faire des choses bien pires que la cuisine.

« C’est quoi ? demanda-t-elle à ce propos, l’estomac gargouillant.

— De la viande que prise au marché », répondit la voleuse, préférant ne pas mentionner précisément la manière dont elle les avait obtenus. « Et des pommes de terre. Tu préfères la cuisson comment ?

— Hmphrf. Manger de la viande, pour une elfe, c’est mal vu.

— Et avoir une arbalète automatique trafiquée au lieu d’un arc traditionnel, c’est bien vu ? » demanda Axelle.

Kalia se demanda furtivement comment elle était au courant pour son arbalète, en déduisit qu’elle avait dû fouiller un peu sa chambre, et se contenta de hausser les épaules.

« Saignante, tant qu’à faire », répondit-elle finalement en s’asseyant au bord du lit.

La cuisinière hocha la tête, servit deux assiettes et en tendit une à l’elfe, qui l’attrapa d’un geste prudent. Devant l’absence totale de chaises dans la pièce, Axelle décida de s’asseoir sur le lit, à côté d’elle.

« T’as pas l’air très bien. »

La jeune femme se mordait effectivement la lèvre, les yeux rivés sur son assiette, et avait l’air à peu près aussi à l’aise avec elle qu’un agneau au milieu d’une meute de loups.

« Tu sais, s’il y a quelque chose qui va pas, tu peux le dire. Je vais pas te bouffer.

— Je...

— Tu ?

— J’ai... Enfin je... C’est juste une impression. C’est idiot.

— Quelle impression ? »

Kalia soupira et ferma les yeux.

« Le mal, lâcha-t-elle finalement. J’ai l’impression que... tu es maléfique. C’est bizarre. Que tu es... Je ne sais pas. Pas normale. »

Axelle resta silencieuse, manifestement surprise.

« C’est idiot, je...

— Non, répondit doucement la voleuse. C’est pas idiot. T’es dans le vrai. Je suis une démone. C’est peut-être pour ça. »

Kalia sourit, le cœur léger. Maintenant, elle n’avait plus peur. Elle savait qu’elle n’était pas folle, qu’elle ne s’était pas trompée et qu’elle allait mourir.

« Ce que tu disais à propos de ne pas me manger, ça tient toujours ? demanda-t-elle.

— Bien sûr. Je vais me contenter de te violer et de te découper en rondelles. »

L’elfe se mit à rire. Ça ne paraissait ni très naturel ni très franc, mais cela eut néanmoins le mérite de faire un peu redescendre la tension.

« T’en fais pas, reprit Axelle. En quelque sorte, on peut dire que j’ai... « démissionné ».

— Démissionné ?

— Ou déserté, plutôt. La guerre entre le Bien et le Mal, ça va cinq minutes.

— De toutes façons, j’imagine que le Mal ne peut pas être bien pire que le Bien.

— Non, répondit Axelle en souriant. Mais certains pourraient s’étonner d’entendre une telle phrase sortant de la bouche d’une garde.

— Il faut bien vivre, répliqua Kalia en avalant un morceau de viande.

— Ouais », admit la démone en tournant la tête vers l’étagère où se trouvaient les livres de l’elfe. Elle en avait, en effet, une collection assez admirable, en tout cas comparée à la moyenne d’Erekh, et qui contrastait avec la pauvreté de sa chambre. L’ensemble était plutôt hétéroclite, allant de l’encyclopédie au recueil de poésie vampire. Axelle semblait plus particulièrement admirer les trois gros ouvrages qui traînaient au centre : « Code de Lois d’Erekh, Édition de 1728 », « Code de Lois d’Erekh, Édition de 1732 » et « Code de Lois d’Erekh, Édition de 1735 ».

« Quoi ? protesta Kalia. Il faut bien que je connaisse les lois que je suis censée faire respecter. Ça ne veut pas dire que je les aime toutes. Et d’ailleurs, il n’y a pas de loi contre les démons.

— Je te reproche rien. Tu t’emmerdes beaucoup, à mon avis. Je doute que tes collègues se préoccupent de tout ça autant que toi.

— Oui. Je suis naïve. Au départ, je pensais même qu’en m’engageant dans la garde, j’allais améliorer le monde. »

2.10

Le Mont Aulmar, situé à la frontière entre Erekh et le Darnolc, était réputé être le plus haut du monde. William devait admettre qu’il était rudement impressionnant, et surtout magnifique au moment du crépuscule. Cela dit, il commençait à s’en lasser. Il avait eu toute la journée pour l’admirer, assis par terre, les mains liées derrière le dos, la jambe douloureuse, avec le soleil qui lui brûlait la peau et Angèle qui lui tapait sur les nerfs.

Il se trouvait à l’extrémité du campement orc, près d’une falaise. Peut-être qu’il aurait pu réussir à se lever, déjouer l’attention des deux sentinelles qui le surveillaient en permanence, et sauter. Bien sûr, il serait mort cent mètres plus bas, mais au moins il n’aurait pas perdu sa journée à subir la lumière, la douleur causée par sa blessure à la jambe et son « amie » imaginaire.

*****

Il faisait presque nuit lorsque le camp entra en ébullition. William essaya de se tourner pour voir ce qu’il se passait.

Tous les orcs semblaient s’agenouiller les uns après les autres, à l’exception d’un petit groupe qui se dirigeait vers lui. Tandis qu’ils approchaient, le vampire parvint à discerner deux personnes qui s’en détachaient : un humain grand et mince avec des cheveux noirs qui lui descendaient jusqu’à la taille et une jeune orque à la peau noire et aux cheveux blonds.

Cette dernière resta en retrait pendant que l’homme s’approchait de lui.

« Alors, voilà le nouveau chien d’Erekh ?

— Je m’appelle Wolf. Et vous êtes ?

— Elyareleth. Roi du Darnolc. »

Le vampire inclina la tête avec un sourire ironique.

« Et votre Majesté accepterait-elle de me délier les mains ? J’aimerais bien fumer une dernière cigarette. »

Le roi du Darnolc haussa les épaules et trancha les liens de son prisonnier avec un petit poignard. William, toujours assis par terre, en profita pour fouiller dans les poches de son manteau et en sortir du tabac.

« Elyareleth, dit-il pensivement en commençant à rouler sa cigarette. Elyareleth... C’est un nom orc ?

— Pas vraiment. »

L’espion leva les yeux vers lui.

« Non, effectivement, vous n’êtes pas orc. Alors, voyons... Je suis à peu près sûr que ça ne vient pas d’Erekh non plus. Transye Vanille, peut être ? Les royaumes du nord ?

— Allons, allons. Votre reine ne vous a pas mis au courant ? Je suis un démon, Wolf. Ne me dites pas qu’elle l’ignore ?

— Je ne sais pas, répondit William en grattant une allumette. Peut-être que Sa Majesté n’a pas jugé bon de me le dire. Je n’étais déjà pas très chaud pour ce boulot. »

Le roi démoniaque hocha la tête.

« Si vos armées sont au niveau de vos informations, vos compatriotes sont mal partis.

— Je dois admettre que j’ai été impressionné par ces engins qui font un bruit d’enfer...

— Les Snikovs, expliqua Elyareleth. Plus puissant que vos arbalètes, hein ?

Snikov ?

— C’était le nom de l’orc qui l’a inventé.

— J’imagine qu’au niveau militaire, Erekh a des années de retard sur le Darnolc, hein ?

— Non, répliqua Elyareleth. Des siècles, plutôt.

— Ouais », fit William, lugubre, en soufflant sa fumée vers le sol. En fait, ce qu’il avait vu des armées orques ne lui semblait pas si terriblement en avance que ça, mais il essayait de gagner un peu de temps. « Et vous comptez nous envahir ?

— Je ne lève pas une armée juste pour le plaisir de faire des balades en montagne.

— Je me disais, aussi », admit le vampire en jetant un coup d’œil rapide au ciel qui s’assombrissait à l’ouest. « C’est peut-être une question indiscrète, mais pourquoi ?

— Vous avez entièrement raison, monsieur Wolf. C’est une question bien indiscrète.

— Mes excuses, Majesté. Et c’est peut-être une autre question indiscrète, mais pourrais-je savoir ce que vous comptez faire de moi ?

— Ça dépend. Je pourrais vous faire abattre. Mais si vous êtes aussi intelligent que vous en avez l’air, vous devriez vous rendre compte qu’il est plus avantageux de me rejoindre. Vous pourriez continuer votre travail d’espion, mais dans un autre pays, si vous voyez ce que je veux dire ? »

William sourit, prit appui sur sa jambe valide et se leva, afin de regarder Elyareleth dans les yeux. Il avait encore besoin de lever significativement la tête pour cela.

« Seigneur Elyareleth, je ne me considère pas comme un patriote. Pour vous dire la vérité, je suis obligé de faire ce travail parce que je suis hors-la-loi. Je n’aime pas spécialement la reine, même si je la préfère à l’ancien roi. Je n’ai rien contre les orcs, ni même contre les démons. »

Le vampire s’interrompit et jeta son mégot d’un geste théâtral. Il nota au passage, avec une certaine satisfaction, que le soleil avait totalement disparu du ciel.

« Mais, ajouta-t-il en souriant, je préfère encore mourir en homme plutôt que de m’asservir à un cinglé comme vous. »

Le roi du Darnolc sourit et hocha la tête.

« Comme vous voulez, Wolf », lança-t-il.

Tandis que William s’approchait à petit pas de la falaise, Elyareleth fit un signe aux soldats, qui se saisirent de leurs armes et les pointèrent sur le vampire. Ce dernier, arrivé au bord du précipice, se tourna vers eux et écarta les bras.

« Ce ne sera pas nécessaire », annonça-t-il joyeusement, et il se laissa tomber en arrière.

Il s’écrasa sur les pierres, une centaine de mètres plus bas, et il mourut en homme.

*****

En vampire, pas tout à fait.

2.11

Après avoir mangé, Axelle insista pour regarder la course de dragons depuis le toit. Kalia n’en avait aucune envie et aurait préféré aller se recoucher, mais elle n’avait pas le cœur à mettre son invitée à la porte ; ou peut-être que ce n’était pas juste une question de cœur, mais aussi un calcul froid menant à la conclusion que, si elle était pour l’instant une démone on ne peut plus sympathique et civilisée, il n’était peut-être pas forcément très bienvenu de lui donner des raisons de ne plus l’être.

Axelle était montée sur le toit en passant par la lucarne et avait aidé l’elfe à faire de même, puis elle avait regardé les formes lointaines des dragons faire la course entre les bâtiments de la ville, tandis que la garde s’était allongée sur les tuiles et somnolait au soleil.

À quelques centaines de mètres de là, au-dessus du centre-ville, le pilote qui était en tête s’appelait Armand. Même de là où elle était, la démone arrivait à le reconnaître : il fallait dire qu’il était le seul à avoir des longs cheveux blonds qui flottaient derrière lui. Malgré son jeune âge, il s’agissait d’un des combattants les plus respectés du royaume ; ce qui expliquait sans doute qu’il ait été autorisé à chevaucher une de ces bêtes prestigieuses.

« Tu sais que je suis sortie avec lui, à un moment ?

— Hmmmm », répondit Kalia.

Ce n’était pas la première question dans ce genre que lui posait la voleuse : elle avait en effet passé une bonne partie de la course à lui raconter des choses qui étaient entrées par une oreille et ressorties par l’autre.

« Il est gentil, il a bon fond et il est mignon... » expliqua Axelle avant de s’arrêter.

Sentant qu’elle attendait quelque chose, les quelques neurones de Kalia qui n’étaient pas en train de dormir tentèrent une réponse :

« Hmmm ?

— Mais le problème, je crois que c’est qu’il m’a jamais vraiment acceptée telle que je suis.

— Hmmm.

— Je veux dire, j’avais l’impression qu’il aurait fallu que je m’excuse tout le temps, que je passe ma vie à expier le pêché d’être née démon.

— Hmmm ?

— Il l’a jamais dit comme ça, mais ça pesait. D’accord, j’ai pas fait que des trucs bien ; mais j’ai perdu la plupart de mes pouvoirs en laissant tomber tout ça, je trouve que c’est déjà une preuve suffisante de bonne volonté.

— Hmmm.

— Et puis, être un héros, vaillant combattant au cœur pur, l’honneur, tout ça, c’était pas mon truc. Et partir à l’aventure, ça va cinq minutes.

— Hmmm.

— D’ailleurs, si c’est pas indiscret, je me demandais pourquoi tu étais partie de ton village pour venir à Nonry ?

— Hmmm.

— Tu écoutes ce que je dis ?

— Hmmm ?

— Tu n’écoutes pas ce que je dis », constata Axelle.

Kalia rouvrit les yeux, à contrecœur.

« Mais si, protesta-t-elle.

— Alors ? Pourquoi est-ce que tu es venue ici ? »

L’elfe prit appui sur ses mains, repassa en position assise et bâilla.

« C’est compliqué.

— La soif de l’aventure ? proposa la démone.

— Un peu, je suppose, répondit Kalia en souriant. J’étais vraiment naïve, à l’époque. » Puis le sourire s’effaça. « Mais la vraie raison, reprit-elle, c’est que je ne supportais plus de vivre là-bas. Tu sais, ici, il y en a qui croient que la forêt d’Onyx, c’est le paradis, que les elfes vivent tous en harmonie... Mais je ne me suis jamais sentie bien là-bas. Je n’avais pas le bon physique, déjà. Pas assez grande, pas une assez bonne vue, pas assez habile. Ma mère était une pute et je n’ai jamais connu mon père, il y a mieux comme statut social. Et puis, je n’aimais pas les bonnes choses : ni les bonnes activités, ni la bonne nourriture, ni la bonne façon de vivre... »

Il y eut un court moment de silence, tandis que Kalia hésitait à poursuivre.

« Ni, surtout, ajouta-t-elle ensuite avec amertume, la bonne personne.

— La bonne personne ?

— Une histoire d’amour impossible classique, je suppose.

— Je vois », fit Axelle, qui, en réalité, ne voyait pas aussi bien que ça, mais jugea préférable de ne pas trop insister là-dessus. « Et tu es mieux ici ? Je veux dire, ça doit pas être facile d’être une elfe chez les humains.

— Je ne sais pas. Au moins, c’est une grande ville. La plupart des gens ne me connaissent pas. Il suffit que j’enlève mon uniforme et que je me mette les cheveux sur les oreilles, et je passe pour une fille comme les autres.

— C’est dommage, fit la démone en souriant. J’aime bien tes oreilles. Tu devrais pas les cacher.

— C’est déjà assez pénible d’être une femme. S’il n’y a que ceux qui me connaissent qui savent que je suis une elfe, ça fait déjà ça de moins à gérer. Toi, tu ne te balades pas avec de grandes ailes noires dans le dos.

— Non, mais c’est plus pour des questions de garde-robe. Cela dit, si tu te mettais un bandeau sur les oreilles et que tu te coupais les cheveux, je pense que tu pourrais aussi passer pour un garçon comme les autres.

— Euh, je suis censée prendre ça comment ? » demanda Kalia, qui sentait qu’elle aurait dû se vexer mais n’y parvenait pas vraiment.

« Ben... », fit Axelle avant de réaliser que les dragons venaient de s’arrêter de voler, lui offrant une façon d’échapper au bourbier dans lequel elle s’était engagée. « Tiens, on dirait que ça se termine. C’est dommage que je n’ai pas suivi la fin, je ne sais pas qui a gagné.

— Tu t’intéresses vraiment à ça ?

— Franchement ? Non.

— Je trouve ce jeu un peu stupide, soupira l’elfe. Enfin, c’est toujours mieux d’utiliser les dragons pour ça que pour faire la guerre...

— Je crois que t’es encore naïve sur ce coup-là. Cette course, c’est un défilé militaire déguisé, pour fêter l’alliance entre Erekh et le Mondar. Le but, c’est pas tant d’amuser le peuple mais de montrer qu’on a une armée puissante.

— Oh. Oui, je me doutais bien que c’était pour quelque chose comme ça...

— Bon. C’est pas tout ça, mais je vais aller travailler un peu.

— Pourquoi ?

— Pourquoi quoi ?

— Pourquoi tu te déshabilles sur scène ? Ce que tu voles devrait te suffire pour vivre, non ?

— On a toujours besoin d’argent, répliqua Axelle.

— Vraiment ?

— Et puis, j’aime bien le sentiment d’aliénation quand je me déshabille devant tous ces mecs et que je suis réduite à un objet. Ça me rappelle que j’suis toujours en colère.

— C’est... tordu.

— Je suis une démone. « Droit », ça fait pas partie de notre vocabulaire. »

2.12

Lucie de Guymor était seule dans son bureau et était pour l’heure en train de rédiger un courrier au roi d’Arkor pour le féliciter du mariage de son troisième fils, qu’elle n’avait jamais rencontré et dont elle n’avait absolument rien à faire, mais cela faisait partie des tâches de la reine.

Alors qu’elle en arrivait à la dernière phrase, elle entendit frapper à la porte.

« Entrez, lança-t-elle sans se retourner, griffonnant sa signature.

— Bonjour, Majesté », fit l’homme en se courbant.

Il portait une cape blanche ainsi qu’un chapeau pointu, blanc lui aussi, qui témoignaient de son statut de mage. Il n’avait, en revanche, pas le visage classique de la fonction : il était beaucoup plus jeune que la majorité de ses collègues et, en lieu et place de la barbe blanche réglementaire, il portait un petit bouc blond.

« Ah, Gérald, fit la reine. Quelles sont les nouvelles ? »

Gérald, en plus d’être un mage, était conseiller de sa Majesté. Il s’occupait notamment du contact avec les autres nations du monde, par le biais de pigeons dressés et de messages cryptés.

« Mauvaises, j’en ai peur, Majesté.

— Continue.

— C’est à propos de Wolf. Apparemment, il a été exécuté. »

La reine grimaça. Encore un espion qui disparaissait au Darnolc. Les orcs ne tenaient apparemment pas à ce que leurs petits secrets soient découverts.

« Il va encore falloir trouver quelqu’un à envoyer, alors ?

— Ce ne sera pas nécessaire, répondit Gérald. Wolf était déjà mort, vous vous souvenez ?

— Oh. Alors, il est toujours... ?

— Mort-vivant, compléta le mage. Cela dit, il préférerait rentrer. Il dit qu’il a convaincu un autre orc de continuer son travail à sa place.

— Qui dit qu’on peut lui faire confiance ?

— Wolf pense qu’on peut. Il y a autre chose. Apparemment, leur roi serait un démon. »

Il y eut un court moment de silence.

« Un démon ? répéta Lucie de Guymor, en grimaçant.

— Toujours d’après Wolf, le roi aurait des vues sur Erekh. Les armes sont produites en grande quantité et il a levé une armée...

— Je vois.

— Je me suis permis de faire une recherche rapide dans la bibliothèque de l’Efeltawar... » commença Gérald.

L’Efeltawar était l’énorme tour métallique qui se trouvait au centre de Nonry et qui, disait-on, était là depuis bien avant que la ville n’existe. C’était aussi l’endroit qui servait de bâtiment aux mages et qui comportait la plus grande bibliothèque d’Erekh.

« Et ? demanda la reine.

— J’ai trouvé une vieille prophétie qui avait l’air de s’appliquer à ce cas. »

La reine hocha la tête. On pouvait toujours compter sur les prophéties. Quelle que soit la situation, il y en avait toujours une pour l’avoir prévue et pour expliquer comment il fallait agir.

« Et que dit-elle ?

— Je n’ai pas encore lu tous les détails. Mais apparemment, il va y avoir une guerre ; seule la mort du roi démon pourra sauver Erekh ; seule une épée sacrée pourra tuer ce démon ; et seul l’Élu pourra porter cette épée.

— Très original, comme prophétie. »

Gérald parut blessé par la remarque.

« C’est sérieux, majesté !

— Oh, je n’en doute pas. C’est juste que... eh bien, si le roi du Darnolc lève une armée pour conquérir Erekh, une guerre n’est pas très surprenante. Et puis, il y a toujours un Élu.

— Majesté ! protesta le mage.

— D’accord, il y a l’histoire de l’épée. Je vais prendre les mesures nécessaires. »

Gérald parut soulagé, comme si, par cette simple déclaration, le nuage noir qui pesait sur l’avenir d’Erekh avait été définitivement écarté.

Chapitre 3

3.1

Tous les gardes volontaires pour la mission spéciale royale, venant des différents quartiers de la capitale, étaient alignés et au garde-à-vous. La plupart de ces hommes étaient grands et costauds, manifestement prêts à en découdre avec une horde d’ennemis armés jusqu’aux dents.

Lucie de Guymor passa à côté d’eux en les dévisageant. Ces types étaient forts, soit. Ils faisaient tous de bons gardes. Parfaits pour faire respecter l’ordre. Sans doute parfaits pour une guerre, aussi. Mais convenaient-ils vraiment à la mission qu’elle voulait leur donner ?

La reine remarqua tout de suite l’exception. Ce n’était pas très dur, cela dit. Entre deux visages qui regardaient droit devant eux, il y avait... eh bien, un trou, pour commencer. Lucie de Guymor dut baisser les yeux pour apercevoir Kalia, qui, elle, regardait fixement ses pieds. Elle ne paraissait pas franchement adaptée à une quelconque mission et il était étonnant que le capitaine du Déni l’ait recommandée. À croire, songea la reine, qu’il n’avait pas envie de se séparer momentanément d’un autre de ses hommes.

Lucie de Guymor haussa les épaules et passa au suivant, avant de revenir en arrière. Un petit rouage dans son cerveau se mit en branle. Elle eut une idée... diabolique.

Kalia était parfaitement adaptée à la mission. À condition de changer légèrement cette dernière.

3.2

Kalia suivit, abattue, la reine vers son bureau. Elle se demandait pourquoi il fallait que ça tombe sur elle, alors qu’il y avait des tas de types compétents à Nonry ; plus compétents qu’elle, en tout cas.

La reine la coupa dans ses réflexions en lui demandant de s’asseoir. L’elfe obéit. C’était, selon toute probabilité, le fauteuil le plus luxueux sur lequel elle avait jamais posé le postérieur, ce qui était à vrai dire une piètre consolation.

« Bien, fit la reine en s’asseyant derrière son immense bureau pratiquement vide. J’ai beaucoup entendu parler de vous, dernièrement.

— Vraiment ? demanda Kalia qui, à défaut de pouvoir fixer ses pieds, regardait ses genoux.

— Oh, oui. On m’a dit que vous aviez réussi à disperser une émeute de nains seule. »

Il y eut un petit moment de silence, pendant lequel la garde désignée volontaire se contenta de se mordre la lèvre inférieure.

« Puis-je parler franchement, Majesté ? demanda-t-elle.

— Bien sûr.

— Si vous avez lu mon dossier, et je suis sûre que vous l’avez fait, vous devriez savoir que je ne suis pas la plus compétente pour ce genre de mission. Pourquoi m’avoir choisie ? »

Lucie de Guymor ne put s’empêcher de sourire. Voilà la question qu’elle attendait. Mais elle ne pensait pas que la jeune policière l’aurait posée aussi rapidement et, surtout, en ces termes.

« Connaissez-vous le duc de Léhen ?

— Cela dépend ce que vous entendez par connaître. »

Comme tout le monde, la jeune femme avait entendu parler de l’homme qui était sans doute le personnage politique le plus important après la reine. Elle savait ce que tout le monde savait : qu’il avait accompli nombre d’exploits durant la dernière guerre contre les orcs, qu’il avait un fief important à l’est de la capitale et, surtout, qu’il ne s’entendait pas très bien avec la souveraine légitime, à laquelle il reprochait la soi-disant décadence morale du pays.

« Pour faire bref, je crois que le duc aimerait monter sur le trône à ma place. Beaucoup de gardes ont de la sympathie pour lui, je le sais. C’est un grand général, apprécié du peuple et surtout des soldats.

— Oui.

— Mais comme il déteste les elfes, je doute que vous partagiez cette attirance. Ce qui fait que je peux plus facilement avoir confiance en vous pour des sujets sensibles.

— Ça ne me rend pas compétente pour autant. Qu’est-ce que vous voulez de moi ? »

La reine se mordit la lèvre, comme si elle hésitait sur ce qu’elle allait dire. À moins, se demanda Kalia, que ce n’ait été uniquement pour l’imiter et la mettre en confiance.

« Il semblerait que les armées orques se rapprochent d’Erekh. Une guerre pourrait bien éclater prochainement.

— Quel rapport avec moi ?

— Les orcs sont menés par un nouveau roi. Et il paraît que ce nouveau roi serait en fait un démon.

— Un démon ? »

La reine nota que la jeune femme qui se trouvait en face d’elle, bien que ne payant pas de mine, n’avait même pas tressailli devant l’évocation de la créature surnaturelle, alors que bien des guerriers redoutables auraient au moins dégluti, voire pâli. Elle mit cela sur le compte de la différence culturelle entre humains et elfes.

« Il y a deux ans, un démon a fait irruption dans notre pays, et cela a bien failli avoir des conséquences dramatiques, aussi vous comprendrez que cette nouvelle soit prise au sérieux. »

Kalia hocha la tête, pensive, et préféra ne pas mentionner qu’elle avait passé l’après-midi de la veille avec le précédent démon en question.

« Je ne sais pas si vous avez remarqué, objecta-t-elle simplement, mais je ne suis pas vraiment de taille à affronter ce genre de créature. J’ai déjà du mal avec certains enfants.