Pas tout à fait des hommes
Copyright ©2005-2010 Élisabeth Henry.
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Kalia avait le couteau sous la gorge, et ce au sens propre. Enfin, « propre » n’était pas véritablement le mot le plus approprié, étant donné que la lame qu’on tenait devant elle était maculée de sang séché, ce qui n’était d’ailleurs pas pour la rassurer. Si elle avait su qu’il s’agissait de la trace d’un découpage de rôti et non d’un poignardage, elle se serait peut-être sentie un peu moins mal, mais elle ne pouvait que l’ignorer.
Derrière elle, un grand troll lui bloquait les bras d’une seule main énorme. Pendant ce temps, la voleuse qu’elle venait d’essayer d’arrêter souriait en agitant l’arme devant ses yeux.
« Ce n’est pas très futé, pour une garde seule, de s’attaquer à un troll. »
La femme avait un drôle d’accent. Il y avait une certaine intonation qui lui venait indéniablement de la rue, tandis que la façon de prononcer certains mots semblait indiquer une origine étrangère, même s’il aurait été dur d’en déterminer précisément l’origine.
« Non, admit Kalia en se mordant la lèvre inférieure. Je ne l’avais pas vu, en fait.
— Ouais, souffla la voleuse en hochant la tête. C’est dingue ce qu’il arrive à être discret, dans le noir. Vu sa taille, je veux dire. »
Les deux jeunes femmes restèrent quelques instants à se regarder en silence, puis Kalia parcourut des yeux la pièce à la recherche de quelque chose qui aurait pu l’aider. Il faisait sombre, et seuls quelques minces traits de lumière qui passaient à travers les volets fermés lui permettaient de distinguer les deux silhouettes. Elle se demanda si elle pouvait appeler au secours et décida que ce n’était sans doute pas la bonne chose à faire vu la proximité de la lame.
« Comment tu nous as repérés, au fait ? demanda la voleuse. On n’a pas fait de bruit.
— J’allais au travail. J’ai vu la porte fracturée et j’ai décidé d’entrer voir si tout allait bien.
— T’es bien zélée.
— Non. Pas d’habitude, répondit Kalia en haussant les épaules. Aujourd’hui, je voulais faire mon travail bien. Pour une fois.
— C’était con.
— Je suppose. »
À la réflexion, Kalia songea que la vraie erreur avait été commises dès le début, le jour où elle s’était engagée dans la garde. Elle avait eu une opportunité et avait pensé que le travail pourrait lui convenir, mais elle s’était trompée : ce n’était pas un métier fait pour elle. Elle aurait à la rigueur pu se débrouiller dans un quartier tranquille où on ne lui aurait rien demandé, mais elle avait été affectée dans le Déni, le quartier le plus mal famé de la ville. Se contenter de survivre n’était déjà pas évident.
Les remontrances de ses supérieurs l’avaient incitée à se montrer un peu plus consciencieuse aujourd’hui et elle le regrettait amèrement.
« Qu’est-ce que vous allez faire de moi ?
— Je ne sais pas trop, répondit la voleuse en souriant. Aymak, t’en penses quoi ?
— C’est une elfe, répondit le troll. Ils ont la réputation de ne pas être achetables et d’avoir une bonne vue. »
La jeune femme écarquilla les yeux et approcha son visage de Kalia, incrédule.
« Sérieux ? Je voyais les elfes plus... merde, plus grands, pour commencer ! C’est vrai, ce qu’il dit ?
— Oui », répondit la garde d’une petite voix.
Être elfe voulait normalement dire avoir les cheveux blonds, les oreilles pointues, une taille assez supérieure à la moyenne humaine, une beauté fascinante, une vision plus qu’efficace et une agilité redoutable. Malheureusement pour elle, Kalia n’avait qu’une partie de ces attributs, et pas les plus utiles, puisqu’il s’agissait de la couleur des cheveux et de la forme des oreilles.
« Je n’ai pas une bonne vue, cela dit, expliqua-t-elle. Et il fait noir.
— Alors, tu ne saurais pas dire qui je suis ? » demanda la voleuse en approchant encore son visage, le sourire aux lèvres.
L’elfe grimaça et regarda à nouveau son interlocutrice. Elle avait les cheveux noirs qui lui arrivaient jusqu’aux épaules et des yeux verts. Sans trop savoir pourquoi, Kalia sentait qu’il y avait quelque chose de profondément maléfique dans cette femme. Elle ne savait pas trop si c’était une sorte de sixième sens elfique qui se serait réveillé ou juste la peur qui la faisait halluciner.
En tout cas, et à son grand regret, elle l’avait reconnue pratiquement depuis le début. Il s’agissait d’Axelle CrèveCœur, la danseuse nue la plus connue de la ville. Kalia n’était pas adepte de ce genre de spectacles, mais la plupart des autres gardes en raffolaient et, une fois, elle y avait accompagné des collègues avec qui elle ne s’entendait pas trop mal. Sans grande surprise, elle avait été l’unique femme dans le public.
Elle se mordit la lèvre et se demanda si elle devait essayer de mentir, mais le temps qu’elle passa à hésiter fut suffisant pour que la voleuse comprenne.
« Je vois, souffla Axelle. Tu sais », ajouta-t-elle en posant un doigt sur la lèvre inférieure de la garde, « je ne suis pas certaine que te mordre jusqu’au sang arrangera ta situation.
— Vous allez me tuer ?
— Je ne sais pas. Si t’es trop honnête, j’aurais peut-être pas le choix.
— Je suis honnête, répliqua Kalia.
— Ah.
— Cela dit, j’ai une mauvaise mémoire », s’empressa-t-elle d’ajouter.
*****
« Ce n’est pas risqué, de l’avoir laissé partir ? » demanda Aymak.
Les trolls étaient souvent perçus comme des êtres stupides ne sachant pas s’exprimer et ne jurant que par la violence. C’était compréhensible : lorsque l’un d’entre eux ne jurait effectivement que par la violence, il passait rarement inaperçu. Aymak, lui, était plutôt cultivé et n’aimait pas se battre ; malheureusement, pour un troll, obtenir un emploi de videur ou de garde du corps était facile ; bibliothécaire ou avocat étaient beaucoup plus inaccessibles.
« Si, admit Axelle. Y’a des risques.
— Tu aurais pu cacher ton visage.
— Ouais.
— Et ne pas prononcer mon nom.
— Ouais.
— Pourquoi ? Tu tiens vraiment à ce qu’elle nous attire des ennuis ? »
Il y eut un court instant de silence, pendant lequel la voleuse parut réfléchir.
« Peut-être bien », répondit-elle finalement, un léger sourire aux lèvres.
*****
« On dirait que ce n’est pas ton jour, Will. »
William ignora la remarque de la jeune femme et continua à fixer la grille de sa cellule d’un air morose. Il était immobile, assis par terre, le dos contre le mur, ses cheveux noirs tombant sur son visage pâle, pendant qu’Angèle, de l’autre côté de la grille, paraissait se passionner pour les vieilles pierres.
« Tu sais, fit-elle au bout d’un moment, je crois vraiment que tu es dans la merde.
— ’Connu pire », marmonna William.
Angèle secoua la tête, provoquant une onde dans ses longs cheveux blonds.
« Ça n’empêche pas.
— Heureusement que tu es là pour me le dire. »
*****
Kalia, à cause de sa rencontre fortuite, arriva en retard au poste de garde. Elle inspira profondément lorsqu’elle s’arrêta devant le bâtiment. Être menacée l’avait rendue de mauvaise humeur et elle venait de réaliser que sa bourse avait disparu dans l’affaire. Elle avait donc besoin de quelques secondes de concentration pour se préparer à supporter le reste d’une journée qui s’annonçait mauvaise.
« Toujours aussi ponctuelle, hein ? » demanda Louis, sarcastique, lorsqu’elle entra. C’était encore un des collègues avec qui elle s’entendait le mieux.
Elle lui jeta tout de même un regard mauvais, pour la forme. Elle ne pouvait pas parler de son altercation, puisqu’elle était censée avoir oublié.
« Tiens, reprit le garde, on a un vampire au cachot, tu veux peut-être aller lui donner à boire ? »
L’elfe avait la réputation de suivre à la lettre le Code de Lois, notamment en ce qui concernait les droits des prisonniers ; ce qui lui attirait, au mieux, les moqueries de la plupart de ses collègues.
N’ayant rien de mieux à faire pour le moment, elle haussa les épaules et descendit dans la cave qui servait de prison.
Il n’y avait qu’une seule personne en bas, un homme assis par terre qui levait vers elle de beaux yeux bleu sombre contrastant avec son visage presque blanc — à l’exception de la fine barbiche noire qui lui allait du menton à la lèvre inférieure.
« Waow. Je ne m’attendais pas à me faire interroger par une elfe. »
Kalia se demanda pourquoi tout le monde se rendait immédiatement compte de son origine, aujourd’hui. La plupart de ses collègues avaient mis des mois à le découvrir.
« Je ne m’attendais pas non plus à trouver un vampire ici. Cela dit, je ne suis pas là pour vous interroger. Je vérifie juste que la loi est respectée.
— C’est tout à votre honneur.
— Vous voulez un verre d’eau ? »
Le vampire sourit, dévoilant des dents blanches et pointues.
« Je ne bois jamais... d’eau.
— Vraiment ? J’ai lu que vous n’aviez pas à vous limiter au sang, pourtant. »
William haussa les épaules.
« C’est juste que je n’ai pas soif. Je vois que vous vous y connaissez en vampires, mademoiselle... ?
— Kalia.
— Kalia tout court ? Il me semblait que les elfes avaient des noms plus...
— Pompeux ? Seulement quand on a une « lignée ». Ma mère était une putain, et je suis une bâtarde. « Kalia Sans-Nom » est le plus pompeux que je puisse faire.
— Désolé, fit William sans grande conviction.
— Ça pourrait être pire. Votre nom à vous, c’est quoi ?
— Wolf. William Wolf. Et elle, c’est Angèle.
— Enchantée, fit Angèle.
— Hein ? s’étonna Kalia, qui n’avait vu personne d’autre dans la pièce.
— C’est normal que vous ne la voyiez pas. Il paraît que c’est mon amie imaginaire. C’est un médecin qui me l’a dit. Du temps où j’étais encore vivant.
— Ah.
— En fait, il se trompait, confia le vampire. On n’est pas particulièrement amis. »
*****
« Vous m’avez demandée ? demanda Kalia en entrant dans le bureau de son capitaine.
— Oui. J’ai une mission délicate pour vous. Je pensais qu’une elfe serait sans doute la plus à-même de la mener à bien. »
L’elfe en question leva un sourcil. D’habitude, on ne lui proposait pas de missions délicates. On ne lui proposait pas de missions tout court, à vrai dire ; elle avait déjà bien assez de problèmes à revenir vivante de rondes ou d’incidents routiniers. Cela devait sans doute cacher quelque chose de louche.
« Quel genre de mission ? demanda-t-elle poliment.
— Apparemment, il y a une émeute au poste de garde du quartier Nain. Débrouillez-vous pour la disperser. »
Kalia hocha la tête, constatant avec une sombre satisfaction qu’elle ne s’était pas trompée.
« Disperser une émeute toute seule, mon capitaine ? »
Non seulement cela lui était probablement impossible, mais, surtout, on n’envoyait pas une elfe disperser une émeute dans le quartier Nain ; à moins, peut-être, d’avoir envie de se débarrasser de l’elfe en question. Kalia n’était pas tout à fait idiote et elle commençait à voir que son supérieur ne l’appréciait pas beaucoup. Malheureusement, un ordre était un ordre.
« Tous les autres hommes sont occupés. Je n’ai pas vraiment le choix. Cependant, étant donné les circonstances, je vous autorise à utiliser votre arbalète. »
La jeune femme était plus douée en mécanique que pour le combat et avait passé beaucoup de temps à bricoler une arbalète pour en améliorer la cadence de tir ; mais il ne s’agissait que d’un prototype et il lui avait toujours été formellement interdit de s’en servir. Le fait que l’engin ait eu, à une période, le défaut de parfois se déclencher sans raison apparente n’y était sans doute pas étranger.
« Merci, monsieur. Bien, monsieur. J’y vais sur le champ », réussit à répondre l’elfe alors qu’elle se demandait si son supérieur était fou ou criminel pour l’autoriser à utiliser une telle arme afin de disperser une émeute.
*****
Les poings liés et la tête baissée, William marchait en silence, entouré par son escorte de gardes.
Cela faisait déjà une dizaine de minutes qu’ils avançaient dans les rues de la ville. Heureusement, il y avait des nuages. Le soleil ne l’aurait pas tué, mais il n’aurait pas fait de bien à sa peau.
« Vous m’emmenez où ?
— Palais royal.
— Et pourquoi, exactement ? Depuis quand la ville est-elle interdite aux vampires ?
— Et depuis quand les vampires peuvent sortir le jour ?
— Oh, répondit William en souriant, je supportais déjà le soleil que tu n’étais pas né, gamin. »
*****
Le Chaud Dragon était une taverne qui n’avait, à vrai dire, pas grand chose de « dragonesque », excepté le dessin sur son enseigne. En revanche, l’ambiance y était effectivement plutôt chaude.
Sur l’estrade se succédaient les danseuses, exécutant, à quelques variations près, toujours les mêmes actions : arriver sur scène, jeter un à un ses vêtements en tournant autour d’une barre métallique située au centre, et finir par aller faire un petit tour dans le public récupérer quelques pièces. Les billets, bien que mis en place par feu le dernier roi, ne s’étaient jamais démocratisés : les gens préféraient les rondelles métalliques, qui leur semblaient plus concrètes. Cela n’arrangeait pas vraiment les danseuses, car placer un certain nombre de pièces de monnaie dans un morceau de tissu de trois centimètres carré n’était pas une tâche facile.
Autour de la scène, des hommes mangeaient, buvaient, discutaient et regardaient.
Ce fut finalement au tour de la très attendue Axelle CrèveCœur, qui monta sur scène sous un tonnerre d’applaudissements. Elle était incontestablement attirante, avec ses magnifiques cheveux noirs et courts, ses yeux verts à se damner, sa peau blanche et lisse idéale, et ses formes capables de faire descendre les fonctions cérébrales de quelques dizaines de centimètres chez près de la moitié de la population — et pas n’importe quelle moitié, la moitié qui comptait, pas celle qui faisait le ménage et la cuisine.
*****
William était maintenant dans une nouvelle cellule. Il y avait du progrès : elle était nettement plus confortable que l’ancienne. Il était à présent assis sur un banc, les mains liées reposant sur les genoux, les yeux fermés pour ignorer Angèle. Ce qui aurait pu fonctionner si elle s’était tue.
Ça aurait pu être pire, ou du moins c’était ce qu’il n’arrêtait pas de se répéter. Il aurait pu entendre des voix n’arrêtant pas de lui dire de tuer des gens, par exemple. Là dessus, il fallait le reconnaître, Angèle était plutôt raisonnable.
Des bruits de pas interrompirent sa réflexion et lui firent ouvrir les yeux. Il reconnut presque immédiatement la femme qui s’avançait. Il n’avait pas beaucoup de mérite, cela dit : son visage se trouvait sur la plupart des pièces de monnaie récentes.
« Waaaaah, fit Angèle. La reine en personne. On dirait que tu es devenu une célébrité, tout à coup. »
William la fusilla du regard, tandis que Sa Majesté s’asseyait en face de lui, un papier à la main. Il se tourna vers elle. Elle ne ressemblait pas vraiment à une reine, en fait. Ce n’était pas tant l’âge — Lucie de Guymor n’avait en effet pas beaucoup plus de trente ans — que les vêtements qui donnaient cette impression : on attendait d’une reine des robes chères et excentriques, pas un pantalon et une chemise.
D’un autre côté, la visite n’avait probablement rien d’officiel, ce qui expliquait peut-être ce manquement à la tradition.
« Vous êtes bien William Wolf ? » demanda-t-elle.
Le vampire hocha la tête en silence.
« Bien. Je dois dire que j’ai entendu dire beaucoup de choses sur vous.
— Vraiment ?
— Vraiment. »
La reine fouilla dans une des poches de son manteau et en sortit une cigarette, qu’elle tendit à travers les barreaux au prisonnier. Il l’attrapa.
« Pour commencer, il paraît que vous vous rabattez sur le tabac pour compenser l’appel du sang, dit-elle en grattant une allumette.
— En fait, répondit William, je fumais déjà avant de devenir un vampire, Mademoiselle.
— La plupart des gens m’appellent Majesté. »
Il y eut un court moment de silence, pendant lequel la reine dévisagea le vampire. Lui regardait Angèle dire ce qu’elle pensait de la souveraine.
« Ceci dit, soupira finalement cette dernière alors que William avait toujours les yeux dans le vide, vous n’êtes pas la plupart des gens. Il paraît que vous avez été interné six mois dans un asile ?
— C’était il y a un bout de temps, répliqua le vampire en tournant à nouveau la tête vers elle.
— Vous aviez des hallucinations ? En tout cas, c’est ce qu’on m’a dit.
— Il n’y avait pas que ça. Mais je suis guéri, maintenant.
— Vraiment ? »
William inspira une bouffée de tabac et la souffla vers le plafond.
« Qu’est-ce que vous voulez dire ? demanda-t-il.
— Ça ne doit pas être facile. Non seulement être un vampire, mais en plus voir des gens qui n’existent pas.
— Ça pourrait être pire, répliqua le jeune homme en tournant à nouveau son regard vers son interlocutrice. Puis-je savoir pourquoi vous m’avez arrêté ? Les choses ont changé. Vous avez une elfe charmante dans la garde. Ce sont maintenant les nains qui font tourner vos forges. On ne tue plus des gens parce qu’ils ne sont pas de la bonne race. Alors pourquoi est-ce que je suis ici ? Je ne suis jamais qu’un vampire. Je ne crois pas qu’il y ait encore des lois contre ça. »
La reine sourit et examina quelques secondes le papier qu’elle avait entre les mains.
« Non. Il n’y a pas de lois contre ça, en tout cas pas à ma connaissance. En revanche, il y en a une pour les tentatives de régicide. »
William leva les yeux au ciel.
« C’était il y a plus de dix ans. J’ai payé pour ça.
— En fait, vous n’avez fait que quatre mois de prison, avant de vous évader la veille de votre pendaison, si je me souviens bien.
— Et alors ? Je suis mort depuis. Ça ne compte pas ? »
La reine plia soigneusement la feuille de papier, avec un petit sourire que le prisonnier n’appréciait pas.
« Disons que ça dépend de l’interprétation. Je vous propose de choisir, monsieur Wolf. Ou bien je continue de penser que, ma foi, vous avez bien essayé de tuer mon cher oncle dix ans plus tôt, et que vous avez toujours la tête sur les épaules, ce qui implique que je dois, d’une façon ou d’une autre, remédier à cela.
— Ou bien ?
— Ou bien je considère que tout cela est une vieille histoire et que mon devoir en tant que reine est de permettre votre réinsertion dans la société et de vous donner un travail.
— Je suis peintre, mademoiselle. Je ne verrais aucun inconvénient à dessiner des portraits de Votre Majesté, mais j’ai du mal à croire que toute cette mise en scène ne soit là que pour ça.
— Ah, oui, fit la reine en dépliant à nouveau son papier, le parcourant rapidement. Il est effectivement fait mention de peinture. En fait, monsieur Wolf, j’aurais préféré utiliser vos autres petits talents. Il est notamment écrit que vous avez assassiné l’évêque Crowney. Il paraît pourtant que c’était un bon chasseur de vampires.
— C’était lui ou moi. Un coup de chance. Et pour être franc, mademoiselle, je n’ai aucune envie de devenir un tueur à gages.
— Qui vous parle de cela ? J’aurais simplement besoin de quelqu’un capable de se déplacer dans le noir sans se faire remarquer, et il semblerait que vous soyez plutôt doué pour ça. En tout cas, il nous a fallu un certain temps pour vous attraper. »
William soupira, laissa tomber son mégot de cigarette par terre, fusilla du regard Angèle qui rigolait, et se tourna à nouveau vers la reine.
« D’accord, je suppose que je n’ai pas vraiment le choix. »
*****
Axelle CrèveCœur s’était maintenant débarrassée de tous ses vêtements. Elle effectua quelques figures aussi impressionnantes que suggestives autour du poteau de fer, puis passa entre les tables des spectateurs en se trémoussant un peu. Après quelques minutes, elle finit par retourner dans les vestiaires, allégée d’un peu de tissu et alourdie d’une quantité non négligeable de monnaie. D’après ses calculs, elle y gagnait au change.
Lorsque, après s’être rhabillée, elle sortit dans la rue pour profiter un peu des deux heures qui séparaient ses représentations, le soleil couchant éclaira une demi-douzaine de silhouettes. Tous des hommes, constata la jeune femme sans s’étonner outre mesure.
« Bonsoir », lança l’un d’eux, un grand type costaud au visage couvert de cicatrices, dévoilant une bourse pleine d’or. « Joli spectacle. Combien demanderiez-vous pour nous offrir le plaisir d’aller... un peu plus loin ? »
Axelle sourit et jeta un coup d’œil rapide à la bourse.
« Plus que ce que vous avez », répondit-elle avec un léger sourire, et elle avança entre les hommes.
Deux d’entre eux attrapèrent ses bras.
« Dommage pour toi, fit l’homme qui lui avait proposé la bourse. Mais, tu vois, on y tient vraiment. »
*****
Kalia marcha une quinzaine de minutes avant d’arriver sur le lieu du rassemblement. Il n’y avait pas énormément de monde, une cinquantaine de nains tout au plus. Seulement, ils encerclaient le poste de garde en brandissant des haches qui faisaient leur taille.
« Salut, lança nonchalamment la jeune femme. Il se passe quoi, ici ? »
Puis elle se baissa pour esquiver le jet de pierres qui lui étaient destinées. Une seule d’entre elles la toucha, et son casque la protégea. Jusqu’ici, tout se passait bien. En tout cas, la situation n’était pas encore désespérée : ils s’étaient contentés de cailloux et avaient laissé les haches au repos.
Pour l’instant.
« Je veux juste discuter !
— On ne discute pas avec les gardes ! rétorqua un nain.
— Ouais ! approuvèrent les autres.
— En même temps, fit lentement l’un d’eux, c’est Kalia. »
En général, les nains ne pouvaient pas supporter les elfes, mais il y avait parfois des exceptions : ils étaient, pour beaucoup, des fanatiques de la mécanique, de l’horlogerie et, en général, de tout ce qui impliquait du métal, tandis que la jeune femme faisait partie de leur meilleurs clients. Enfin, d’une certaine façon : un certain nombre de gens venaient commander des mécanismes complexes ou des tas d’armes et offraient une petite fortune pour ça. L’elfe avait à peine de quoi se payer une chambre vétuste et dépensait donc peu, mais elle venait souvent traîner, regarder les mécanismes, visiter en cachette les fabriques où ils travaillaient, parler technique, voire boire des bières.
La majorité des émeutiers finit par réaliser qu’elle n’était pas vraiment une garde elfe, mais juste une fille qu’ils avaient pour la plupart déjà croisée à la taverne. Comme quoi, un passe-temps peut parfois vous sauver la vie.
« Alors, il se passe quoi ?
— C’est Grimmel. Il l’ont arrêté. »
Kalia se souvenait vaguement de Grimmel. Elle aurait bien aimé pouvoir se dire « c’est un type bien » ou, alternativement, « sale gueule de délinquant », mais elle ne s’estimait pas douée pour juger les gens, et encore moins après avoir bu quelques chopes de bière.
« Ils l’ont arrêté quand ? Et pourquoi ?
— Hier. À la forge. On l’avait bloquée. »
Kalia hocha la tête, comprenant que le nain parlait de la forge Durfer, qui s’était beaucoup développée ces dernières années et était devenue une grande fabrique où travaillaient des centaines de personnes. La majorité des employés étaient des nains, réputés pour leur habileté au travail du fer et leur sérieux.
« Bloquée ?
— On a arrêté toutes les machines et empêché nos chefs d’entrer. Marre d’être payés comme des moins que rien.
— Mais vous n’aviez pas le droit de faire ça ! protesta la jeune femme.
— Ah ouais ? répliqua avec virulence un des émeutiers. C’est facile de dire ça quand on a un boulot bien payé ! »
Kalia grogna. Elle ne considérait pas qu’elle avait un travail bien payé, surtout que son nombre d’arrestations faible, voire inexistant, lui interdisait tout espoir d’obtenir une prime à la fin du mois. Elle devait cependant admettre que, malgré tout, elle était un peu moins mal lotie que la majorité des nains qu’elle fréquentait.
« Vous devriez tout de même respecter la loi, répondit-elle sans grande conviction. Je vais voir ce que je peux faire pour le sortir de là, d’accord ? Mais ce n’est pas gagné. »
Elle se dirigea vers le poste de garde, écartant les nains sur son passage. Au bout d’une petite minute de négociation, on la laissa entrer.
C’était un petit bâtiment, moins grand que le poste du Déni : une pièce pour le public, qui donnait sur une petite salle de détente d’un côté, et sur une cellule de l’autre. Dans celle-ci, elle reconnut Grimmel. Il avait le visage amoché. Dans la grande pièce se trouvaient quelques collègues, qui tenaient nerveusement leurs armes réglementaires.
« Salut, lança Kalia à la cantonade. Ça va ? »
Le capitaine du quartier Nain se dirigea vers elle.
« Qu’est-ce que vous voulez ? Qu’est-ce qu’ils attendent pour disperser ça ? Qu’ils nous chargent ? »
Kalia sourit légèrement.
« Apparemment, il n’y a personne de disponible. Tout ça, c’est à cause de lui ? demanda-t-elle en montrant le nain du doigt.
— Affirmatif. Ils veulent le faire libérer. Si on devait laisser sortir toutes ces racailles, la ville serait dans un état...
— Vous lui reprochez quoi, exactement ?
— Outrage à agent dans l’exercice de ses fonctions, rebellion, usage de violence... »
L’elfe grimaça. Ce n’était pas des accusations légères. Empêcher quelqu’un d’entrer dans une usine n’aurait pas entraîné de peine très lourde, mais s’attaquer à un garde avait pratiquement toujours comme conséquence la prison.
La jeune femme se dirigea vers un bureau où traînaient un certain nombre de papiers et, un peu étonnée que personne ne l’en empêche, jeta un coup d’œil rapide au procès-verbal concernant cette arrestation.
« Ce que je ne comprends pas, c’est que si je lis bien ce que vous avez écrit, vous avez arrêté cette personne parce qu’elle allait résister à son arrestation. »
Le garde la dévisagea, l’air mauvais.
« Pardon ? » demanda-t-il.
Kalia inspira profondément, effrayée par les conséquences que pourrait avoir ce qu’elle allait dire.
« Eh bien, cela veut dire que les seules causes de son arrestation sont les conséquences de son arrestation. Les personnes qui se trouvent à l’extérieur du bâtiment pourraient être tentées de penser que vous avez utilisé ces charges parce que, une fois que vous l’aviez arrêté, vous n’aviez rien à lui reprocher.
— Vous nous traitez de menteurs ? » demanda le garde d’un air hautain.
Il n’y avait pas à débattre : légalement, le nain avait tout contre lui. Le rôle de Kalia n’était pas de le défendre.
D’un autre côté, elle trouvait aussi que ce n’était pas juste, et c’était presque un ami. Et puis, pourquoi devrait-elle se préoccuper de la loi plus que les autres gardes ? On l’avait envoyée disperser une émeute, et il y avait un moyen très simple de le faire.
« C’est sa parole contre la vôtre, non ? En voyant les hématomes sur son visage, j’ai peur que ses amis soient plus enclins à lui accorder leur confiance qu’à vous. Étant donné leur nombre et le nôtre, je pense qu’il serait plus sage de résoudre cette situation de manière intelligente.
— Insinueriez vous, mademoiselle, demanda le garde d’un air mauvais, que nous devrions libérer ce criminel parce que quelques-uns de ses complices crient dehors ? »
Il y eut quelques grimaces parmi les autres policiers. Apparemment, certains considéraient que cela semblait une raison tout à fait valable, surtout lorsqu’ils brandissaient des haches en plus de crier.
« Ce serait peut-être le plus simple, fit remarquer l’un d’entre eux. Je veux dire, après tout, franchement....
— Silence ! Ce nain est un criminel, et il restera dans cette cellule.
— Bien, soupira Kalia en se tournant vers la porte. Comme vous voudrez. Je vais y aller. Ils ont promis qu’ils me laisseraient sortir. »
Il y eut un silence gêné dans la salle.
« Écoutez, monsieur, reprit le garde. Peut-être qu’elle a raison.
— Ouais, renchérit un autre homme. J’ai une femme et un gosse, moi. »
Nouveau silence.
« Très bien, capitula le capitaine, le visage rouge de colère. Vous pouvez sortir avec votre criminel. Mais je vous garantis que vous aurez de mes nouvelles. »
*****
Axelle termina de compter les pièces d’or dans la bourse, avant de l’accrocher à sa ceinture. Elle constata que, pour quelques acrobaties, c’était plutôt bien payé.
« Bien », lança-t-elle en laissant tomber la barre de fer rouillée qu’elle avait ramassée au cours du combat. « Ravie d’avoir fait votre connaissance. Si vous avez envie d’aller encore plus loin avec moi, n’hésitez pas. »
Puis elle commença à s’éloigner, sans jeter un regard vers les hommes à terre qui étaient occupés à faire le compte, eux, de leurs membres cassés.
« C’était impressionnant », constata un homme que la danseuse n’avait pas remarqué jusque là. C’était étonnant car il avait des vêtements blancs qui n’étaient pas vraiment discrets. Elle ne put pas l’identifier, car sa capuche de la même couleur lui cachait le visage.
« Vous comptez me proposer quelque chose aussi ? demanda la jeune femme avec un air de défi.
— Techniquement, oui. Il paraît que, si on vous paye le bon prix, vous faites d’autres sortes de... « danses ».
— Ça dépend ce que vous appelez le bon prix. »
L’homme sortit une bourse et la lui tendit. Axelle la soupesa et siffla. C’était beaucoup plus lourd que ce qu’elle avait pu ramasser sur les crapules.
« Ça représente la moitié de la somme. L’autre moitié à la fin.
— C’est beaucoup. Je me demande qui peut offrir autant ?
— La reine. Cela doit bien évidemment rester entre nous.
— J’imagine que ce n’est pas juste pour que je retire mes fringues et que je lui fasse des trucs, alors ? » demanda la jeune femme, avant de secouer la tête. « Non, je ne crois pas que je sois son genre. Alors, c’est pour autre chose. Elle doit vraiment être désespérée, pour faire appel à moi, non ?
— Malheureusement, nous avons essuyé beaucoup de refus sur cette mission, confirma le messager. Il ne s’agit pourtant que d’un travail de renseignement.
— Si bien payé ?
— C’est au Darnolc. »
Axelle soupira et rendit la bourse à son propriétaire.
« Je me disais bien qu’il y avait une arnaque. Désolée, mais c’est trop loin et trop dangereux. Sauf si vous triplez la somme, peut-être.
— Je comprends », fit simplement l’homme à la capuche en rangeant la bourse dans son manteau. « Je ne pense pas que nous puissions donner plus. Désolé de vous avoir dérangée. »
Axelle regarda l’inconnu s’éloigner avec une moue interrogative. Le Darnolc était la terre des Orcs, qu’est-ce qu’on pouvait bien vouloir l’envoyer faire là-bas ?
Puis elle haussa les épaules et se désintéressa du sujet. Elle avait mieux à faire que de chercher à comprendre les manigances de la reine.
*****
« Merci, fit Grimmel après être sorti de sa cellule. Heureusement que vous connaissez la loi sur le bout des doigts.
— Ouais », répondit Kalia, gênée.
Bien sûr, techniquement, elle était bien l’une des seules à avoir lu les lois en entier et à les connaître pratiquement par cœur. C’était vrai.
Seulement, en l’occurrence, elle avait « gagné » en convainquant des collègues de ne pas véritablement l’appliquer. Même si le résultat lui paraissait globalement positif, il n’en restait pas moins que ça lui posait un problème de conscience.
Le garde qui l’avait soutenu en protestant contre son capitaine la rejoignit tandis que le nain s’écartait.
« Eh bien », lâcha-t-il en jetant un coup d’œil derrière lui pour vérifier qu’il n’était pas observé, « je dois dire que c’était plus fin que les interventions habituels du Déni.
— Euh, fit la jeune femme, étonnée. C’est un compliment ?
— Bien sûr, répondit le garde en souriant et en lui tendant la main. Je suis le caporal Vali, au fait.
— Moi, c’est Kalia. Merci.
— Je suppose que je devrais te prévenir : notre capitaine est un peu rancunier. Ça pourrait t’apporter des ennuis.
— J’avais besoin de ça », grogna l’elfe.
*****
Le groupe de nains finissait de se disperser lorsque Kalia partit. Elle fit un geste à Grimmel, qui s’écartait avec quelques amis, sans doute pour fêter sa libération en allant boire une bière.
Sur le chemin du retour, l’elfe reconnut une silhouette qui se tenait à l’ombre, appuyée contre un mur. Axelle CrèveCœur.
Elle s’en approcha lentement, la main sur le pommeau épée. Elle commençait à avoir la même sensation que la première fois qu’elle l’avait rencontrée : l’impression qu’elle suintait le mal par tous les pores de la peau. Encore une fois, c’était peut-être juste elle qui se faisait des idées. Elle espérait vraiment que c’était le cas.
« Salut, lança Axelle.
— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda Kalia, sur la défensive.
— T’avais pas oublié quelque chose ? » demanda la danseuse, en plongeant son regard dans celui de l’elfe.
Dans les yeux verts aussi, il y avait quelque chose de bizarre, décida Kalia. Peut-être que c’était une vampire ? Non, elle n’avait pas eu ces sensations en croisant celui qui était enfermé au poste de garde.
« Je... bafouilla-t-elle en se réfugiant dans la contemplation de ses bottes. J’ai tenu parole. Je n’ai parlé de vous à personne. »
Axelle sourit, se décolla du mur et avança, jusqu’à ce que leurs visages se touchent presque.
« En fait, je ne parlais pas de ça », dit-elle en attrapant la main de l’elfe.
Celle-ci ne put s’empêcher de sentir une drôle de sensation sur sa peau. Les battements de son cœur se mirent à accélérer.
« Ça ne va pas ? demanda la voleuse. Je ne vais pas te manger, tu sais. »
La policière dégagea sa main et recula d’un pas, pendant qu’Axelle lâchait un soupir.
« Je voulais juste te rendre ça », expliqua cette dernière, un brin vexée, en sortant une bourse en cuir de son manteau.
Kalia l’avait perdue lors de la rencontre et s’était demandée si elle était tombée pendant que le troll la malmenait ou si elle lui avait été dérobée. Étant donné qu’Axelle voulait lui rendre, c’était probablement la première hypothèse.
« Maintenant, si t’as vraiment peur, je peux aussi la poser par terre. »
L’elfe tendit finalement la main et attrapa la bourse.
« Merci.
— Bon ben, à la prochaine.
— Une seconde. Je... Il n’y avait pas autant.
— Disons que c’est une compensation. »
Kalia regarda la voleuse partir sans trop savoir quoi faire. Elle se demanda si c’était quelque chose comme de la corruption.
Comme elle ne roulait pas sur l’or et que quelques pièces en plus ne lui feraient pas de mal, elle décida que non.
*****
« Votre espion attend dans le salon », informa le secrétaire à Sa Majesté. « Ah, et votre conseiller spécial a laissé cette note. »
La reine lut rapidement le message et grimaça en constatant qu’Axelle Crèvecœur avait refusé son offre d’emploi.
« Trois fois plus ? Qu’elle aille se faire voir !
— C’est un message que je dois transmettre, Majesté ?
— Non, soupira la reine. Merci, vous pouvez disposer. »
Elle prit quelques secondes pour écarter une mèche de cheveux et entra dans le salon. Elle ne voyait pas comment elle pourrait essuyer un refus cette fois-ci.
« Bon », commença William, vautré dans un canapé, en allumant une cigarette. « Vous allez m’expliquer ce que vous attendez de moi exactement, mademoiselle ? »
La reine s’assit en face de lui, dans un fauteuil.
« Je comptais au départ me servir de vous comme garde du corps. Vous auriez pu surgir de l’ombre si un ennemi... enfin, vous voyez ce que je veux dire.
— Il y a un « mais », fit Angèle d’un ton plat.
— Je vois ce que vous voulez dire, répondit William, ignorant la remarque de son amie imaginaire.
— Cependant », continua la reine, sans entendre le « Ah ! » satisfait d’Angèle, « je peux avoir d’autres hommes pour me protéger. Vous seriez peut-être plus utile ailleurs...
— Comme ?
— Notre diplomate au Darnolc a été assassiné. Depuis quelques temps, nos relations avec ce pays sont plus ou moins... tendues. Il semblerait que leur roi, avec qui nous entretenions des relations plus que cordiales, soit depuis quelques temps devenu beaucoup plus agressif à notre égard. Il serait intéressant de savoir pourquoi. »
William respira une bouffée de fumée avant de répondre.
« Autrement dit, vous voudriez que j’aille jouer à l’espion chez les orcs ?
— La situation là-bas m’a l’air complexe. Ils ne tolèrent pas beaucoup les humains...
— Vous voulez dire, pas plus que nous ne les tolérons, eux ?
— Voilà. Je pense que vous êtes la personne la plus adaptée que je puisse envoyer là-bas pour obtenir des renseignements.
— Hmmm.
— Pour être honnête, tous ceux à qui nous avons déjà demandé ont refusé.
— Étonnant.
— Cela dit, j’ai cru comprendre que vous y étiez déjà allé, quand vous étiez recherché.
— Vous savez tout de moi, hein ?
— Non. Juste beaucoup. Je dois vous faire part de ma perplexité, d’ailleurs. Comment un homme comme vous, qui arrive aussi bien à se fondre dans les ténèbres, peut-il laisser autant de traces derrière lui ?
— Il n’y a pas de ténèbres en journée, mademoiselle. »
La reine hocha la tête.
« Pour en revenir au sujet, vous savez parler orc ?
— J’ai un très mauvais accent. Je suis quand même désigné volontaire ?
— Prenez ça du bon côté. Le sort d’Erekh est entre vos mains, monsieur Wolf. Si vous réussissez, vous deviendrez peut-être un héros.
— Et si j’échoue, je serai encore plus mort », ajouta William, lugubre.
*****
Kalia était, sans surprise, une nouvelle fois la seule femme parmi la clientèle du Chaud Dragon ; et encore, un certain nombre de personnes trouvait que le terme « femme » était malvenu pour caractériser une elfe et préférait utiliser le mot « femelle » — en crachant avant, si possible.
Elle avait revu le troll qui accompagnait Axelle lors de leur première rencontre. Il assurait la sécurité de l’établissement. Elle l’avait vu attraper d’une main un type qui collait une danseuse d’un peu trop près et le sortir en quelques instants. Elle avait eu peur qu’il ne lui réserve le même châtiment, mais il s’était contenté de sourire en l’apercevant et de la guider vers une table reculée. Elle avait même eu droit à un plat du jour « offert par la maison ».
Axelle avait l’air d’avoir prévu qu’elle viendrait l’observer et semblait tenir à ce qu’elle se sente bien, ce qui la mettait encore plus mal à l’aise. Comme pour la bourse, elle avait hésité à accepter le repas, parce qu’un garde honnête n’aurait pas dû le faire ; et, comme pour la bourse, elle avait fini par s’y résigner, parce que les beaux principes ne nourrissaient pas vraiment.
Lorsqu’Axelle CrèveCœur remonta sur scène, l’elfe la regarda avec attention. C’était bien la femme qu’elle avait rencontrée à deux reprises, il n’y avait pas à en douter, et pourtant elle sentait qu’elle avait quelque chose de différent.
Sa peau était parfaitement lisse, tout comme les cheveux. Ils paraissaient même briller. Il y avait aussi un autre éclat dans les yeux... Bien sûr, elle avait pu se maquiller un peu, mais cela n’aurait pas fait autant de différence. Elle était devenue parfaite.
Kalia plissa les paupières et se concentra sur le visage de la danseuse, ce qui n’était pas évident étant donné qu’elle passait son temps à bouger et à retirer des vêtements.
Ses yeux commençaient à la brûler quand elle parvint à apercevoir à nouveau les imperfections de la jeune femme : son sang — à moins que ce ne fût son éducation — elfique lui permettait d’avoir un tout petit peu plus de sensibilité à la magie que la moyenne ; pas assez pour lancer un sort utile, mais suffisamment pour percer à jour certaines illusions.
Kalia eut un sourire nerveux pendant qu’elle essuyait les larmes qui lui coulaient sur les joues. Axelle Crèvecœur n’était pas une danseuse ordinaire, elle n’avait plus de doute là-dessus.
À l’ombre de la Porte Est de Nonry, Kalia, qui faisait équipe avec Louis, scrutait l’horizon.
Scruter, c’est une façon de parler. Plus honnêtement, adossée contre le mur, elle essayait de garder les yeux ouverts et, si possible, vaguement tournés dans le bon sens.
C’était un boulot tranquille : il s’agissait juste d’assurer un minimum de sécurité pour la tenue de la première course de dragons en Erekh, qui devait commencer dans l’après-midi.
Concrètement, les deux gardes se contentaient de vérifier que les gens qui entraient dans la ville n’avaient pas d’armes sur eux, ce qui ne servait pas à grand-chose étant donné qu’il y avait de toutes façons des armureries en ville. L’objectif réel était surtout de faire bonne impression.
Pour l’occasion, Kalia avait nettoyé son plastron rouillé, s’était coiffée et avait même le droit de porter une arbalète — mais pas celle qu’elle avait modifiée elle-même, Louis avait été très clair là-dessus.
Cela aurait pu ne pas être désagréable si elle avait dormi dans les dernières vingt-quatre heures, mais son capitaine avait décidé qu’elle devait commencer son service à quatre heures du matin, même si personne n’était arrivé avant sept heures. Depuis un mois, apparemment ulcéré par le comportement de la jeune femme avec les émeutiers nains, il prenait un malin plaisir à changer ses horaires de jour en jour, parfois à la dernière minute.
Tandis qu’elle faisait le planton, Kalia se demanda combien de temps elle devrait supporter ce régime et, surtout, quand elle pourrait dormir.
Lorsque les cloches sonnèrent midi et que deux soldats vinrent prendre la relève, ce fut uniquement parce qu’elle était trop fatiguée que Kalia ne leur sauta pas au cou.
« Ça te dirait d’aller manger quelque chose ? lui demanda Louis tandis qu’ils commençaient à rentrer.
— Non, merci. Là, je vais me coucher.
— Bonne nuit, alors. »
La jeune femme fit un geste de la main à son équipier et se dirigea dans la rue qui la menait chez elle, anticipant déjà le moment délicieux où elle pourrait s’allonger.
*****
À cause de la course, le marché du Déni était encore plus animé que d’habitude. La raison principale était que, dans d’autres quartiers, les étals n’avaient pu être déployés à cause de la place que demandaient les dragons.
Il y avait tellement de monde qu’il devenait difficile de circuler d’un étal à un autre. Axelle commençait à trouver cette atmosphère légèrement étouffante, mais la situation avait aussi ses avantages, surtout lorsqu’on avait un manteau ample et des mains agiles, et elle en profita pour faire glisser deux morceaux de viande fort appétissants dans une poche où se trouvaient déjà une demi-miche de pain et une bourse qui avait appartenu à un homme riche mais distrait.
Le hasard fit que le commerçant posa son regard là où s’étaient tenus les morceaux de viande quelques secondes plus tôt et il cria : « Au voleur ! »
En entendant cela, Axelle réprima une grimace, jugea qu’elle avait assez « travaillé » pour la matinée et commença à s’écarter lentement.
Apparemment, quelqu’un d’autre avait dû la remarquer, puisque, à côté d’elle, un homme se mit à crier : « C’est lui ! », tenta de l’immobiliser et réalisa qu’il ne s’agissait pas de « lui », mais d’« elle », ce qui le fit hésiter un instant.
Pas longtemps, mais suffisamment pour recevoir un coup de coude dans l’estomac.
*****
Le visage protégé du soleil par une capuche, l’espion regardait le camp militaire qui s’étalait plus bas.
« Tu ne crois pas qu’il serait temps de rentrer ? » demanda Angèle en étouffant un bâillement, mais William ne l’écoutait pas, occupé à prendre des notes sur un petit carnet. « Le soleil est levé depuis longtemps !
— D’accord, admit le vampire en finissant son schéma. J’ai presque fini.
— En fait, je crois que c’est trop tard. »
William se retourna vers son hallucination et aperçut deux orcs lourdement armés en face d’elle. Il n’avait aucune envie de les affronter en combat singulier, surtout alors qu’il faisait jour.
« Pas un geste ! », lança un soldat dans la langue orque.
William leva lentement les mains.
« Je ne suis pas un ennemi, expliqua-t-il calmement.
— Qu’est-ce que tu fais là ?
— Tourisme ? » hasarda le jeune homme.
Cela ne parut convaincre aucun des deux orcs, aussi le vampire décida-t-il de prendre ses jambes à son cou.
*****
Axelle essayait de courir mais, dans une foule, c’était relativement compliqué. Depuis que ce type l’avait repérée, il n’y avait plus un homme pour ne pas tenter de l’arrêter lorsqu’elle passait à côté.
Elle espérait au moins que personne n’avait pu voir son visage avec précision. Si elle arrivait à s’enfuir, elle n’aurait ainsi pas besoin de quitter la ville ; mais encore fallait-il qu’elle y parvienne. Elle était maintenant acculée à un mur et un tas de gens avaient l’air de lui en vouloir.
Cependant, le vrai problème, c’était les deux gardes armés qui approchaient. Axelle ferma les yeux et inspira profondément.
Puis, vivement, elle bouscula une des personnes qui la bloquaient, atteignit un étal, sauta dessus, envoya un coup de pied à un homme qui tentait de la faire tomber, prit appui sur un tonneau de bière et sauta vers le mur d’une maison, parvenant à s’accrocher au toit avec ses mains. Elle envoya un nouveau coup de pied à quelqu’un qui voulait la faire redescendre, en profita pour prendre appui sur la tête d’une autre personne, tira sur ses bras, et parvint à grimper sur l’édifice.
Là, elle souffla un instant et réalisa que les gardes avaient des arbalètes et qu’elle devrait peut-être s’écarter un peu plus avant de se reposer. Elle se remit donc debout et courut sur les toits jusqu’à pouvoir descendre dans une rue déserte.
*****
Une fois redescendue les pieds sur terre, Axelle vérifia qu’il n’y avait personne et s’éloigna du marché d’un pas vif, soulagée : apparemment, plus personne ne la poursuivait.
C’était du moins ce qu’elle croyait avant de tourner dans la rue d’à-côté, où elle tomba nez-à-nez avec une arbalète chargée.
Axelle s’immobilisa, surprise, puis leva les mains.
« Kalia, fit-elle en souriant. Ma petite épine dans le pied préférée. Ça faisait longtemps. »
L’elfe fronça les sourcils.
« Vous connaissez mon nom ?
— Tu connais bien le mien.
— Mettez vos mains contre le mur », ordonna la garde en faisant un pas vers la voleuse.
Celle-ci continuait à sourire.
« Tu fais des progrès. Ta voix ne paraît presque pas hésitante, et ta main ne tremble presque pas.
— Ne vous foutez pas de moi. Les mains contre le mur.
— Je ne me moque pas, répondit Axelle en obéissant. Je constate, c’est tout. Voilà, j’ai les mains contre le mur. Je ne suis pas armée. Toi, t’as une arbalète dont le carreau est prêt à partir, alors explique-moi : pourquoi c’est toi qui a peur ? »
Kalia déglutit. En effet, elle était effrayée. Une nouvelle fois, elle ressentait une impression bizarre qui la mettait mal à l’aise et qu’elle ne se rappelait pas avoir déjà eue avec quelqu’un d’autre.
« Comment t’as fait pour me retrouver ?
— La ferme. »
La voleuse soupira.
« Tu n’es pas obligée de me répondre comme ça, tu sais. Je veux dire, je fais des efforts. Je ne résiste pas, je n’essaye pas de m’enfuir, je suis polie. C’est quand même plutôt gentil, non ?
— Mouais », fit Kalia, qui trouvait surtout cela suspect. « Je ne vous ai pas « retrouvée », en fait. Je rentrais chez moi, c’est tout. J’ai entendu des bruits, et voilà. Le hasard.
— Je n’ai pas de chance, alors. »
Axelle entendit des bruits de pas dans les rues d’à-côté ; son ouïe lui disait qu’il s’agissait de gens plutôt nombreux et plutôt pressés, ce qui ne laissait rien présager de bon. Elle tourna un peu la tête pour examiner les environs, mais, même si elle avait pu se débarrasser de Kalia — ce qui n’aurait probablement pas été très difficile, à vrai dire — elle n’avait nulle part où se cacher : la rue était longée par des maisons à plusieurs étages, collées les unes contre les autres, et leurs portes paraissaient verrouillées.
« Tu n’as plus de raison d’avoir peur, soupira-t-elle. On dirait que des collègues à toi sont en train de rappliquer. »
Kalia hocha la tête. Pour une fois, elle avait réussi à arrêter quelqu’un. Quelqu’un qui puait le mal et utilisait une sorte de magie bizarre, en plus. Elle se mordit néanmoins la lèvre inférieure tandis que les bruits de pas se rapprochaient.
Axelle était définitivement étrange d’accord. Pourtant, elle ne l’avait pas tuée alors qu’elle en avait eu l’occasion. Elle lui avait même fait cadeau d’une somme considérable. C’était peut-être une façon de l’inciter à ne pas parler, mais c’était un comportement plus amical que de lui ouvrir la gorge.
L’elfe prit une grande inspiration et se décida à faire ce qu’elle allait sûrement rapidement regretter. Elle plongea sa main dans sa poche, en sortit un trousseau de clés, déverrouilla la porte à côté de laquelle Axelle se tenait et tira cette dernière à l’intérieur.
Quelques secondes après que la porte se fût refermée, la voleuse, encore médusée, entendait des bruits de pas dans la rue.
Devant elle, Kalia avait l’air d’être dans un drôle d’état. Elle avait le visage livide, les yeux dans le vide et elle se mordait toujours la lèvre.
« Merci », chuchota Axelle en souriant.
Si proche d’elle, la garde avait de plus en plus cette impression étrange. Il y avait aussi une autre sensation, quelque chose qui remontait parfois mais qu’elle s’empressait de chasser de son esprit.
En plus de tout le reste, il y avait la fatigue : elle était complètement exténuée.
Kalia commença à sentir le monde tourner bizarrement autour d’elle.
« Hey ! fit Axelle en la soutenant. Ça ne te dirait pas d’attendre qu’on soit dans ton appart’ pour tomber dans les vapes ? »
*****
William commençait à manquer sérieusement de souffle et les orcs étaient toujours derrière lui ; de plus en plus nombreux, apparemment, ce qui n’était pas bon signe.
Un carreau le dépassa en le frôlant et alla se ficher dans un arbre, ce qui n’était pas non plus un excellent présage.
Il y avait aussi ces explosions qui résonnaient encore dans ses tympans. Il ne savait pas trop de quoi il s’agissait, mais il avait bien peur que, comme le reste, ça lui soit destiné.
« Tu sais, Will, fit Angèle, qui paraissait flotter à côté de lui, je crois que tu es dans la merde.
— ’Connu pire », marmonna William en dévalant un talus.
Brusquement, alors qu’il entendait une de ces nouvelles explosions, il sentit une de ses jambes se dérober sous lui et il s’écroula.
Il essaya de se relever, mais tomba à nouveau. Son mollet était en sang.
« Tu en es sûr ? » demanda Angèle d’un ton joyeux.
*****
Au-dessus de Nonry, poussé par le vent, un nuage s’écarta, laissant la place à un rayon de soleil qui tomba sur la ville, passa à travers une vieille lucarne et finit par atterrir sur le visage de Kalia.
Cette dernière ouvrit les yeux, les referma immédiatement à cause de l’intensité lumineuse, se retourna et trouva refuge dans son oreiller.
Puis son cerveau acheva de se remettre en marche et commença à analyser la situation.
La présence familière de l’oreiller, de la lucarne, ainsi que du lit laissaient supposer qu’elle était dans le grenier qui lui servait d’appartement — et qui lui coûtait tout de même la moitié de son salaire.
Il y avait aussi une odeur pas franchement familière dans la pièce : celle de la viande en train de cuire. Elle n’en avait pas mangé depuis des semaines.
« Hmphrf ? » fit-elle.
Axelle s’arrêta un instant de remuer le contenu de la poêle pour regarder l’elfe.
« Bien dormi ?
— Hmphrf », répondit Kalia, qui, certes, était en meilleur état qu’avant de s’écrouler, mais aurait eu besoin de quelques heures de sommeil supplémentaires pour pouvoir réussir à aligner deux pensées cohérentes sans effort de volonté surhumain.
Accessoirement, elle avait encore cette impression désagréable et déroutante concernant Axelle, mais elle décida de l’ignorer : si elle lui avait voulu du mal, elle aurait pu profiter de son sommeil pour faire des choses bien pires que de la porter jusqu’à son lit et faire la cuisine.
« C’est quoi ? demanda-t-elle à ce propos, l’estomac gargouillant.
— De la viande que j’ai prise au marché », répondit la voleuse, préférant ne pas mentionner précisément la manière dont elle l’avait obtenue. « Avec des pommes de terre. J’espère que ça va te requinquer. Tu préfères la cuisson comment, au fait ?
— Hmphrf. Manger de la viande, pour une elfe, c’est mal vu.
— Parce qu’avoir une arbalète automatique trafiquée au lieu d’un arc traditionnel, c’est bien vu ? » répliqua Axelle.
Kalia se demanda furtivement comment elle était au courant pour son arbalète, en déduisit qu’elle avait dû fouiller un peu sa chambre, et se contenta de hausser les épaules.
« Saignante, tant qu’à faire », répondit-elle finalement en s’asseyant au bord du lit.
La cuisinière hocha la tête, servit deux assiettes et en tendit une à l’elfe, qui l’attrapa d’un geste prudent. Devant l’absence totale de chaises dans la pièce, Axelle décida de s’asseoir sur le lit, à côté d’elle.
« Tu n’as pas l’air très bien. »
La jeune femme se mordait effectivement la lèvre, les yeux rivés sur son assiette, et avait l’air à peu près aussi à l’aise avec elle qu’un agneau au milieu d’une meute de loups.
« Tu sais, s’il y a quelque chose qui va pas, tu peux le dire. Je ne vais pas te bouffer.
— Je...
— Tu ?
— J’ai... Enfin je... C’est juste une impression. C’est idiot.
— Quelle impression ? »
Kalia soupira et ferma les yeux.
« Le mal, lâcha-t-elle finalement. J’ai l’impression que... tu es maléfique. C’est bizarre. Que tu es... Je ne sais pas. Pas normale. »
Axelle resta silencieuse, manifestement surprise.
« C’est idiot, je...
— Non, répondit doucement la voleuse. Ce n’est pas idiot. T’es dans le vrai. Je suis une démone. C’est peut-être pour ça. »
Kalia sourit, le cœur léger. Maintenant, elle n’avait plus peur. Elle savait qu’elle n’était pas folle, qu’elle ne s’était pas trompée et qu’elle allait mourir.
« Ce que tu disais à propos de ne pas me manger, ça tient toujours ? demanda-t-elle.
— Au moins tant qu’il reste quelque chose dans mon assiette. »
L’elfe se mit à rire. Ça ne paraissait ni très naturel ni très franc, mais cela eut néanmoins le mérite de faire un peu redescendre la tension.
« Ne t’en fais pas, reprit Axelle. En quelque sorte, on peut dire que j’ai... « démissionné ».
— Démissionné ?
— Ou déserté, plutôt. La guerre entre le Bien et le Mal... ça va cinq minutes.
— De toute façon, j’imagine que le Mal ne peut pas être bien pire que le Bien.
— Non, répondit Axelle en souriant. Cela dit certains pourraient s’étonner d’entendre une telle phrase sortant de la bouche d’une garde.
— Il faut bien vivre, répliqua Kalia en avalant un morceau de viande.
— Ouais », admit la démone en tournant la tête vers l’étagère où se trouvaient les livres de l’elfe. Elle en avait, en effet, une collection assez admirable, en tout cas comparée à la moyenne d’Erekh, et qui contrastait avec la pauvreté de sa chambre. L’ensemble était plutôt hétéroclite, allant de l’encyclopédie au recueil de poésie vampire. Axelle semblait plus particulièrement admirer les trois gros ouvrages qui traînaient au centre : « Code de Lois d’Erekh, Édition de 1728 », « Code de Lois d’Erekh, Édition de 1732 » et « Code de Lois d’Erekh, Édition de 1735 ».
« Quoi ? protesta Kalia. Il faut bien que je connaisse les lois que je suis censée faire respecter. Ça ne veut pas dire que je les aime toutes. Et d’ailleurs, il n’y a pas de loi contre les démons.
— Je ne te reproche rien. J’ai juste du mal à comprendre pourquoi tu es dans la garde.
— Je suis naïve. Au départ, je pensais même qu’en m’engageant, j’allais améliorer le monde. »
*****
Le Mont Aulmar, situé à la frontière entre Erekh et le Darnolc, était réputé être le plus haut du monde. William devait admettre qu’il était rudement impressionnant et surtout magnifique au moment du crépuscule. Cela dit, il commençait à s’en lasser. Il avait eu toute la journée pour l’admirer, assis par terre, les mains liées derrière le dos, la jambe douloureuse, avec le soleil qui lui brûlait la peau et Angèle qui lui tapait sur les nerfs.
Il se trouvait à l’extrémité du campement orc, près d’une falaise. Peut-être qu’il aurait pu réussir à se lever, déjouer l’attention des deux sentinelles qui le surveillaient en permanence, et sauter. Bien sûr, il serait mort cent mètres plus bas, mais au moins il n’aurait pas perdu sa journée à subir la lumière, la douleur causée par sa blessure à la jambe et son « amie » imaginaire.
Il faisait presque nuit lorsque le camp entra en ébullition. William essaya de se tourner pour voir ce qu’il se passait.
Tous les orcs semblaient s’agenouiller les uns après les autres, à l’exception d’un petit groupe qui se dirigeait vers lui. Tandis qu’ils approchaient, le vampire parvint à discerner deux personnes qui s’en détachaient : un humain grand et mince avec des cheveux noirs qui lui descendaient jusqu’à la taille et une jeune orque à la peau noire et aux cheveux blonds.
Cette dernière resta en retrait pendant que l’homme s’approchait de lui.
« Alors, voilà le nouveau chien d’Erekh ?
— Je préfère qu’on m’appelle Wolf. Et vous êtes ?
— Elyareleth. Roi du Darnolc. »
Le vampire inclina la tête avec un sourire ironique.
« Votre Majesté accepterait-elle de me délier les mains ? J’aimerais bien fumer une dernière cigarette. »
Le roi du Darnolc haussa les épaules et trancha les liens de son prisonnier avec un petit poignard. William, toujours assis par terre, en profita pour fouiller dans les poches de son manteau et en sortir du tabac.
« Elyareleth, dit-il pensivement en commençant à rouler sa cigarette. Elyareleth... C’est un nom orc ?
— Pas vraiment. »
L’espion leva les yeux vers lui.
« Non, effectivement, vous n’êtes pas orc. Alors, voyons... Je suis à peu près sûr que ça ne vient pas d’Erekh non plus. Transye Vanille, peut être ? Les royaumes du nord ?
— Allons, allons. Votre reine ne vous a pas mis au courant ? Je suis un démon, Wolf. Ne me dites pas qu’elle l’ignore ?
— Je ne sais pas, répondit William en grattant une allumette. Peut-être que Sa Majesté n’a pas jugé bon de me le dire. Je n’étais déjà pas très chaud pour ce boulot. »
Le roi démoniaque hocha la tête.
« Si vos armées sont au niveau de vos informations, vos compatriotes sont mal partis.
— Je dois admettre que j’ai été impressionné par ces engins qui font un bruit d’enfer...
— Les Snikovs, expliqua Elyareleth. Plus puissant que vos arbalètes, hein ?
— Snikov ?
— C’était le nom de l’orc qui l’a inventé.
— J’imagine qu’au niveau militaire, Erekh a des années de retard sur le Darnolc, hein ?
— Non, répliqua Elyareleth. Des siècles, plutôt.
— Ouais », fit William, lugubre, en soufflant sa fumée vers le sol. Techniquement, il était bien incapable de dire qui avait l’avantage entre deux groupes de brutes musclées, mais il n’allait pas admettre son ignorance. « Vous comptez nous envahir ?
— Non, je lève une armée juste pour le plaisir de faire des balades en montagne.
— Je me disais, aussi », admit le vampire en jetant un coup d’œil rapide au ciel qui s’assombrissait à l’ouest. « C’est peut-être une question indiscrète, mais pourquoi ?
— Vous avez entièrement raison, monsieur Wolf. C’est une question bien indiscrète.
— Mes excuses, Majesté. Et c’est peut-être une autre question indiscrète, mais pourrais-je savoir ce que vous comptez faire de moi ?
— Ça dépend. Je pourrais vous faire abattre, mais si vous êtes aussi intelligent que vous en avez l’air, vous devriez vous rendre compte qu’il est plus avantageux de me rejoindre. Vous pourriez continuer votre travail d’espion pour un autre pays, si vous voyez ce que je veux dire ? »
William sourit, prit appui sur sa jambe valide et se redressa, afin de regarder Elyareleth dans les yeux. Il avait encore besoin de lever significativement la tête pour cela.
« Seigneur Elyareleth, je ne me considère pas comme un patriote. Pour vous dire la vérité, je suis obligé de faire ce travail parce que je suis hors-la-loi. Je n’aime pas spécialement la reine, même si je la préfère à l’ancien roi. Je n’ai rien contre les orcs, ni même contre les démons. »
Le vampire s’interrompit et jeta son mégot d’un geste théâtral. Il nota au passage, avec une certaine satisfaction, que le soleil avait totalement disparu du ciel.
« Ceci étant posé, ajouta-t-il en souriant, je préfère encore mourir en homme plutôt que de m’asservir à un cinglé comme vous. »
Le roi du Darnolc sourit et hocha la tête.
« Comme vous voulez, Wolf », lança-t-il.
Tandis que William s’approchait à petit pas de la falaise, Elyareleth fit un signe aux soldats, qui se saisirent de leurs armes et les pointèrent sur le vampire. Ce dernier, arrivé au bord du précipice, se tourna vers eux et écarta les bras.
« Ce ne sera pas nécessaire », annonça-t-il joyeusement, et il se laissa tomber en arrière.
Il s’écrasa sur les pierres, une centaine de mètres plus bas, et il mourut en homme.
*****
Après avoir mangé, Axelle insista pour regarder la course de dragons depuis le toit. Kalia n’en avait aucune envie et aurait préféré aller se recoucher, mais elle n’avait pas le cœur à mettre son invitée à la porte.
La démone était montée sur le toit en passant par la lucarne et avait aidé l’elfe à faire de même, puis elle avait regardé les formes lointaines des dragons faire la course entre les bâtiments de la ville, tandis que la garde s’était allongée sur les tuiles et somnolait au soleil.
À quelques centaines de mètres de là, au-dessus du centre-ville, le pilote qui était en tête s’appelait Armand. Même de là où elle était, Axelle arrivait à le reconnaître : il fallait dire qu’il était le seul à avoir des longs cheveux blonds qui flottaient derrière lui. Malgré son jeune âge, il s’agissait d’un des combattants les plus respectés du royaume ; ce qui expliquait sans doute qu’il ait été autorisé à chevaucher une de ces bêtes prestigieuses.
« Tu sais que je suis sortie avec lui, à un moment ?
— Hmmmm », répondit Kalia.
Ce n’était pas la première question dans ce genre que lui posait la voleuse : elle avait en effet passé une bonne partie de la course à lui raconter des choses qui étaient entrées par une oreille et ressorties par l’autre.
« Il est gentil, il a bon fond et il est mignon... » expliqua Axelle avant de s’arrêter.
Sentant qu’elle attendait quelque chose, les quelques neurones de Kalia qui n’étaient pas en train de dormir tentèrent une réponse :
« Hmmm ?
— Le problème, je crois que c’est qu’il m’a jamais vraiment acceptée telle que je suis.
— Hmmm.
— Je veux dire, j’avais l’impression qu’il aurait fallu que je m’excuse tout le temps, que je passe ma vie à expier le pêché d’être née comme je suis.
— Hmmm ?
— Il ne l’a jamais dit explicitement, mais ça pesait. D’accord, je n’ai pas fait que des trucs bien ; mais j’ai perdu la plupart de mes pouvoirs en laissant tomber tout ça, je trouve que c’est déjà une preuve suffisante de bonne volonté.
— Hmmm.
— Sans compte que l’optique héros, vaillant combattant au cœur pur, l’honneur, tout ça, ce n’était pas mon truc.
— Hmmm.
— Et toi, si ce n’est pas indiscret, je me demandais pourquoi tu étais venue à Nonry ?
— Hmmm.
— Tu écoutes ce que je dis ?
— Hmmm ?
— Tu n’écoutes pas ce que je dis », constata Axelle.
Kalia rouvrit les yeux, à contrecœur.
« Mais si, protesta-t-elle.
— Alors ? Pourquoi est-ce que tu es venue ici ? »
L’elfe prit appui sur ses mains, repassa en position assise et bâilla.
« C’est compliqué.
— La soif de l’aventure ? proposa la démone.
— Un peu, je suppose, répondit Kalia en souriant. J’étais vraiment naïve, à l’époque. » Puis le sourire s’effaça. « Enfin, la vraie raison, reprit-elle, c’est que je ne supportais plus de vivre là-bas. Tu sais, ici, il y en a qui croient que la forêt d’Onyx, c’est le paradis, que les elfes vivent tous en harmonie, mais je ne me suis jamais sentie bien là-bas. Je n’avais pas le bon physique, déjà. Pas assez grande, pas une assez bonne vue, pas assez habile. Ma mère était une pute et je n’ai jamais connu mon père, il y a mieux comme statut social. Et puis, je n’aimais pas les bonnes choses : ni les bonnes activités, ni la bonne nourriture, ni la bonne façon de vivre... »
Il y eut un court moment de silence, tandis que Kalia hésitait à poursuivre.
« Ni, surtout, ajouta-t-elle ensuite avec amertume, la bonne personne.
— La bonne personne ?
— Une histoire classique d’amour impossible, je suppose.
— Je vois », fit Axelle, qui, en réalité, ne voyait pas aussi bien que ça, mais jugea préférable de ne pas trop insister là-dessus. « Et tu es mieux ici ? Je veux dire, ça ne doit pas être facile d’être une elfe chez les humains.
— Je ne sais pas. Au moins, c’est une grande ville. La plupart des gens ne me connaissent pas. Il suffit que j’enlève mon uniforme et que je me mette les cheveux sur les oreilles, et je passe pour une fille comme les autres.
— C’est dommage, fit la démone en souriant. J’aime bien tes oreilles. Tu ne devrais pas les cacher.
— C’est déjà assez pénible d’être une femme. S’il n’y a que ceux qui me connaissent qui savent que je suis une elfe, ça fait déjà ça de moins à gérer. Toi, tu ne te balades pas avec de grandes ailes noires dans le dos.
— Non, mais c’est plus pour des questions de garde-robe, répondit Axelle, avant de réaliser que les dragons venaient de s’arrêter de voler. Tiens, on dirait que ça se termine. C’est dommage que je n’ai pas suivi la fin, je ne sais pas qui a gagné.
— Tu t’intéresses vraiment à ça ?
— Franchement ? Non.
— Je trouve ce jeu stupide, soupira l’elfe. Enfin, c’est toujours mieux d’utiliser les dragons pour ça que pour faire la guerre...
— Je crois que t’es encore naïve sur ce coup-là. Cette course, c’est un putain de défilé militaire déguisé, pour fêter l’alliance entre Erekh et le Mondar. Le but, c’est de montrer qu’on a une armée balaise. Pas d’amuser le peuple.
— Oh. Oui, je me doutais bien que c’était pour quelque chose comme ça...
— Bon. C’est pas tout ça, mais je vais aller travailler un peu.
— Pourquoi ?
— Pourquoi quoi ?
— Pourquoi tu te déshabilles sur scène ? Ce que tu voles devrait te suffire pour vivre, non ? »
Axelle se contenta de hausser les épaules.
« Ça me permet d’avoir quelques amies humaines plus ou moins normales. Je ferais bien un autre boulot, mais je ne vois pas quoi. Je suppose que j’ai besoin de ça pour pouvoir parfois imaginer que je suis une fille ordinaire. »
*****
Installé sous une tente, un orc à la peau sombre retirait les pansements de William.
« Je dois admettre que tes facultés de récupération sont impressionnantes », constata-t-il en découvrant que la peau avait parfaitement cicatrisé.
Il s’appelait Edine Ertamine et était médecin. Il faisait partie des Nytelovers, un groupe d’insurgés avec lesquels William était en contact depuis un certain temps. Le vampire s’était tout de suite entendu à merveille avec Edine. Il parlait couramment Erekhien et en savait sans doute plus sur le royaume que la majorité de ses habitants. Par ailleurs, il avait des cheveux et des yeux magnifiques qui contredisaient complètement l’image des orcs monstrueux et laids.
« Vous saviez que votre roi est un démon ? demanda William en allumant une cigarette.
— Il a de grands pouvoirs, admit Edine. Je ne sais pas si c’est un « démon ». Ça change quoi ? »
Le vampire haussa les épaules. Lui-même n’en savait trop rien.
« Ce n’est pas bon, je suppose. Il faudrait que je demande à une amie. Elle doit s’y connaître un peu sur le sujet. »
William avait rencontré Axelle quelques mois plus tôt dans une taverne où un certain nombre des criminels de la ville aimaient se retrouver. Ils avaient plus ou moins sympathisé même s’il trouvait qu’elle manquait désespérément de classe et de subtilité. C’était à vrai dire un point de vue partagé par beaucoup de vampires envers beaucoup de démons.
« Il vaudrait mieux que tu rentres, je pense, expliqua Edine. Quand ils verront qu’ils ne trouvent pas ton corps, ils vont te chercher.
— Je suis censé continuer à espionner.
— Je te transmettrai les informations qu’on a. Tu seras sans doute plus utile là-bas qu’ici.
— Utile à quoi ? » demanda le vampire.
Le médecin ne répondit pas. Il sortit de la tente et fit signer à William de le suivre.
Une fois que les deux hommes furent dehors, Edine montra du doigt un groupe d’orcs occupés à s’entraîner. Ils rampaient par terre en tenant un bâton censé figurer un snikov ou une arbalète.
« Des gens nous rejoignent tous les jours, et nous ne sommes pas le groupe armé le plus important. Seulement, tu sais ce qui manque ?
— Des armes, répondit William en hochant la tête. Sans ça, votre « groupe armé » n’est plus qu’un groupe. C’est moins efficace. »
Edine sourit, puis il se tourna vers son ami et lui posa la main sur l’épaule.
« Tôt ou tard, on devra se battre. On a besoin de l’aide d’Erekh.
— Pourquoi faire ? On n’a pas vos snikovs.
— Des arbalètes feraient déjà l’affaire. Tout ce que nous pouvons avoir, c’est des arcs de fortune qui sont complètement inutiles sans entraînement.
— D’accord, lâcha William. Je vais rentrer et voir ce que je peux faire. »
*****
Lucie de Guymor était seule dans son bureau et était pour l’heure en train de rédiger un courrier au roi d’Arkor pour le féliciter du mariage de son troisième fils, qu’elle n’avait jamais rencontré et dont elle n’avait absolument rien à faire. Ce n’était pas très intéressant, mais cela faisait partie des tâches de la reine.
Alors qu’elle en arrivait à la dernière phrase, elle entendit frapper à la porte.
« Entrez, lança-t-elle sans se retourner, griffonnant sa signature.
— Bonjour, Majesté », fit l’homme en se courbant.
Il portait une cape blanche ainsi qu’un chapeau pointu, blanc lui aussi, qui témoignaient de son statut de mage. Il n’avait, en revanche, pas le visage classique de la fonction : il était beaucoup plus jeune que la majorité de ses collègues et, en lieu et place de la barbe blanche réglementaire, il portait un petit bouc blond.
« Ah, Gérald, fit la reine. Quelles sont les nouvelles ? »
Gérald, en plus d’être un mage, était conseiller spécial de sa Majesté. Il s’occupait notamment du contact avec les autres nations du monde, par le biais de pigeons dressés et de messages cryptés.
« Mauvaises, j’en ai peur, Majesté.
— Continue.
— C’est à propos de Wolf. Apparemment, il a été exécuté. »
La reine grimaça. Encore un espion qui disparaissait au Darnolc. Les orcs ne tenaient apparemment pas à ce que leurs petits secrets soient découverts.
« Il va encore falloir trouver quelqu’un à envoyer, alors ?
— Ce ne sera pas nécessaire, répondit Gérald. Wolf était déjà mort, vous vous souvenez ?
— Oh. Alors, il est toujours... ?
— Mort-vivant, compléta le mage. Cela dit, il préférerait rentrer. Il dit qu’il a convaincu quelqu’un d’autre de continuer son travail à sa place.
— Qui dit qu’on peut lui faire confiance ?
— Il s’agit d’un groupe de rebelles avec lesquels Wolf est entré en contact. Ils aimeraient d’ailleurs avoir le soutien d’Erekh.
— Bon sang, soupira la reine. Foutu vampire. On ne peut pas se permettre de prendre parti. Si leur roi apprend qu’on est en liaison avec eux...
— Il y a autre chose, justement, interrompit le conseiller. Apparemment, leur roi serait un démon. »
Il y eut un court moment de silence.
« Un démon ? répéta Lucie de Guymor, le visage inexpressif.
— Toujours d’après Wolf, le roi aurait des vues sur Erekh. Les armes sont produites en grande quantité et il a levé une armée...
— Je vois.
— Je me suis permis de faire une recherche rapide dans la bibliothèque de l’Efeltawar... » commença Gérald.
L’Efeltawar était l’énorme tour métallique qui se trouvait au centre de Nonry et qui, disait-on, était là depuis bien avant que la ville n’existe. C’était aussi l’endroit qui servait de bâtiment aux mages et qui comportait la plus grande bibliothèque d’Erekh.
« Et ? demanda la reine.
— J’ai trouvé une vieille prophétie qui avait l’air de s’appliquer à ce cas. »
La reine hocha la tête. On pouvait toujours compter sur les prophéties. Quelle que soit la situation, il y en avait toujours une pour l’avoir prévue et pour expliquer comment il fallait agir.
« Que dit-elle ?
— Je n’ai pas encore lu tous les détails, mais apparemment, il va y avoir une guerre ; seule la mort du roi démon pourra sauver Erekh ; seule une épée sacrée pourra tuer ce démon ; et seul l’Élu pourra porter cette épée.
— Très original, comme prophétie. »
Gérald parut blessé par la remarque.
« C’est sérieux, majesté !
— Oh, je n’en doute pas. C’est juste que... eh bien, si le roi du Darnolc lève une armée pour conquérir Erekh, une guerre n’est pas très surprenante. Et puis, il y a toujours un Élu.
— Majesté ! protesta le mage.
— D’accord, il y a l’histoire de l’épée. Je vais prendre les mesures nécessaires. »
Gérald parut soulagé, comme si, par cette simple déclaration, le nuage noir qui pesait sur l’avenir d’Erekh avait été définitivement écarté.
Tous les gardes volontaires pour la mission spéciale royale, venant des différents quartiers de la capitale, étaient alignés et au garde-à-vous. La plupart de ces hommes étaient grands et costauds, manifestement prêts à en découdre avec une horde d’ennemis armés jusqu’aux dents.
Lucie de Guymor passa à côté d’eux en les dévisageant. Ces gens étaient forts, soit. Ils faisaient tous de bons gardes. Parfaits pour faire respecter l’ordre. Sans doute parfaits pour une guerre, aussi. Seulement, convenaient-ils vraiment à la mission qu’elle voulait leur donner ?
La reine remarqua tout de suite l’exception. Ce n’était pas très dur, cela dit. Entre deux visages qui regardaient droit devant eux, il y avait... eh bien, un trou, pour commencer. Lucie de Guymor dut baisser les yeux pour apercevoir Kalia, qui, elle, regardait fixement ses pieds. Elle ne paraissait pas franchement adaptée à une quelconque mission et il était étonnant que le capitaine du Déni l’ait recommandée. À croire, songea la reine, qu’il n’avait pas envie de se séparer momentanément d’un autre de ses hommes.
Lucie de Guymor haussa les épaules et passa au suivant, avant de revenir en arrière. Un petit rouage dans son cerveau se mit en branle. Elle eut une idée... diabolique.
Kalia était parfaitement adaptée à la mission. À condition de changer légèrement cette dernière.
*****
Kalia suivit, abattue, la reine vers son bureau. Elle se demandait pourquoi il fallait que ça tombe sur elle, alors qu’il y avait des tas de types compétents à Nonry ; plus qu’elle, en tout cas.
La reine la coupa dans ses réflexions en lui demandant de s’asseoir. L’elfe obéit. C’était, selon toute probabilité, le fauteuil le plus luxueux sur lequel elle avait jamais posé le postérieur, ce qui était à vrai dire une piètre consolation.
« Bien, fit la reine en s’asseyant derrière son immense bureau pratiquement vide. J’ai beaucoup entendu parler de vous, dernièrement.
— Vraiment ? demanda Kalia qui, à défaut de pouvoir fixer ses pieds, regardait ses genoux.
— Oh, oui. On m’a dit que vous aviez réussi à disperser une émeute de nains seule. »
Il y eut un petit moment de silence, pendant lequel la garde désignée volontaire se contenta de se mordre la lèvre inférieure.
« Puis-je parler franchement, Majesté ? demanda-t-elle.
— Bien sûr.
— Si vous avez lu mon dossier, et je suis sûre que vous l’avez fait, vous devriez savoir que je ne suis pas la personne la plus appropriée pour ce genre de mission. Pourquoi m’avoir choisie ? »
Lucie de Guymor ne put s’empêcher de sourire. Voilà la question qu’elle attendait ; mais elle ne pensait pas que la jeune policière l’aurait posée aussi rapidement et, surtout, en ces termes.
« Connaissez-vous le duc de Léhen ?
— Cela dépend ce que vous entendez par connaître. »
Comme tout le monde, la jeune femme avait entendu parler de l’homme qui était sans doute le personnage politique le plus important après la reine. Elle savait ce que tout le monde savait : qu’il avait accompli nombre d’exploits durant la dernière guerre contre les orcs, qu’il avait un fief important à l’est de la capitale et, surtout, qu’il ne s’entendait pas très bien avec la souveraine légitime, à laquelle il reprochait la soi-disant décadence morale du pays.
« Pour faire bref, je crois que le duc aimerait monter sur le trône à ma place. Beaucoup de gardes ont de la sympathie pour lui, je le sais. C’est un grand général, apprécié du peuple et surtout des soldats.
— Oui.
— Mais comme il déteste les elfes, je doute que vous partagiez cette attirance. Ce qui fait que je peux plus facilement avoir confiance en vous pour des sujets sensibles.
— Ça ne me rend pas compétente pour autant. Qu’est-ce que vous voulez de moi ? »
La reine se mordit la lèvre, comme si elle hésitait sur ce qu’elle allait dire. À moins, se demanda Kalia, que ce n’ait été uniquement pour l’imiter et la mettre en confiance.
« Il semblerait que les armées orques se rapprochent d’Erekh. Une guerre pourrait bien éclater prochainement.
— Quel rapport avec moi ?
— Les orcs sont menés par un nouveau roi. Et il paraît que ce nouveau roi serait en fait un démon.
— Un démon ? »
La reine nota que la jeune femme qui se trouvait en face d’elle, bien que ne payant pas de mine, n’avait même pas tressailli devant l’évocation de la créature surnaturelle, alors que bien des guerriers redoutables auraient au moins dégluti, voire pâli. Elle mit cela sur le compte de la différence culturelle entre humains et elfes.
Kalia, de son côté, préféra ne pas mentionner qu’elle avait passé l’après-midi de la veille avec une autre de ces terribles créatures.
« Je ne sais pas si vous avez remarqué, objecta-t-elle simplement, mais je ne suis pas vraiment de taille à affronter ce genre de créature. J’ai déjà du mal avec certains enfants.
— Je ne vous demande pas de l’affronter. Écoutez-moi jusqu’au bout. Il y a une légende qui dit qu’au cœur de la Transye Vanille se trouve la puissante épée de Monkilla et que cette épée, que seule une personne au cœur pur peut porter, tracera par le sang un chemin à travers les orcs et détruira le démon à leur tête.
— C’est un coup de chance, Majesté. Une légende qui parle de notre cas précis.
— C’est plutôt une prophétie, répliqua Lucie de Guymor sans paraître percevoir l’ironie dans les propos de la jeune elfe. Vous ne la connaissez pas ? »
En réalité, elle doutait que quiconque de vivant en dehors de Gérald en ait jamais entendu parler, mais, en tant que reine, elle n’avait pas à admettre cela face à un simple agent de la garde.
« Vous croyez réellement à cela ? »
Kalia aperçut à l’expression de la reine que cette dernière ne plaisantait pas.
« D’accord, reprit-elle. Retrouver l’épée. Je suppose que, si votre seul espoir est d’envoyer votre garde la plus incompétente chercher une arme blanche aux pouvoirs hypothétiques, c’est que le rapport de force entre les deux armées n’est pas en faveur d’Erekh. Je me trompe ?
— Pas vraiment, mais je suis certaine que vous y arriverez.
— Vous voulez que j’aille en Transye Vanille, le territoire des vampires et des loups-garous, que je demande à ces derniers où se trouve l’épée de Monkilla et que je trouve quelqu’un au cœur assez pur pour la ramener et sauver le monde. C’est bien ça ?
— Exact, répondit la reine. À deux détails près. D’abord, je vous demande juste de la ramener, pas de trouver l’élu au cœur pur.
— S’il en existe un sur Erekh. Rien ne dit que cela soit le cas.
— Ensuite, continua Lucie de Guymor en ignorant l’interruption, je ne vous demande pas d’y aller seule. Vous aurez de l’argent. L’argent achète beaucoup de choses — de choses, et de gens, vous vous en rendrez compte. Engagez quelques hommes compétents. Vous n’aurez qu’à garder le reste. »
La reine tendit à Kalia une bourse remplie de pièces d’or. Après un coup d’œil rapide à l’intérieur, l’elfe décida que c’était probablement la plus grande quantité d’or qu’elle n’avait jamais vue, mais que cela ne représentait pas pour autant un trésor de guerre et qu’en réalité, il y aurait probablement à peine de quoi payer un cheval assez rapide et les auberges sur la route.
« Et si je refusais ?
— Vous rateriez une occasion unique de prouver votre valeur, le pays serait en grand danger, vous failliriez à votre devoir et je serais mécontente. Ça vous suffit ?
— Très mécontente ?
— Il y a des chances. »
Kalia soupira et décida qu’il valait peut-être mieux accepter.
*****
Kalia examinait avec concentration les affaires qu’elle avait entassées sur son lit. Il y avait un pantalon et une tunique, quelques chaussettes, percées pour la plupart, une paire de culottes, ainsi qu’un vieux bonnet et un manteau épais et à peine troué qu’elle avait achetés la veille avec l’argent de Sa Majesté.
Si ses estimations de la durée du voyage et de la température qu’il faisait en Transye Vanille étaient correctes, non seulement elle mourrait de froid, mais en plus elle n’aurait pas de quoi se changer.
Elle maudit silencieusement la reine qui avait décidé de lui confier cette mission et entassa ses affaires dans son sac à dos. Puis elle attrapa son arbalète, qui ne ferait probablement pas bien mal aux vampires ni aux loups-garous mais serait toujours mieux que rien, vérifia qu’elle n’oubliait rien et partit, résolue, pour la Transye Vanille.
*****
À peine eut-elle franchi le pas de la porte qu’un imprévu l’arrêta.
L’imprévu, surpris aussi, la dévisagea un instant avec ses yeux verts avant de sourire.
« Tu ne me laisses pas le temps de frapper à ta porte. »
Kalia réajusta son sac et expliqua à la sensation qui lui venait du plus profond de son être que, oui, la personne qu’elle avait en face d’elle était bien profondément maléfique, mais que c’était quelqu’un de maléfique qui ne lui ferait probablement aucun mal, alors si elle pouvait la boucler, merci.
Ensuite, elle arbora un air déterminé.
« Je dois partir.
— Et tu vas où ? » demanda Axelle.
Kalia réfléchit un instant. Elle était envoyée chercher une arme magique, réservée à un élu, permettant d’éliminer un démon. Révéler à un autre démon la position d’une telle arme, dont le sort du monde dépendait, ne serait sans doute pas très bienvenu.
« Transye Vanille, répondit-elle. Récupérer une épée pour tuer un démon. »
C’était particulièrement malvenu, évidemment. Seulement, elle allait peut-être mourir seule dans un pays étranger et froid, tout ça pour les beaux yeux de Sa Majesté, alors autant que la personne qui était la plus proche de ce qu’elle pouvait considérer comme « amie » soit au courant.
« Et c’est juste comme ça, demanda Axelle en fronçant les sourcils, ou alors tu me reproches quelque chose de particulier ? »
*****
« Attends ! fit Axelle, courant derrière l’elfe. Tu ne peux pas partir comme ça !
— Je n’ai pas vraiment le choix !
— Écoute », protesta la démone en se plaçant devant elle et en l’attrapant par les épaules pour la forcer à s’arrêter.
Kalia soupira et lui jeta un regard mauvais.
« Quoi ?
— Je voulais te présenter des amies.
— Ce sera pour une autre fois.
— Je te propose un marché.
— Comment ça ?
— Je te file un coup de main. Je te fais arriver en Transye Vanille dans la journée...
— Impossible ! objecta l’elfe. Même avec le meilleur cheval il faut...
— Dans la journée, répéta Axelle, et ensuite je t’aide à récupérer ton épée magique. En échange de quoi, tu écoutes mes amies.
— Il y a un piège ? »
*****
Kalia suivit Axelle jusqu’à son appartement, qui était situé non loin du Chaud Dragon et qui était à peine plus grand que le sien. Des vêtements traînaient un peu partout ; la démone ne devait pas être très portée sur le rangement.
« Et tes amies ?
— Elles ne devraient pas tarder. Tu peux poser tes affaires, tu sais ? »
L’elfe laissa tomber son sac et s’assit sur une vieille chaise en bois.
« Pourquoi tu veux que je les vois ?
— Elles te le diront elles-mêmes. En attendant, je vais faire du thé. »
Les amies en question arrivèrent juste après que l’eau se soit mise à bouillir. Elles s’appelaient Diane et Lili et étaient toutes deux danseuses au Chaud Dragon.
« Voilà, fit timidement Diane après s’être présentée, il paraît que vous êtes garde...
— On pourrait peut-être se tutoyer, non ? » proposa Kalia en remuant son thé. La jeune femme était probablement la première personne qui avait l’air de la considérer avec une certaine crainte. Ça la gênait. Le mépris ou la haine, au moins, elle y était habituée.
« Comme vous voulez. »
La garde fronça les sourcils. La danseuse avait vraiment l’air mal à l’aise. Kalia aussi était mal à l’aise, bien sûr, mais c’était normal : elle était mal à l’aise partout et tout le temps. Elle était capable de s’adapter à la moindre situation banale pour s’y sentir aussi à l’aise qu’un poisson hors de l’eau.
Là, Diane avait l’air d’avoir peur d’elle, ce qui était une vraie nouveauté. Personne n’avait pas peur de Kalia, d’habitude.
« Ça va, fit doucement Axelle en posant une main sur l’épaule de la danseuse. C’est une amie. Elle est là pour t’aider. »
L’elfe enregistra ces derniers mots. Voilà. Il y avait donc bien un piège. Elle le savait. Il ne restait plus qu’à en découvrir la nature exacte.
« D’accord, fit Diane. Un soir, après le spectacle, il y a un type qui est venu me voir. Il voulait... aller plus loin... Ce genre de choses, vous voyez ?
— Je vois.
— Alors, j’ai refusé, continua la danseuse. Mais lui... »
Elle fondit en larmes et Kalia n’eut pas besoin de plus de détails. Axelle lui tapota à nouveau l’épaule, ce qui parut la calmer un peu.
« Même chose pour moi », ajouta simplement Lili. C’était les premiers mots qu’elle avait prononcés depuis qu’elle était arrivée. Elle s’était tenue en retrait, adossée contre le mur depuis le début.
« D’accord. Et vous voulez... porter plainte, c’est ça ?
— Oui, répondit Diane en relevant la tête.
— Il faudrait aller au poste de garde. C’était le même homme ? »
Il y eut un silence.
« Elles sont déjà allées au poste de garde, expliqua Axelle. Et, ouais, c’est le même gars. L’ennui, c’est que c’est un collègue à toi. »
Kalia baissa la tête pour contempler ses pieds. Elle venait de comprendre la nature du piège et cherchait un moyen d’en sortir.
« Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ?
— On pensait que vous pourriez peut-être... commença Diane, timidement.
— Non ! Je ne peux rien faire, d’accord ? Je n’ai aucun pouvoir ! Je ne peux pas arrêter un autre garde ! »
Diane baissa la tête. Elle semblait à nouveau être au bord des larmes. Lili, elle, lui jeta un regard mauvais et lourd de signification.
Kalia baissa la tête et s’en voulut de n’avoir même pas le courage d’essayer de les aider.
« Je ne peux rien faire, répéta-t-elle faiblement.
— Vous vous en foutez, plutôt, répliqua Lili.
— Non. Je ne peux pas. Je suis tout en bas de l’échelle.
— Vous vous en foutez, répéta la danseuse. Vous ne comprenez pas ce que ça peut faire. Tout ce qui vous intéresse, c’est de ne pas hypothéquer vos chances de promotion. »
L’elfe releva la tête, et plongea son regard dans celui de Lili.
« Ce n’est pas vrai. Je comprends. Très bien. »
Il y eut quelques secondes de silence. Axelle, qui était restée silencieuse, leva un sourcil.
« Désolée, fit Lili en baissant la tête.
— Et je n’ai pas de chances de promotion, continua Kalia. C’est plutôt celles de garder ma tête sur les épaules que je ne voudrais pas hypothéquer.
— Bien », coupa Axelle.
L’elfe se tourna vers elle.
« Je suis désolée, je...
— Pas grave. Je vais m’en occuper. Ce sera juste un peu moins légal. »
*****
« Je suis contente que t’aies décidé d’aider mes amies, lança la démone alors qu’elle marchait à côté de Kalia.
— J’ai juste dit que j’allais voir ce que je pouvais faire. Et je n’avais pas vraiment le choix.
— Pourquoi ? J’ai proposé de m’en occuper.
— Tu ne peux pas faire ça ! Ce ne serait pas de la justice. Ce serait de la vengeance.
— Et alors ?
— Ce n’est pas bien ! »
Axelle leva les yeux au ciel.
« Vous me fatiguez, tous, avec votre non-violence à deux balles.
— On n’est pas des barbares.
— Ce n’est pas de la barbarie. Juste une façon claire de poser les limites. »
Kalia haussa les épaules et décida d’abandonner la discussion.
« Bon, et comment tu comptes me faire arriver en Transye Vanille avant ce soir ? demanda-t-elle.
— En volant », répondit Axelle.
*****
Lorsqu’Axelle et Kalia firent irruption dans le réfectoire des pilotes de dragons, il n’y avait plus qu’une jeune femme aux cheveux rouges qui y finissait son petit-déjeuner.
« Salut, lança la démone. Armand n’est pas là ? »
La pilote termina lentement sa bouchée avant de répondre.
« Non. On se connaît ?
— Ouais, répondit la voleuse en se servant un bol de lait. Elle, c’est Kalia, toi, t’es...
— Ly.
— Et moi c’est Axelle. Voilà, on se connaît.
— Axelle ? répéta Ly. J’ai déjà entendu ce nom.
— Armand t’a peut-être parlé de moi ? On a couché ensemble, il y a un bout de temps. J’aimerais bien lui causer. Tu sais où il est ?
— Je n’en sais rien. Je ne suis pas sa mère.
— Peut-être que vous pourriez nous aider tout de même ? demanda Kalia.
— Pourquoi je le ferais ?
— Il nous faudrait un dragon. »
Ly explosa de rire.
« Juste un dragon ? répéta-t-elle, les larmes aux yeux. Ces dragons appartiennent au royaume du Mondar. Même en donnant votre vie, vous ne pourriez pas en avoir un.
— Tout s’achète, répliqua Kalia en déversant le contenu doré de la bourse que lui avait donné la reine sur la table.
— Ou se vole, compléta son amie.
— Ou se vole, concéda l’elfe.
— Il faudrait beaucoup plus que ça, blondinette, répliqua Ly. Cela dit, j’aimerais bien vous voir essayer de voler un dragon.
— Tu commences à me taper sur les nerfs, soupira Axelle en se levant.
— Il paraît que je fais cet effet aux gens.
— Vous ne savez vraiment pas où est Armand ? demanda Kalia, espérant, par ce changement de sujet, faire retomber un peu la tension.
— Non, répondit Ly en haussant les épaules. Un type est venu le voir. Une sorte de mage à l’allure bizarre. »
La démone fronça les sourcils et se demanda ce qu’un mage pouvait bien vouloir à Armand. Puis elle décida que cela importait peu et se concentra sur le sujet le plus immédiat.
« Bon, fit-elle, on va récupérer ce dragon ?
— Comme je l’ai dit, j’aimerais bien voir ça. Il y a une douzaine de gardes.
— Ce serait gênant, si on n’avait pas d’otage. »
*****
Les gardes rechignèrent à laisser passer les voleuses de dragon malgré la menace qui planait sur Ly ; mais l’arbalète de Kalia, après avoir tiré quatre carreaux en moins de dix secondes, acheva de les convaincre.
« Wow », souffla la pilote une fois qu’elles eurent ligoté les gardes et qu’elles furent passées dans la salle des dragons. « Jolie arme.
— Merci.
— Comment ça marche ?
— Eh bien, expliqua Kalia en lui montrant l’engin, d’abord, il y a un cylindre avec des trous, douze, contenant chacun un carreau. Quand j’appuie une première fois sur la détente, le cylindre tourne, passant au carreau suivant.
— Hmmm.
— Là, il y a un levier. En l’actionnant, ça active cette gemme, et ça attire la corde, à cause du petit morceau de pierre placé dessus. Et du coup, ça recharge l’arme. Ensuite, il n’y a plus qu’à appuyer une nouvelle fois sur la détente pour tirer.
— Bien pensé. Je peux voir ?
— Bien sûr, répondit l’elfe en lui tendant l’arme, ravie que quelqu’un s’intéresse à tout son travail.
— Tu n’es quand même pas vraiment maligne, blondinette », fit Ly en retournant l’arme contre sa propriétaire et en actionnant le mécanisme, qui arma l’appareil avec un clac puissant. « Lève les mains. »
Kalia se mordit la lèvre.
« Lève les mains », répéta Ly.
L’elfe obéit, rouge de honte.
« Alors, tu te pisses dessus ? T’as peur de ce que je peux te faire avec ta propre arme ? »
Axelle, qui avait grimpé sur un dragon et essayait depuis plusieurs minutes, sans succès, de le faire décoller, souffla rageusement.
« Hé, je t’ai dit que tu me tapais sur les nerfs ?
— Ouais, répondit Ly en souriant.
— Écoute, si tu ne...
— Ça va », coupa Kalia.
Les deux jeunes femmes se retournèrent vers elle, surprises par sa détermination.
« Ça va ? s’étonna Ly.
— Ça va. On peut discuter, non ? »
La pilote éclata de rire.
« Discuter ? Et tu crois que c’est comme ça que je vais te laisser partir ?
— Oui », répondit l’elfe en se forçant à la fixer dans les yeux, parvenant à ne pas se mordre la lèvre. « Et vous allez nous aider à voler un dragon.
— Pourquoi je ferais ça ?
— Parce que, si je ne me trompe pas, si on prend le dragon d’un de vos concurrents, un type que vous n’aimez pas, ça vous arrange. Non ? »
Il y eut un petit instant de silence. Puis Ly se mit à sourire.
« Hé, mais t’es moins bête que t’en as l’air. Mais si mon envie d’appuyer sur la détente était quand même la plus forte ?
— Alors, c’est vous qui auriez l’air bête, répliqua Kalia en haussant les épaules. Comme je vous l’ai expliqué, le premier coup ne fait que tourner le cylindre. Vous avez armé l’arme, mais à vide. Même en appuyant deux fois sur la détente, ça ne marcherait pas, parce que vous ne l’avez pas fait dans le bon ordre. Cela dit, je préférerais que vous ne tiriez pas, parce que ça abîme la corde. »
Il y eut un nouveau moment de silence, puis Ly haussa les épaules et lui rendit l’arme.
« La mécanique, ce n’est pas mon truc. »
*****
« D’accord, commença Ly en les dirigeant vers une des bêtes. Lui est plutôt costaud, il devrait pouvoir vous amener jusqu’en Transye Vanille. Seulement, vous allez devoir vous débrouiller pour le diriger.
— Parfait, répondit la démone en fixant le dragon, qui avait une drôle de couleur bleue.
— Le problème, c’est que ce n’est pas aussi simple que ça en a l’air. Il faut le contrôler par la pensée.
— De la télépathie ? demanda Kalia en levant un sourcil.
— Pas vraiment. Ils lisent en vous, mais ils ne sont pas humains.
— J’avais remarqué », répliqua Axelle.
Ly soupira nerveusement. Elle détestait être interrompue. Elle détestait devoir passer des heures à expliquer toujours les mêmes choses. Elle détestait par dessus tout aider les gens, surtout les gens qu’elle détestait, c’est-à-dire plus ou moins tous. Elle détestait aussi tout un tas d’autres choses, évidemment, mais la liste serait un peu trop longue pour pouvoir être citée ici dans son intégralité.
« Ce que je veux dire, expliqua-t-elle, c’est qu’il ne faut pas penser, disons, « monte », ou « descends ». Il faut penser au fait même de monter et de descendre ; et si on pense au mauvais truc au mauvais moment...
— Hum, fit Axelle, il vaudrait mieux que ça ne soit pas moi qui le contrôle, alors. J’ai des pensées salaces, des fois. »
*****
Malgré leur manque d’expérience en dragons, Axelle et Kalia finirent par s’envoler et ne rencontrèrent pas de problème durant le voyage. L’elfe, qui était morte de peur au début, avait fini par apprécier le décor et regardait le paysage défiler lentement.
Elle s’inquiétait quand même un peu — mais pas trop, pour ne pas déconcentrer le dragon — pour la suite de la mission. L’idée qu’avait eu son amie était bonne et leur permettrait d’arriver en Transye Vanille en un rien de temps, mais après ? Elle ne connaissait même pas l’emplacement précis de l’épée.
Le pire, c’était que cela ne préoccupait absolument pas Axelle, qui avait l’air de penser que tout se résoudrait facilement avec un peu d’improvisation et que la balade serait follement amusante.
« Bon, fit Kalia tandis qu’elles approchaient. Qu’est-ce qu’on fait ?
— Tu crois que tu pourrais le faire atterrir dans les bois ?
— Il lui faudrait un peu de place. Ça dépend où, j’imagine. D’ici, c’est dur à dire, mais ça me paraît risqué.
— Alors, peut-être qu’on devrait aller faire un tour à pied avant. On arrivera plus discrètement et on n’aura qu’à retourner chercher la bestiole si on apprend que l’épée est à l’autre bout de la forêt. »
*****
Le dragon finit par atterrir un peu avant la tombée de la nuit, devant une auberge qui se trouvait à la limite de la Transye Vanille.
Axelle et Kalia se partagèrent une chambre et convainquirent à grand peine — et à grand renfort de l’or de la reine — le couple qui tenait le lieu de garder le dragon pendant qu’elles iraient en reconnaissance dans la forêt. Lorsque l’aubergiste les prévint qu’il s’agissait d’un endroit dangereux, où, dès la tombée de la nuit, les vampires et les loups-garous vous tombaient dessus et vous vidaient de votre sang tout en vous croquant, Kalia ne put s’empêcher de remarquer le léger sourire sur le visage d’Axelle.
Cette fille était cinglée, il n’y avait pas de doute là-dessus. D’un autre côté, pour un démon, c’était peut-être normal.
Le lendemain, elles partirent à pied vers la Transye Vanille.
« Tu crois que les vampires vont nous attaquer ? » demanda Kalia sur le ton de la conversation.
Axelle se tourna vers elle. Elle ne put voir que le nez et les yeux de son amie, le reste étant cachée derrière un bonnet et manteau trop grands pour elle, mais cela lui suffit pour se rendre compte qu’elle était bien inquiète.
« Ne t’en fais pas, répondit-elle en réajustant le lourd sac qu’elle avait dans le dos. Ils ne sortent pas avant la nuit.
— On aurait peut-être pu, je ne sais pas, recruter des guerriers. Quelque chose comme ça.
— On aurait perdu l’avantage de la discrétion, répliqua la démone. Et de l’argent. »
*****
William entra sans frapper dans le bureau de la reine. Elle avait demandé à le voir dès qu’il serait rentré du Darnolc et, malgré son état de fatigue, il avait accepté. Le contrat n’incluait cependant pas d’être de bonne humeur.
À l’intérieur de la pièce, en plus de la reine, se trouvait un guerrier aux cheveux blonds que William reconnut comme étant Armand. Il avait déjà entendu parler de lui.
« Qu’est-ce que vous voulez ? demanda-t-il sans dire bonjour.
— Wolf, soupira la reine. Vous savez que j’aime que mes hommes fassent preuve d’initiative.
— Vraiment, mademoiselle ?
— En l’occurrence, le fait de nouer une alliance avec un groupe révolutionnaire orc me semble faire preuve de trop d’initiative. Vous voyez ce que je veux dire ?
— Écoutez, mademoiselle, en toute honnêteté, si vous désirez me licencier...
— Je n’ai pas à vous rappeler les termes de notre contrat, n’est-ce pas ? répliqua Lucie de Guymor d’une voix glaciale.
— Sans vouloir vous offenser, mademoiselle, je n’ai pas dormi depuis deux jours, j’ai craché à la gueule du roi orc qui voulait m’acheter et je l’ai payé en me brisant la quasi-totalité des os. Alors si vous voulez quelque chose de moi, arrêtez de tourner autour du pot. »
La reine fronça les sourcils, manifestement surprise par l’attitude de son espion. Puis elle eut un sourire amusé et désigna Armand.
« D’accord. Je vais vous passer l’histoire de prophétie, d’élu et d’arme sacrée. Je veux que vous assistiez ce jeune homme pour trouver l’épée de Lumina. D’après mon conseiller, elle pourrait être redoutable contre notre démon.
— Ça ne rentre pas vraiment dans mes attributions, protesta William. S’il y a un dragon géant à tuer...
— Les seuls dragons que vous croiserez seront ceux qui vous porteront. Votre mission sera surtout d’assurer les arrières d’Armand s’il venait à se faire attaquer.
— Je sais me défendre, protesta le guerrier, et Ly peut m’accompagner.
— William sera un atout caché, expliqua la reine. Au cas où.
— Vous ne croyez pas en faire un peu beaucoup ? demanda le guerrier. Il me semble qu’avec votre diversion, les risques sont déjà bien réduits.
— Diversion ? » demanda William en fronçant les sourcils.
Quelques minutes plus tard, il quitta la pièce d’encore plus mauvaise humeur qu’il n’y était entré.
*****
Dans le village de Téruh, le tavernier jeta un nouveau coup d’œil au soleil qui commençait à s’approcher lentement des montagnes. Il annonça aux quelques clients qui étaient assis à une table ou accoudés au bar qu’il n’allait pas tarder à fermer.
« Foutus vampires, marmonna un type en avalant un grand verre de l’alcool local. On ne peut même pas rester picoler un verre de trop, sinon, vlan !, ils t’égorgent. »
La porte s’ouvrit. Tout le monde se tourna vers le nouveau venu.
Qui, en réalité, s’avérait être une femme. Axelle put voir l’ensemble des regards la suivre alors qu’elle se dirigeait vers le bar.
« Salut, lança-t-elle au tavernier. Je cherche l’épée de Monkilla. »
*****
Sur la place du village, Kalia, assise sur un banc, attendait en grelottant. Il faisait encore plus froid en Transye Vanille qu’elle ne s’y était attendue.
Le soleil était en train de passer derrière les montagnes lorsqu’Axelle la rejoignit.
« Alors ?
— Ils ne savent pas où est l’épée.
— Étonnant.
— En revanche, ils m’ont parlé d’une espèce de sorcière qui vivrait en dehors du village et qui pourrait en savoir plus. On dit qu’elle ne sort pas en journée.
— Et que la nuit », compléta Kalia qui avait discuté avec deux vieilles dames sur la place, « elle rôde.
— Et qu’elle offre son corps à Satan, termina Axelle en soupirant. Voilà une piste prometteuse. »
Kalia jeta un coup d’œil en direction du soleil et grimaça.
« Je ne voudrais pas t’alarmer, mais il fait presque nuit, non ?
— Et alors ? Ça tombe bien, elle sera dehors. Avec un peu de chance, on va la trouver.
— Et si c’est une vampire ?
— C’est une sorcière, qui s’offre à Satan. Pas une vampire. Ne mélangeons pas tout.
— Et si on en croise ?
— Alors tu n’auras pas trimballé ton arbalète pour rien », répliqua Axelle en se dirigeant vers les bois sombres.
*****
En règle générale, lorsque des héros — ou des héroïnes, mais c’est plus rare vu qu’elles doivent s’occuper des enfants et de la maison — partent dans une forêt obscure à la poursuite d’une sorcière, lorsqu’ils peuvent à tout moment tomber sur un vampire ou un loup-garou et qui plus est lorsque le sort du monde est entre leurs mains, une pleine lune éclaire les lieux, ce qui, d’une part, ajoute au côté fantastique de la scène et, d’autre part, empêche les protagonistes de se cogner aux arbres toutes les trente secondes.
Ni Kalia ni Axelle n’étaient apparemment de vraies héroïnes, car il faisait nuit noire. La démone trébucha une nouvelle fois sur une racine et heurta son amie
« Je crois, fit cette dernière en grelottant, qu’on devrait abandonner. Revenir demain. Avec des torches. Et des manteaux en plus.
— Tu saurais rentrer ?
— Hum. J’imagine que tu n’as pas de quoi faire un feu ?
— Non. »
Au loin, un loup se mit à hurler.
« Je sens que la nuit va être longue », soupira Kalia.
*****
Annabelle se cacha derrière un arbre en entendant les bruits de pas. Ça y est, songea-t-elle. On l’avait repérée. Des soldats venaient l’arrêter. On ne faisait pas de sorcellerie sans en payer les conséquences un jour ou l’autre.
Elle jeta un coup d’œil à la forêt à travers son morceau de verre enchanté qui lui permettait de voir en pleine nuit. Elle vit deux femmes et constata avec soulagement qu’elles ne ressemblaient pas à l’idée qu’elle se faisait de mercenaires ou d’inquisiteurs.
« Bonsoir, Mesdemoiselles, lança-t-elle. Vous cherchez quelque chose ?
— Vous n’auriez pas une allumette ? demanda Axelle. On n’y voit rien.
— Non, répondit Annabelle. Qu’est-ce que vous voulez ?
— On cherche l’épée de Monkilla, répondit Kalia. On nous a dit que vous pourriez nous aider.
— Et vous êtes ?
— Je m’appelle Kalia. En mission pour la reine d’Erekh.
— Je m’appelle Axelle. En mission pour Kalia. »
Annabelle hocha la tête. Elles ne paraissaient pas bien dangereuses, malgré le fait que la plus petite se disait en mission pour la reine. Pas dangereuses, sauf pour elles. Si elle les laissait là, elles mourraient probablement de froid durant la nuit.
« Enchantée. Je suis Annabelle, sorcière. »
*****
La sorcière accompagna les deux jeunes femmes vers une caverne où elle avait élu domicile. Elle alluma quelques bougies, ce qui soulagea énormément Kalia, qui était fatiguée de trébucher tous les trois pas. Elle put enfin voir à quoi ressemblait la magicienne.
Elle était grande, avait des cheveux blancs et un visage pâle. Pas étonnant, si elle ne sortait que la nuit. Son regard se tourna ensuite vers le morceau de verre qu’elle avait entre les mains.
« C’est du verre enchanté ?
— Oui, répondit Annabelle. Ça permet de voir dans l’obscurité.
— Je peux regarder ? »
La sorcière le lui tendit. L’elfe tourna avec précaution l’objet entre ses mains, puis elle le plaça au niveau de son œil et prononça à mi-voix quelques paroles inintelligibles.
« Waow. C’est la première fois que j’en essaie. Ça marche bien.
— Si tu veux t’amuser, je peux éteindre la torche, suggéra Annabelle.
— Hum, non, fit Kalia en rendant l’objet. Il faut qu’on parle de choses plus sérieuses. On cherche l’épée de Monkilla.
— L’épée de Monkilla. D’accord. La question est : est-ce qu’une envoyée de la reine voudra m’arrêter au passage ou pas ? »
Annabelle fixait Kalia et cette dernière n’eut comme seul recours que de détourner le regard vers ses pieds.
« Pourquoi on vous arrêterait ? demanda Axelle.
— La sorcellerie est interdite.
— La sorcellerie est interdite, répéta l’elfe, fixant toujours ses pieds. Sa pratique peut être punie de la peine de mort. Article E-231 du code de lois. »
Axelle se demanda une fraction de seconde si elle connaissait vraiment les numéros ou si elle les inventait. L’elfe finit par relever la tête et regarda timidement Annabelle.
« Ceci dit, nous sommes en Transye Vanille. Même si je le voulais, je n’aurais pas le droit de vous arrêter.
— De toute façon, ajouta la démone, on sait même pas à quoi ça ressemble, la sorcellerie. Rien ne nous prouve que vous la pratiquez.
— Ça ne me surprend pas, fit Annabelle. Les démons ne s’intéressent pas beaucoup à tout ça. Quand aux elfes, ils préfèrent la magie, ajouta-t-elle en se tournant vers Kalia. En général.
— C’est quoi, la différence ? demanda Axelle.
— La sorcellerie permet de réaliser certains enchantements, certains maléfices, et la guérison.
— La magie, compléta Kalia, c’est tout ce qui est boules de feu, éclairs, ce genre de choses.
— Pourquoi c’est interdit de permettre la guérison ? demanda Axelle.
— Parce que dans certains cas... eh bien, c’est une insulte à Dieu.
— Je ne comprends pas.
— La sorcellerie permet la manipulation du corps humain. C’est utile par exemple pour guérir une blessure, mais ça ne se limite pas à cela. Il y a d’autres usages que la morale réprouve, comme permettre d’interrompre une grossesse, ce genre de choses.
— J’ai connu une sorcière qui avait utilisé ça pour changer de sexe », ajouta Kalia avant de réaliser que ses deux interlocutrices la regardaient d’un drôle d’air. « Ben quoi ?
— C’est censé être une insulte à Dieu ? s’étonna Axelle. Je veux dire, moi, j’ai connu une de Ses anges qui avait...
— Hum, hum ! interrompit Annabelle, qui n’avait manifestement pas envie que la discussion parte sur ce terrain. Tout ça pour dire que le simple fait d’avoir un livre sur la sorcellerie ou un objet enchanté est passible de prison. C’est pour ça que je me demandais comment une envoyée de la reine allait avoir envie de réagir. »
Kalia haussa les épaules.
« Je n’ai pas envie de réagir. Je n’ai rien contre.
— Et tu sais te servir d’un verre enchanté, ajouta Annabelle.
— J’ai aussi un livre, chez moi.
— Ah ? demanda Axelle.
— Mon exemplaire du Code de Lois d’Erekh de 1732 ne contient pas vraiment que les lois d’Erekh telles qu’elles étaient en 1732. »
*****
Après toute une journée et une bonne partie de la nuit passées à marcher, Kalia s’endormit rapidement, alors qu’Annabelle et Axelle continuèrent à discuter un moment.
« Pourquoi est-ce qu’une démone cherche à mettre la main sur une épée tueuse de démons ? Envie suicidaire ?
— Je ne cherche rien, répliqua Axelle, je donne juste un coup de main à Kalia. Ce n’est pas pour me tuer moi, de toute façon, mais un connard de démon qui est apparemment chef des orcs et qui se verrait bien aussi chef d’Erekh. Il y a une histoire de prophétie aussi, je crois.
— Pour faire bref, le sort de votre pays est entre vos mains ?
— Un truc comme ça, ouais.
— Et c’est elle qui est envoyée pour sauver le monde ? » demanda Annabelle en désignant l’elfe endormie. Elle paraissait sceptique.
« Pas le monde, corrigea Axelle. Le pays. Cela dit, je dois dire que c’est bizarre. La reine aurait pu filer cette mission à un certain nombre de héros un peu plus grands et un peu plus costauds.
— Oui, et il y a autre chose.
— Quoi ?
— D’après ce que je sais, l’épée de Monkilla se trouve dans le château de Miya, à une journée de marche à l’est. Seulement, je n’ai jamais entendu parler de votre histoire d’Élu qui doit la porter.
— Bah. La meilleure façon de savoir, c’est d’aller voir.
— Faites attention à vous. Tout cela me paraît plutôt malsain. »
*****
William regarda le dragon en face de lui et grogna. Il n’avait aucune envie de remonter sur une de ces sales bêtes. Le voyage pour rentrer du Darnolc l’avait épuisé et il aurait aimé dormir.
Malheureusement, la reine lui avait expliqué ce qui se cachait derrière le terme de « diversion » et il n’aimait pas ça. Pour ce qu’il en avait compris, ça consistait à envoyer à la mort une gamine.
Il essaya de relativiser. Tout cela n’était pas bien reluisant, mais il ne connaissait pas cette fille. Il l’avait à peine aperçue après avoir été arrêté. Par ailleurs, il n’était pas sûr qu’elle courre un danger. Peut-être que la reine était paranoïaque et qu’aucun ennemi ne tenait à mettre la main su ce genre d’arme avant elle.
Seulement, il n’y croyait pas trop ; et, même s’il l’avait juste croisée, il avait bien aimé Kiala. Ou Lakia. Quelque chose comme ça, en tout cas.
Finalement, il haussa les épaules et grimpa sur le dragon. Après tout, il était un vampire, ça ne lui ferait pas de mal de passer quelques jours en Transye Vanille.
*****
Elle se retourna sans ouvrir les yeux.
« Kalia ? répéta Axelle.
— Hmmm ?
— Il faudrait que tu te lèves. »
L’elfe parvint à ouvrir les yeux, ce qui lui demanda un effort conséquent.
« Déjà ? soupira-t-elle.
— Je préférerais arriver au château de Miya avant qu’il ne fasse nuit.
— Le château de Miya ? demanda la lève-tard.
— C’est là où il y a l’épée que tu cherches. Il paraît que c’est hanté, alors si on pouvait être reparties de là avant que le soleil se couche, ça m’arrangerait.
— Hanté ? Comment ça, hanté ?
— Des fois, de la lumière serait visible la nuit, ce genre de choses.
— Hmmm. Ce n’est pas, disons, des gens qui passent et qui profitent de l’abri ?
— Ça me surprendrait, répliqua Annabelle, qui était en train de boire une tasse de thé. Le château est situé au bout d’un chemin escarpé bordé par les falaises.
— Original, marmonna Axelle.
— Accessoirement, des gens prétendent avoir reconnu Miya.
— Vous voulez dire qu’ils ont reconnu quelqu’un né plusieurs siècles avant leur naissance ? » objecta Kalia.
La sorcière haussa les épaules.
« D’accord, cela n’est peut-être pas très probant, mais ça ne se serait pas extraordinaire. Miya était une vampire et la mort des vampires est toujours toute relative.
— Elle était comment, cette Miya ? demanda Axelle. Plutôt gentille, ou... ?
— Certains vampires l’aiment bien, mais il y a des rumeurs qui disent qu’elle se baignait dans le sang de vierges, ce genre de choses.
— Bah, il suffit de ne pas être vierge, répliqua Axelle. Enfin, j’aimerais mieux finir tout ça avant la nuit. Donc si tu pouvais te dépêcher un peu... »
Kalia hocha la tête, se leva et enfila son manteau.
« Prends ça, fit Annabelle en lui tendant le morceau de verre enchanté que l’elfe avait essayé la veille.
— Merci. Pourquoi ?
— Ce n’est pas tous les jours que j’ai une visiteuse qui s’intéresse à la sorcellerie. Surtout une envoyée de la reine d’Erekh. »
*****
La suite du voyage fut loin d’être agréable. Il faisait froid, il neigeait et, pour couronner le tout, le vent s’était levé. Les arbres réduisaient heureusement sa puissance mais, périodiquement, la neige glacée venait lacérer le visage de Kalia, malgré son bonnet et son écharpe.
Elle lacérait sans doute aussi celui d’Axelle, mais cela ne paraissait pas déranger outre mesure cette dernière, qui continuait à avancer avec de grandes enjambées.
L’elfe, elle, manquait de trébucher à chaque pas. Elle avait les pieds gelés, ou du moins encore plus gelés que le reste du corps.
Elle finit par tomber à genoux.
« Je... je n’en peux plus », dit-elle faiblement.
Axelle se retourna et alla s’agenouiller en face d’elle.
« Ça ne va pas ? demanda-t-elle.
— J’ai froid. J’ai faim. J’ai sommeil. Je n’arrive plus à marcher. Je crois que je n’arriverai pas jusqu’au bout.
— Vraiment ?
— Continue. Sans moi. L’essentiel... c’est d’accomplir la mission...
— Ne dis pas de conneries. Tu crois vraiment qu’une épée vaut plus que ta vie ?
— Le sort d’Erekh vaut plus que ma vie.
— Hmmm, ça se discute. »
Axelle se redressa et retira son manteau, qu’elle posa sur les épaules de l’elfe. Puis elle lui tendit la main et l’aida à se relever à son tour.
« On n’est plus très loin, d’accord ? Appuie-toi sur moi. »
Kalia enfila le manteau et plaça son bras autour de l’épaule de son amie.
« Tu ne vas pas avoir froid ?
— Ça ira. Je ne suis pas frileuse, répondit Axelle en commençant lentement à repartir en la soutenant.
— Pourquoi tu fais tout ça pour moi ?
— Tout quoi ?
— M’accompagner ici, te geler, ce genre de choses.
— J’en avais marre de Nonry, ça me fait des vacances.
— J’ai connu plus sympa, comme vacances.
— Hé, je suis une démone, tu te souviens ? L’enfer, la chaleur, tout ça ; alors les forêts enneigées, ça me change un peu. »
*****
Malgré le soutien d’Axelle, Kalia avait de plus en plus de mal à continuer. Cela ne s’améliora pas lorsqu’elles sortirent de la forêt et entamèrent la dernière ligne droite, qui n’en était, à vrai dire, pas une, puisqu’il s’agissait du traditionnel chemin sinueux bordé de précipices qui menait vers tout château vampirique digne de ce nom.
« Je n’en peux plus, souffla l’elfe en perdant l’équilibre.
— On est presque arrivées », l’encouragea Axelle en l’empêchant de s’écrouler.
Elle se maudissait intérieurement pour ne pas avoir réalisé plus tôt dans la journée que les elfes, comme la plupart des gens, ne résistaient pas aussi bien aux variations de température que les démons.
À quelques mètres du château, elle réalisa que Kalia avait perdu connaissance. Elle dut la traîner pour atteindre l’édifice, qui était sombre et immense, surtout lorsqu’on était habitué à vivre dans une chambre sous les toits à Nonry.
S’il n’avait pas fait jour, on aurait sans doute pu apercevoir des silhouettes de chauves-souris voletant autour des tours. Un énorme écriteau au-dessus de la porte proclamant, avec des lettres en néons clignotants, « ICI VIT UN VAMPIRE » n’aurait pas été plus explicite.
Le portail, comme le reste, était démesurée et, surtout, fermé. Axelle tenta de le pousser mais c’était solidement verrouillé.
Elle décida de tenter sa chance en frappant, même si c’était plutôt stupide, étant donné que le château était supposé être abandonné ; ou hanté, au mieux, mais les fantômes n’ouvraient que rarement quand on frappait. Il y eut pourtant un cliquetis métallique et la porte tourna lentement, dans un grincement lugubre. Il n’y avait personne derrière.
Axelle ne se posa pas de questions et traîna Kalia à l’intérieur pour la mettre à l’abri du vent. Une fois qu’elles furent entrées, la porte se referma derrière elles dans un nouveau grincement.
La démone arbora un léger sourire.
« Dire que je me demandais pourquoi des gens croyaient que c’était hanté... »
Malgré tout son sang-froid, elle ne put s’empêcher de sursauter lorsque toutes les bougies du hall s’allumèrent en même temps. Elle attendit les orgues et le tonnerre, mais, à sa grande déception, ils ne vinrent pas.
Elle transporta Kalia jusqu’à un salon, tandis que les bougies continuaient à s’allumer sur son passage.
Lorsqu’elle étendit son amie sur un canapé, ce fut même les bûches présentes dans la cheminée qui s’embrasèrent. Ça l’arrangeait plutôt : elle n’avait rien pour allumer un feu et il ne faisait pas très chaud.
Les flammes réveillèrent l’elfe, qui ouvrit les yeux, surprise, et dévisagea un instant la pièce.
« Ça va mieux ?
— Oui, répondit la jeune femme. Ça fait du bien de ne plus sentir ce vent.
— Par contre, il vaudrait peut-être mieux enlever ces vêtements trempés. »
Kalia hocha la tête et commença à se déshabiller, ce qui prit un certain temps. Elle retira ses bottes, ses chaussettes trempées, enleva le manteau qu’Axelle lui avait passé, puis le sien, puis finalement son tricot et ne garda que sa chemise, qui était presque sèche. Finalement, elle retira aussi son pantalon, ainsi que son autre pantalon, qui étaient presque aussi détrempés l’un que l’autre, et alla s’asseoir à côté du feu pour se réchauffer.
Axelle, elle, avait tout retiré et s’était entourée en échange d’un tissu qui traînait sur un fauteuil.
« Je dois dire, fit-elle en se vautrant dans celui-ci, qu’être au chaud et au sec, ça fait du bien. Je ne pensais pas qu’il ferait si froid.
— Oui. J’ai du mal à imaginer comment les gens du coin peuvent tenir tout un hiver.
— En évitant de sortir quand il y a du vent, j’imagine », répondit Axelle en souriant.
*****
Après un repas frugal constitué d’un pain acheté deux jours plus tôt à Nonry et d’eau on ne peut plus fraîche, Axelle et Kalia se décidèrent à aller fouiller le château à la recherche de l’épée de Monkilla.
Avant cela, il leur fallait cependant trouver de quoi se couvrir un peu car, s’il ne faisait pas aussi froid que dehors, leurs vêtements actuels n’étaient suffisants qu’à moins d’un mètre de la cheminée et n’auraient pas été très convenants en cas de rencontre avec un fantôme ou un vampire ressuscité.
Elles trouvèrent une chambre au premier étage où traînaient quelques habits. Kalia récupéra un pantalon trop large et un manteau noir qui lui descendait jusqu’aux chevilles, tandis qu’Axelle enfila une robe rouge à dentelle, très jolie et très gothique, parfaitement adaptée à la décoration mais un peu moins à la température.
Elles purent ensuite commencer sérieusement leur exploration. En l’occurrence, cela consistait à déambuler dans les longs couloirs vides en jetant des coups d’œil par les portes pour voir si l’épée ne traînait pas dans une chambre ou une bibliothèque.
Les bougies et les torches continuaient à s’allumer sur leur passage, mais, à l’exception du bruit du vent qui pouvait ressembler aux hurlements d’un fantôme, elles n’avaient pas encore remarqué de véritable manifestation surnaturelle.
Kalia tenait tout de même son arbalète à la main, au cas où. Il était peu probable qu’elle soit utile contre un fantôme, mais son poids la rassurait.
Alors qu’elles marchaient lentement dans le couloir du troisième étage, un homme aux cheveux blancs apparut quelques mètres devant elles.
Kalia sursauta et appuya instinctivement sur la détente de son arbalète ; mais Axelle avait déjà dévié son bras vers le haut et le carreau alla se planter dans le plafond.
« Tsss. On ne tue pas les inconnus quand on est polie.
— Désolée, s’excusa l’elfe. J’ai cru que c’était un fantôme.
— Peut-être que c’en est un. Êtes vous le fantôme de Miya ? »
Kalia se donna un grand coup sur le front avec la paume de sa main.
« Miya était une femme, souffla-t-elle en secouant la tête.
— Miya est aussi morte il y a près de quatre siècles, ajouta l’homme, au cas où vous ne seriez pas au courant.
— Certes, mais comme le château est hanté, je me disais que... »
Elle ne put pas terminer sa phrase, car l’homme éclata de rire.
« Hanté ? répéta-t-il. Je suppose que c’est la première fois que vous venez ici ?
— Euh... oui.
— Vous n’êtes pas des vampires ?
— Euh... non. »
L’homme leva un sourcil.
« Étrange. Normalement, la porte ne s’ouvre pas aux humains.
— Je suis une elfe », précisa Kalia.
Axelle, elle, préféra s’abstenir de mentionner qu’elle était démoniaque. Démons et vampires ne s’entendaient pas toujours bien ; la solidarité entre créatures réputées maléfiques n’était plus ce qu’elle avait été.
« Ah, c’est peut-être ça, reconnut l’homme. Alors, apprenez, jeunes demoiselles, que ce château n’est pas hanté, mais qu’il sert de... relais.
— Pardon ?
— Disons que, pour un vampire, il n’est pas très... commode de s’arrêter dans une auberge, si vous voyez ce que je veux dire ? Ce château, comme certains autres, permet de s’abriter pour la journée. Ou plus.
— Ah ?
— Il n’est pas hanté. C’est juste... un sort. Une sorte de... commodité.
— Pratique, fit Axelle. Au fait, sans vouloir vous offenser, vous comptez nous sucer le sang ?
— Ici, ce serait malvenu, répondit le vampire en souriant.
— Est-ce que vous sauriez où se trouve l’épée de Monkilla ? demanda l’elfe.
— Monkilla ? répéta le vampire, visiblement troublé par ce nom. Bien sûr que je sais où cette maudite épée se trouve. Dans la tombe de Miya.
— Hein ? s’étonna Axelle.
— Monkilla a tué Miya il y a quatre siècles. C’était pendant la guerre entre Erekh et la Transye Vanille. Malgré notre défaite, nous avons pu récupérer son corps et Miya repose maintenant en paix dans la crypte de ce château. L’épée qui l’a tuée est enterrée avec elle. »
Le vampire paraissait ému en évoquant cette vieille histoire. Kalia se demanda s’il avait côtoyé Miya avant qu’elle ne mourût.
« Évidemment, continua le vampire, vous n’êtes pas au courant. Ce ne sont pas des histoires qui intéressent les mortels.
— Je ne suis pas vraiment mortelle », rectifia Kalia.
Les elfes s’arrêtaient en effet de vieillir lorsqu’ils atteignaient l’âge adulte, même s’ils pouvaient toujours être tués par une flèche, une épée, le froid ou une maladie. L’immortalité reste toujours toute relative.
En tout cas, l’histoire l’intéressait.
« Vous êtes trop jeune pour ces vieilles histoires, non ?
— Comment vous savez que je suis jeune ? Les elfes ne vieillissent pas.
— Allons, fit le vampire, vous n’avez même pas atteint votre taille adulte. »
Quelques secondes s’écoulèrent dans un silence pesant avant que la jeune femme ne réponde, glaciale :
« J’ai atteint ma taille adulte.
— Vraiment ? demanda le vampire. D’habitude, les elfes adultes sont plus... »
Il ne termina pas sa phrase, sentant qu’il s’aventurait sur un terrain glissant.
« Plus... ?
— Eh bien... plus... grands. Et les femmes elfes sont plus... ont plus de... hum !
— De hum ? »
Ce n’était plus un terrain glissant, mais carrément des sables mouvants.
« Disons, plus de... »
Il fit, avec ses deux mains, un geste en demi-cercle au niveau de sa poitrine, ce qui déclencha un nouveau silence, plus long que le précédent. Pendant un moment, il fit plus froid dans le couloir que dehors et ce malgré la neige et la tempête.
« Je suis adulte, reprit l’elfe.
— Désolé. Je ne voulais pas vous offenser.
— C’est raté.
— Comment pourrais-je me faire pardonner ? »
Kalia garda quelques instants son air mauvais, puis elle se décida à sourire.
« Vous pourriez commencer par me parler un peu de cette guerre. Je n’ai jamais réussi à trouver d’informations intéressantes là-dessus... »
Le visage de l’homme s’éclaira.
« Une seconde », dit-il et il se précipita dans la chambre voisine.
Il en ressortit au bout de quelques instants, un vieux livre à la couverture en cuir à la main.
« Ce sont mes notes, expliqua-t-il. À l’époque, on n’avait pas d’imprimerie, alors il n’y en a pas beaucoup d’exemplaires... »
Il le tendit à Kalia, la main tremblante.
« Tenez, continua-t-il, prenez-le comme cadeau, pour me faire pardonner mon indélicatesse. »
La jeune femme attrapa le livre et examina un moment sa couverture. Sur le cuir noir usé était simplement écrit, en lettres d’or à moitié effacées par le temps :
Gil De Relly
1340 - 1342 : Une guerre perdue d'avance
« Vous... bafouilla Kalia. Vous êtes monsieur De Relly ?
— Vous connaissez mon nom ? s’étonna le vampire.
— Bien sûr ! C’est vous qui avez écrit Vérité et contre-vérité sur le vampyre ! »
Elle en avait presque les larmes aux yeux. De Relly aussi était tout émoustillé de voir qu’une inconnue avait lu son livre et semblait l’apprécier.
Axelle, qui ne comprenait pas comment quelques bouts de papiers jaunis par le temps et un peu d’encre séchée pouvaient déchaîner autant de passion, dut prendre son mal en patience tandis qu’ils se mettaient à parler de vieux bouquins et de personnes mortes depuis des siècles. Il n’y avait d’ailleurs que dans la littérature vampirique que les auteurs morts depuis des siècles pouvaient continuer à assurer des dédicaces.
La démone finit tout de même par réussir à rappeler à Kalia qu’elles n’étaient pas venues dans ce château pour parler de livres mais pour récupérer une épée.
« Vous voulez dérober l’épée de Monkilla ? demanda Gil de Relly en blêmissant.
— Ben, on est un peu venues là pour ça.
— Vous n’avez pas le droit ! Ce serait un blasphème !
— Écoutez, monsieur de Relly, fit Kalia d’une voix douce. Nous n’allons pas piller la tombe de Miya, mais prendre l’épée qui l’a tuée.
— Mais...
— Si vous y réfléchissez bien, nous retirons une épée maudite pour lui permettre de reposer en paix, non ? suggéra l’elfe.
— C’est... une façon de voir les choses », admit le vampire qui ne paraissait pas très convaincu par l’argument mais n’avait manifestement pas envie de s’opposer à une de ses rares lectrices.
*****
La crypte n’était éclairée que par quelques bougies, mais elle ne ressemblait pas beaucoup à une crypte de château vampirique. Elle manquait de toiles d’araignées, de crânes et de cercueils.
Il n’y avait qu’une tombe, au centre, devant laquelle traînaient quelques fleurs fanées.
Sur la pierre tombale était simplement écrit :
Ici repose Elizabeth Miya
Morte pour la liberté
1123 - 1151
1151 - 1342
« Morte pour la liberté ? lut Axelle. Je croyais qu’elle prenait des bains de sang, ce genre de choses ?
— Ce sont les gagnants qui écrivent l’histoire. Elle a perdu.
— C’était bien une vampire du coin, non ? Avec un château et les villages de gens pratiquement en esclavage autour ? C’est comme ça que ça marche, ici, que je sache... »
Kalia haussa les épaules.
« Tu sais, dit-elle, je ne connais rien sur elle. On ne parle pas beaucoup de la guerre entre Erekh et la Transye Vanille. D’après ce qu’en a dit monsieur de Relly, et tu le saurais si tu avais écouté, elle voulait que les hommes et les vampires vivent ensemble. Son rêve est mort avec elle.
— Hmmm, fit Axelle en tournant autour de la tombe. Si tu le dis. Bon, comment on ouvre ce truc ?
— Je n’aime pas trop ça, fit la jeune femme.
— Quoi ?
— On profane quand même une sépulture...
— Kalia, on a volé un dragon, on s’est tapé des journées de marche à pied dans le froid et il reste encore tout le retour à faire, tout ça pour récupérer une putain d’épée, alors maintenant qu’on est là, on va peut-être la prendre, non ?
— Mais...
— Je ne sais pas si Miya prenait des bains dans du sang de vierges ou si c’était quelqu’un de bien, mais ce que je sais, c’est qu’à l’heure actuelle, il me semble qu’on a plus besoin de l’épée qu’elle. En plus, ce serait dommage que tu ais convaincu ton nouvel ami de nous laisser faire si on abandonne maintenant.
— Bon, d’accord.
— Viens voir, je crois qu’il faut soulever ici. »
Kalia approcha et s’agenouilla à côté d’Axelle. La pierre paraissait en effet pouvoir être soulevée, mais elle semblait aussi être plutôt lourde.
« Il faudrait un levier.
— Je pense que je pourrais y arriver sans », expliqua la démone en essayant de trouver une prise pour ses doigts. « Si seulement j’arrivais à l’attraper correctement... »
Elle parvint finalement à trouver un début de prise, ferma les yeux, grogna et parvint à lever la pierre d’un ou deux centimètres. Elle put alors passer ses doigts dessous et la fit monter un peu plus.
« Tu es au maximum ?
— Je crois », grogna-t-elle, le visage rougi par l’effort.
Kalia essaya de passer le bras à l’intérieur, mais ne parvint pas à sentir le fond.
« Ça a l’air profond. »
Elle attrapa le verre enchanté et prononça les mots qui activaient la vision nocturne, puis s’allongea à côté de l’ouverture.
« Si tu veux y aller, fit Axelle, dépêche toi, je ne vais pas tenir éternellement. »
L’elfe obéit et se glissa à l’intérieur, la tête la première. Ce qu’elle aperçut ne l’enchanta guère : la tombe avait un peu moins d’un mètre de profondeur et, surtout, l’épée se trouvait de l’autre côté, inaccessible à moins de descendre entièrement. Elle glissa jusqu’au sol et se retrouva contre le squelette de Miya, dont la tête gisait séparée du reste du corps.
Elle ferma les yeux et respira lentement pour essayer d’oublier ce qu’il y avait à côté d’elle, l’odeur étouffante, la poussière, et le fait que si elle ne se dépêchait pas un peu, Axelle, qui respirait de plus en plus bruyamment, finirait par lâcher prise.
Finalement, elle préféra ne pas oublier ce dernier fait, rouvrit les yeux et glissa son bras par-dessus le cadavre. Ses doigts touchèrent d’abord la lame glacée, puis elle parvint à localiser la poignée et à saisir l’arme. Elle la fit ensuite glisser hors de la tombe par l’ouverture.
« Je remonte », annonça-t-elle.
Elle se préparait à le faire lorsqu’elle entendit un claquement étourdissant au-dessus d’elle. Son cœur s’emballa.
« Axelle ? » demanda-t-elle.
Comme toute réponse, elle n’entendit qu’un rire démoniaque, qui lui parvenait étouffé.
« Axelle ? répéta-t-elle plus fort. Axelle ! Ce n’est pas drôle !
— Oh, si, c’est drôle. Tu t’imaginais vraiment que j’allais te laisser ramener cette épée à la reine ? »
Kalia se mordit la lèvre, paniquée.
« Qu’est-ce que tu racontes ? Sors-moi de là !
— Je crois que tu n’as pas bien compris. Je suis une démone, tu te souviens ? Je ne vais pas te laisser récupérer la seule arme capable de m’empêcher de conquérir Erekh. »
Kalia ne comprenait pas. Ni comment son amie pouvait la trahir comme ça, ni comment elle avait pu jouer la comédie tout le long.
Elle comprit cependant qu’elle allait mourir, dans cette tombe. Une mort lente, probablement de faim ou de manque d’air.
Puis il y eut un grincement tandis que la pierre était à nouveau soulevée.
« D’accord. Ça n’était pas drôle.
— Espèce de sale...
— Sors, grogna Axelle. Tu m’insulteras après. »
Kalia ne se fit pas prier et se glissa dehors aussi vite qu’elle le put. Une fois sortie, elle respira à pleins poumons l’air qui lui paraissait tellement frais.
La démone lâcha une nouvelle fois la pierre.
« Espèce de sale... reprit Kalia, cherchant ses mots. De sale... »
Elle n’était pas très douée pour les insultes et elle était au bord des larmes, ce qui ne l’aidait pas à trouver l’inspiration.
« Ça va, fit Axelle. C’était une blague. Tout va bien.
— Comment tu as pu faire ça ? C’est cruel ! J’ai cru que tu...
— Au moins, répliqua la démone avec un léger sourire, après ça, tu éviteras de dire que j’ai bon fond. »
*****
Il faisait meilleur au retour qu’à l’aller. Le vent était en effet tombé pendant la nuit et il y avait même du soleil le matin. Kalia garda tout de même le manteau qu’elle avait trouvé dans le château, parce qu’il était chaud, de meilleure qualité que ce qu’elle pourrait jamais se payer et que ce n’était pas vraiment du vol.
Il n’en restait pas moins que le trajet était long et qu’elle commençait à en avoir par dessus la tête de ces journées de marche dans la neige qui n’en finissaient pas. Heureusement que le château de Miya n’était pas au plus profond de la Transye Vanille : elle n’aurait pas supporté deux semaines à ce régime.
Heureusement aussi qu’il y avait Axelle qui, en plus de l’encourager lorsqu’elle avait envie d’abandonner ou de s’arrêter là pour la nuit, en plus d’être une présence rassurante lorsque des hurlements de loups se faisaient entendre dans les bois voisins, permettait surtout de passer le temps en discutant tandis qu’elles marchaient sur ces chemins sans fin.
Elles parlèrent du monde, de ce qu’il faudrait changer pour qu’il soit plus vivable, ce qui incluait un nombre certain de choses, puis elles discutèrent d’Erekh et du Darnolc, de magie et de vampires, d’elfes et de démons, avant de centrer un peu plus la discussion sur une certaine elfe spécifique et une certaine démone spécifique.
Après une dizaine d’heures de marche, alors que la nuit allait commencer à tomber, Kalia avait l’impression de connaître son amie depuis toujours et lui avait même presque pardonné sa mauvaise plaisanterie de la veille.
*****
Vers le crépuscule, elles aperçurent le petit chemin cerné par les montagnes qui leur permettrait de rejoindre l’auberge où elles s’étaient arrêtées à l’aller.
L’elfe se réjouissait d’être bientôt arrivée, mais Axelle ne partageait pas son enthousiasme. Elle paraissait inquiète et se retournait régulièrement depuis quelques minutes, sans rien parvenir à voir.
Alors qu’elles s’approchaient de la limite de la forêt, elle se colla à Kalia et lui murmura à l’oreille :
« Je ne suis pas sûre, mais je crois que quelqu’un nous suit.
— Hein ?
— Écoute, tu vas continuer seule jusqu’à l’auberge et demander à récupérer le dragon.
— Et toi ?
— Je vais rester un moment. Je veux savoir qui nous surveille.
— Je n’aime pas ça.
— Ça ira. Je pense que c’est juste un vampire ou un truc dans le genre, mais j’aimerais en avoir le cœur net.
— Juste un vampire ? Prends au moins mon arbalète.
— D’accord, accepta Axelle en souriant. Tu prends l’épée de Monkilla en échange ? »
Lorsqu’elles échangèrent les deux armes et que la démone attrapa l’arbalète, elle fut surprise par son poids. Bien sûr, ce n’était pas si étonnant étant donné qu’elle avait un énorme cylindre métallique qui contenait une douzaine de carreaux ; mais elle se demanda comment Kalia pouvait s’en servir.
L’elfe devait avoir plus de force dans les bras que ce que sa petite taille ne laissait supposer.
« Tu sais comment ça marche ?
— Ouais. Détente pour faire tourner, levier pour recharger, détente pour tirer.
— Il faut faire dans le bon ordre...
— ... sinon ça abîme la corde, compléta Axelle en souriant. Je sais.
— Bien.
— À tout à l’heure.
— Fais gaffe à toi. »
La voleuse acquiesça de la tête et regarda son amie s’éloigner quelques instants. Puis elle passa l’arbalète en bandoulière dans son dos, grimpa à un arbre et attendit.
Ce fut au bout d’une bonne dizaine de minutes, alors qu’elle commençait à se demander si elle n’était pas paranoïaque, qu’elle aperçut une ombre passer en dessous d’elle.
Elle se laissa tomber de l’arbre juste derrière et brandit l’arbalète.
« Lève les mains », ordonna-t-elle.
L’homme obéit et leva deux mains gantées.
« Tourne-toi. »
L’homme fit demi-tour, avec un léger sourire et Axelle reconnut les yeux bleus et la fine barbiche.
« William ? demanda-t-elle. Qu’est-ce que tu fous ici ?
— C’est une longue histoire. Il n’y avait pas quelqu’un avec toi ? »
*****
Kalia apercevait maintenant l’auberge où elles avaient dormi la première nuit. Elle se retourna une nouvelle fois mais ne voyait toujours pas Axelle. Elle se décida à aller chercher le dragon tout de même ; si elle devait ensuite retourner en arrière, ce serait plus rapide.
Elle était perdue dans ses pensées, à se demander si son amie allait bien et à partir de combien de temps il faudrait qu’elle commence à s’inquiéter, ou en tout cas à véritablement s’inquiéter ; ce qui explique qu’elle n’aperçut pas les silhouettes sommairement dissimulées derrière des arbres.
Elle se figea lorsqu’elle vit quatre bandits sortir de leurs cachettes. L’un portait une arbalète, tandis que les trois autres tenaient des couteaux.
Peut-être que si elle se mettait à courir... Malheureusement, ils étaient trop proches et seraient sans doute plus rapides qu’elle.
Si seulement Axelle était là, songea Kalia. Elle, elle aurait su quoi faire.
« Lève les mains et lâche cette épée », ordonna l’homme qui portait l’arbalète.
Elle hésita et se résigna piteusement à obéir. L’épée faillit lui écraser un pied lorsqu’elle la laissa tomber sur le sol.
« Et le sac ! »
Elle le retira, puis leva à nouveau les mains.
« Bien », lança un de ceux qui avaient un couteau, qui paraissait être le chef de la bande, en s’approchant d’elle. « Maintenant, enlève ton manteau.
— Quoi ?
— Enlève le manteau ! »
Kalia obéit une nouvelle fois et retira le long manteau qu’elle avait récupéré au château, tandis qu’un des hommes qui étaient restés en retrait se mettait à rigoler.
« L’autre manteau, maintenant », fit celui qui était près d’elle.
Elle se retrouva en chemise.
« Bien, lâcha le type avec un sourire mauvais. Vous en pensez quoi, les mecs ? »
Il y eut quelques grognements et l’elfe sentit son cœur accélérer la cadence.
« Maintenant, tu déboutonnes ça. »
Kalia secoua la tête, crispée, et fit un pas en arrière.
« Enlève ta chemise ! »
Nouveau pas en arrière. Elle trébucha contre une pierre, parvint à reprendre l’équilibre en se rattrapant à un arbre, mais se retrouva acculée à celui-ci. L’homme s’approcha d’elle et posa une main sur le tronc, juste à côté de la tête de la jeune femme. L’autre main, qui tenait le couteau, s’agitait devant son visage.
« Pour la dernière fois, ordonna-t-il. La chemise. »
Kalia secoua la tête une nouvelle fois, au bord des larmes.
« Bon, comme on dit : si tu veux que ça soit bien fait... »
Il descendit le couteau près de la chemise et commença à la découper. L’elfe se mit à sangloter pendant que la lame glissait le long de sa poitrine. L’homme termina son travail et écarta les deux pans de la chemise, puis regarda ce qui se trouvait derrière.
« Hmmmm, fit-il en grimaçant. J’ai connu mieux. Enfin, comme on dit : on fait avec ce qu’on a... »
Sa grosse main se posa sur le sein droit de l’elfe, et commença à le toucher, alors qu’elle pleurait et que la main avec le couteau traînait près de son cou.
« Hmmm, fit-il en regardant l’autre sein. Joli tatouage. »
Kalia ferma les yeux et se rappela la marque noire, qu’elle avait presque fini par oublier. Elle se rappela la douleur lorsqu’on la lui avait tatouée sur la poitrine. Elle se rappela le regard mauvais. Et elle se rappela le pire...
( « Il faut que tu comprennes, je fais ça pour ton bien. » )
Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle vit que l’homme avait de la bave aux lèvres et les yeux exorbités. Elle réalisa alors qu’elle lui avait envoyé son genou dans les testicules. D’une main, elle écarta la lame de son visage et, de l’autre, elle lui envoya un violent coup de poing de poing dans le nez.
*****
L’homme qui avait l’arbalète réalisa que tout ne se passait pas comme prévu lorsque son équipier s’écroula par terre. Le sourire qu’il arborait se figea et il décida de régler la situation. Tant pis pour la partie de jambes en l’air. Il leva l’arbalète et tira.
*****
Les deux autres hommes armés de couteaux se précipitèrent vers Kalia pour aider leur complice qui se tenait à une dizaine de mètres d’eux.
« À votre place », lança Axelle, l’arbalète à la main, « je m’arrêterais.
— Ah ! » fit un des hommes, probablement pas le plus intelligent de la paire. « Tu n’as qu’un carreau et nous sommes deux !
— Je rêvais de vous entendre dire ça », répliqua la démone avec un sourire malsain.
*****
La corde claqua dans le vide. L’homme regarda son arme un instant, sans comprendre.
« Ça marche moins bien, sans ce petit truc », expliqua William, derrière lui, le carreau entre deux doigts.
Pris de colère, l’homme se rua vers lui et lui décocha un puissant coup de poing, qui frappa dans le vide, alors que les dents de William, elles, atteignaient leur cible et plongeaient dans la gorge de son adversaire.
*****
Pendant ce temps, Axelle regardait ses deux adversaires, à terre, chacun de leurs genoux transpercé par un carreau.
Elle souffla théâtralement sur l’arbalète, malgré l’inutilité de la chose.
*****
Kalia envoya son pied dans les côtes de l’homme qui était au sol alors qu’il essayait de se relever. Puis elle frappa une nouvelle fois, et elle frappa encore. Lorsqu’il devint manifeste que l’homme ne chercherait pas à se relever avant un bon bout de temps, elle continua tout de même à frapper.
Au bout d’un moment, elle s’écroula et se mit à pleurer.
Axelle posa doucement le manteau sur ses épaules.
« Ça va, dit-elle. C’est fini. »
L’elfe hocha la tête. Elle passa une main sur son visage pour se sécher les larmes.
« L’épée ? se rappela-t-elle subitement. On a récupéré l’épée ?
— Aucune importance, répondit la démone, lugubre.
— Comment ça, aucune importance ?
— Cette épée n’a rien de magique ni de sacrée. Ce n’est pas celle dont parlait la prophétie.
— Quoi ?
— La reine, cracha Axelle, n’a jamais cru que tu serais capable d’accomplir cette mission. Alors elle t’a envoyée ici très officiellement, avec une sélection et tout le tintouin, pour faire diversion. Un leurre, pendant que son vrai héros récupérerait la véritable épée. Comme ça, ces types là », elle fit un geste vague pour montrer les quatre hommes qui étaient par terre et que William était en train d’attacher, « s’en prendraient à toi et pas à lui.
— Tu veux dire... fit Kalia, qui paraissait choquée par cette révélation. Tu veux dire que depuis le début, je n’étais qu’un pion à sacrifier ?
— Ouais. »
L’elfe se leva. Elle sanglotait à nouveau.
« Écoute, je...
— J’ai besoin de rester seule. »
Axelle la regarda s’éloigner un peu et aller s’asseoir sur une pierre un peu plus loin à l’ombre. Elle jeta un coup d’œil à William, qui se contenta de hausser les épaules. Elle décida de l’aider à attacher les agresseurs, tout en jetant régulièrement un regard à Kalia, qui leur tournait le dos, pour vérifier qu’elle était toujours là.
« Je vais lui parler, dit-elle finalement.
— Laisse-moi faire », répondit William.
*****
Kalia ne parut pas réagir lorsque le vampire s’assit à côté d’elle. Elle avait arrêté de pleurer, mais elle paraissait toujours sous le choc.
« Je suis désolé. »
L’elfe ne répondit pas.
« Tu ne vois pas qu’elle ne veut pas te causer ? » demanda Angèle.
William l’ignora.
« Tu te souviens de moi ? On s’était vus quand j’étais enfermé. »
Alors que la jeune femme ne semblait toujours pas réagir, il décida de continuer quand même.
« Maintenant, je travaille pour la reine. Tu sais, je crois qu’elle veut vraiment aider Erekh, continua-t-il. Même si ça doit briser des vies innocentes.
— Et puis, qu’est-ce que ça peut faire si je meurs ? Personne n’en a rien à foutre, de moi.
— Tu ne devrais pas dire ça, objecta le vampire. Ce n’est pas vrai.
— Vraiment ?
— Tu crois qu’elle ne tient pas à toi ? » demanda-t-il en désignant Axelle.
Kalia se mordit la lèvre.
« Non, répondit-elle. Elle, c’est différent. Mais...
— Réaliser qu’on n’est qu’un pion sur le jeu des Grands de ce monde, ça ne fait pas très plaisir, hein ? » demanda William en sortant du papier à rouler et du tabac de son manteau.
« Voilà. Et puis...
— Et puis il y a autre chose. »
L’elfe ne répondit pas.
« Ce n’est pas un joli tatouage. »
Instinctivement, Kalia resserra son manteau pour cacher sa poitrine ; mais il était déjà fermé et, de toutes façons, le vampire regardait ailleurs.
« Quel crime as-tu commis ? » demanda-t-il.
Elle resta silencieuse un moment. Puis elle tourna la tête du côté opposé.
« Je n’ai pas envie d’en parler. »
William hocha la tête et retourna à la cigarette qu’il était en train de se rouler.
« Il y a un temps, fit-il au bout d’un moment, quand j’étais encore humain, j’étais amoureux. »
Kalia se tourna vers lui, surprise. Elle ne voyait pas où il voulait en venir.
« La personne que j’aimais était également amoureuse de moi », continua-t-il en approchant la cigarette vers sa bouche. Puis il s’arrêta et la tendit à Kalia. « Tu fumes ? demanda-t-il ?
— Non.
— Bref, fit William en portant définitivement la cigarette à sa bouche, on s’aimait et tout allait bien. Sauf qu’un jour, des types sont venus et ont arrêté Gaël, parce que notre amour était une offense à Dieu et à la virilité de certains. »
Kalia baissa la tête. Il souffla une bouffée de tabac.
« Ici, il n’y avait pas d’histoire de tatouages. Pour éviter qu’il recommence, ils l’ont... castré. Il n’a pas supporté ça. Il s’est tué.
— Désolée.
— C’est la vie, répondit le vampire en haussant les épaules. Pour moi, ils ont préféré tester une méthode novatrice. Une espèce d’asile, pour me rééduquer. Pour que je devienne un homme, un vrai.
— Et ça a marché ?
— Regarde-moi, soupira William. J’ai l’air viril, peut-être ? »
Kalia ne répondit pas, mais eut un petit sourire.
« Bref, fit William après avoir expiré une nouvelle bouffée de tabac. Je me trompe peut-être, mais ton tatouage, on te l’a mis pour la même chose, hein ?
— Comment tu le sais ?
— C’est le but du tatouage, non ? Que ce soit marqué sur toi à vie. Le serpent noir qui se mord la queue. Crime sexuel.
— Comment tu sais ça ?
— J’ai pas mal voyagé, à un moment. On apprend des trucs. Enfin, peu importe. Tu es sûre que tu ne veux pas en parler ?
— Pourquoi est-ce que tu tiens à ce que je cause ?
— Je n’y tiens pas. C’est comme tu veux. »
Kalia resta silencieuse. William haussa les épaules entre deux bouffées de tabac.
« En tout cas, je te préviens. Évite de créer une personne imaginaire à qui parler de ça. Je cherche toujours à me débarrasser de la mienne. »
Angèle lui jeta un regard mauvais, mais Kalia sourit.
« Elle s’appelait Eïlil, commença-t-elle. Eïlil Delasilve. Elle était princesse et moi j’étais sans nom, une fille de putain. Malgré ça, on était amies et, à cette époque, tout allait bien.
« Ensuite, on est devenu plus qu’amies, et les choses se sont corsées. Ses parents se sont arrangés pour qu’on ne se voit plus, en espérant que ça nous passerait. Pour elle, c’est allé. Elle a fini par trouver quelqu’un d’autre, qui était du bon genre.
— Mais pas toi, hein.
— Je n’ai jamais aimé un homme. C’était ça, le problème. Je ne sais pas comment c’est ici, mais chez les elfes, deux femmes qui couchent ensemble, ce n’est encore pas si grave. Par contre, refuser de coucher avec des hommes, c’est plus gênant, si tu vois ce que je veux dire ? Bref... on a voulu me faire changer. »
Elle essuya les larmes qui commençaient à couler.
« On m’a... s’étrangla-t-elle, forcée à ... »
Elle éclata une nouvelle fois en sanglots. Le vampire grimaça.
« Pendant tout ce temps, continua Kalia, ils répétaient que c’était pour mon bien, qu’il fallait que je comprenne... »
*****
Au bout d’un moment, après avoir consciencieusement ligoté les pieds et les mains des quatre hommes, après les avoir interrogés un moment, plus pour le plaisir que pour apprendre ce dont elle se doutait déjà, c’est-à-dire qu’il s’agissait de petites frappes payées par un homme qu’ils ne connaissaient pas, après être restée un certain temps à ne rien faire, Axelle alla rejoindre William et Kalia.
À ce moment là, cette dernière avait fini de parler depuis un certain temps. Elle avait posé la tête sur l’épaule du vampire et s’était arrêtée de pleurer. Avoir tout raconté avait l’air de lui avoir fait un peu de bien.
Axelle était juste vexée qu’elle se soit confiée à William et pas à elle.
« Ça va ? » demanda-t-elle.
Personne ne répondit pendant un moment. Puis Kalia finit par rompre le silence :
« Pourquoi ? demanda-t-elle. Pourquoi tant d’acharnement contre ceux qui sont un peu différents ?
— Vaste question, répondit la démone en haussant les épaules. J’ai peur qu’elle soit trop intellectuelle pour moi. Seulement, je crois qu’à partir d’un moment, quand on s’est pris trop de coups, il faut commencer à les rendre. »
Armand déposa avec révérence l’épée de Lumina sur le bureau de la reine, en la tenant par le fourreau.
Ly était vautrée derrière lui. Elle avait commencé par s’asseoir sur une des chaises sans demander l’autorisation. Cela avait légèrement dérangé Lucie de Guymor, mais elle avait préféré ne rien dire : après tout, elle et Armand revenaient d’une mission capitale et elle pouvait pardonner un tel écart.
Seulement, la jeune femme ne s’était pas contentée de s’asseoir. Elle s’était ensuite balancée avec la chaise, puis avait fini par poser ses deux pieds, avec ses bottes sales, sur un coin du bureau de la reine. Cette dernière lui lança un regard lourd de signification, mais Ly ne parut pas s’en rendre compte.
Elle abandonna et tourna la tête pour regarder l’épée.
« Bien », fit-elle en se tournant vers son conseiller. « C’est celle que vous cherchiez ?
— On va voir », répondit Gérald en tendant la main vers la poignée de l’épée.
Il poussa un petit cri de douleur et recula sa main au moment même où ses doigts touchaient l’arme.
« C’est chaud, hein ? demanda Ly. On s’est fait avoir, pareil.
— Bien sûr, répondit Gérald en se caressant le bouc. Seul l’Élu au cœur pur peut porter l’épée de Lumina.
— Ça veut dire quoi, l’Élu au cœur pur ? Je veux dire, pur en quoi ?
— Pur, répliqua le mage. Nous avons l’épée, nous devons maintenant trouver l’Élu. Ensuite, nous pourrons vaincre les orcs.
— Comment on est censés le trouver ?
— Je vais aller consulter la prophétie. Ça doit être marqué.
— Il y a intérêt, répliqua la reine.
— Oui, ajouta Ly. Ça serait dommage qu’on ait perdu deux jours pour aller chercher une épée si personne ne peut s’en servir.
— C’est sûr, ajouta une voix derrière elle. Ou si elle n’a rien de spécial. »
Ly tourna la tête, surprise, et aperçut Axelle, adossée contre le mur, qui faisait des grands cercles avec l’épée de Monkilla. À côté d’elle, Kalia regardait ses pieds.
« Comment êtes-vous entrées ? demanda la reine en fronçant les sourcils.
— Avec votre laisser-passer, mademoiselle, expliqua William en sortant de l’ombre. Vous vous rappelez ? Vous me l’aviez donné.
— Ah, Wolf, soupira la reine. Vous êtes là aussi. Fermez la porte, s’il vous plaît. »
Axelle envoya un coup de pied dans le battant.
« Voilà. Maintenant qu’on est tranquilles, tu vas pouvoir nous expliquer à quel jeu de merde tu joues avec nous.
— J’essaie de sauver le royaume.
— Et en quoi mettre en danger la vie de Kalia pour récupérer une épée dont tout le monde se fout va sauver le royaume ? demanda la démone en criant. Explique-moi, parce que j’ai du mal à comprendre !
— Nous avons besoin de l’épée de Lumina, répondit calmement la reine. Pour cela, il fallait une équipe qui ne soit pas trop surveillée. Donc, une diversion.
— Sacrifier un pion sans importance, c’est ça ? demanda Kalia.
— Ne le prenez pas personnellement, répondit la reine. C’est juste que, sans vouloir vous vexer, le sort d’Erekh est plus important que le vôtre.
— Vous auriez au moins pu me prévenir, répliqua l’elfe en regardant ses pieds.
— C’était risquer d’éventer le stratagème. Je suis désolée, mais c’est ce que je devais faire. De toute façon, vous êtes toujours en vie.
— Ce qui veut surtout dire qu’une seule équipe aurait suffit.
— Je ne pouvais pas le savoir à l’avance. Rien ne dit qu’ils n’auraient pas envoyé plus d’hommes en voyant partir des gens plus... expérimentés.
— Tu vas me faire croire que maintenant que t’as l’épée, le monde est sauvé ? répliqua Axelle. C’est bien, ce n’était pas trop compliqué.
— Non, expliqua Gérald. Il faut maintenant trouver l’Élu...
— Élu par qui ? demanda la démone.
— L’Élu, continua le magicien en l’ignorant, qui aura un cœur pur et donc, qui pourra porter l’épée de Lumina et sauver le monde de la menace des orcs.
— Ce n’est pas un peu excessif ? demanda Ly. De parler du monde, je veux dire. Finalement, il n’y a qu’Erekh qui est menacé.
— Et encore », ajouta Kalia.
Tous les regards se tournèrent vers elle. Elle haussa les épaules.
« Je veux dire, Erekh et le Darnolc ont été en guerre pendant des siècles et la frontière n’a jamais beaucoup bougé, hein ?
— Cette fois-ci, c’est différent, expliqua Gérald. Ils ont des armes inconnues jusqu’alors.
— C’était aussi différent les dernières fois. La fois où ils ont eu les catapultes et puis la fois où on — enfin façon de parler, je n’étais pas là — a eu la magie. Et finalement, la frontière passe toujours par le mont Aulmar. »
Il y eut un instant de silence.
« Tu es sûre que tu n’étais pas là ? demanda Axelle.
— Quoi ?
— Les elfes ne vieillissent pas, alors rien ne nous dit que tu n’as pas plusieurs siècles. Et tu as l’air drôlement calée.
— J’ai juste lu des bouquins, répliqua l’elfe à l’âge inconnu en haussant les épaules. Je n’ai pas plusieurs siècles.
— Vous oubliez un détail, ajouta la reine. Les dernières fois, il n’y avait pas de démon à la tête du Darnolc.
— Putain de démons, lâcha Axelle. Toujours à foutre la merde, hein ? »
Armand eut un léger sourire. Elle croisa son regard, et ils se regardèrent dans les yeux quelques secondes.
« Tu veux essayer ? demanda-t-il. Voir si tu as le cœur pur ?
— Pourquoi pas ? demanda la jeune femme en s’approchant du bureau. Ce serait drôle, au final. C’est quoi, le test ?
— Essayer de l’attraper. Ça fait un peu mal, mais ça ne laisse pas de traces. »
Elle approcha sa paume, toucha l’arme et retira sa main en la secouant.
« Bon, ben, je ne suis pas l’Élue.
— C’est peut-être mieux », ajouta Gérald.
Il y eut quelques secondes de silence, pendant lesquelles tous les regards se tournèrent vers le conseiller de sa majesté, à l’exception de celui de William, qui se roulait une cigarette avec une grande concentration.
« C’est-à-dire ? » demanda Axelle en le regardant dans les yeux avec un regard particulièrement mauvais.
« Je veux dire... commença-t-il en grimaçant, qu’il serait compréhensible qu’en tant que démon vous soyez tentée de...
— ... détruire Erekh ? compléta Axelle. Ouais, je n’ai vraiment que ça à faire de mes journées.
— Ce que je veux dire, c’est que le roi du Darnolc est aussi un démon, et que vous...
— On est un peu tous pareils.
— Ce n’est pas ce que je veux dire ! se défendit le magicien en rougissant. C’est juste que... Vous pourriez être... avoir envie de... Ce serait juste humain...
— Démoniaque, plutôt, corrigea Axelle. Je comprends l’idée. Alors, en tant que démone tentée d’aider un collègue, je vais vous laisser tranquilles avec votre épée magique pour que vous puissiez trouver votre Élu de merde. Seulement, s’il vous vient encore une fois l’idée de merde de mettre en danger la vie de Kalia, Erekh devra aussi se trouver une nouvelle reine de merde. »
Sur ces mots, elle sortit de la pièce à grandes enjambées. Il y eut un silence pesant.
« Je crois qu’elle l’a mal pris, lâcha Ly en souriant.
— Ben quoi ? demanda le mage. Je veux dire... enfin, c’est un démon, et vous avez l’air de considérer ça normal...
— Nous n’avons pas de loi contre les démons, répliqua la reine. Je suis presque sûre qu’elle n’est pas une menace immédiate pour le royaume. Je ne vais pas l’arrêter juste parce qu’elle a un sale caractère.
— Je vais aller la rejoindre, commença Kalia. Elle...
— Attends, coupa Ly. Tu ne veux pas essayer ?
— Je doute que je sois l’Élue. Il n’y a que pour les missions dangereuses mais inutiles qu’on me choisit.
— Vous avez peut-être le cœur pur », répliqua la reine.
L’elfe hocha la tête et s’approcha du bureau à contrecœur. Elle tendit la main avec appréhension, toucha la garde de l’épée et poussa un cri de douleur.
« Perdu, fit Armand.
— Comme quoi, ajouta Ly, on peut être naïve sans avoir le cœur pur. »
Kalia lui jeta un regard mauvais.
« Je ne suis pas naïve ! répliqua-t-elle.
— Ah non ? Ça ne te surprenait pas qu’on envoie une elfe incompétente récupérer une épée pour sauver Erekh ?
— Je ne suis pas incompétente ! » protesta Kalia, avant de se reprendre : « Bon, d’accord, incompétente, je veux bien, mais pas naïve. »
Elle se dirigea vers la porte, la tête baissée.
« Je suis désolée, dit la reine avant qu’elle ne parte. Ça ne me plaisait pas, mais c’était nécessaire, vous comprenez ?
— Pas franchement, non, répliqua-t-elle en sortant de la pièce.
— On prend tous des risques, ajouta la reine sans savoir si elle l’entendait encore. Même moi. Beaucoup de gens aimeraient bien m’éliminer.
— Ouais, ajouta William en allumant sa cigarette. Je doute juste que vous soyez payées pareil. »
La reine soupira et le regarda méchamment.
« C’était ma sympathique hallucination qui disait ça, ajouta le vampire en tournant les yeux. Je ne faisais que transmettre. »
*****
Quand Kalia la retrouva, Axelle était assise, pensive, sur un petit muret au bord de la Malsaine, le fleuve qui traversait la ville de Nonry et qui devait son nom à la couleur de l’eau en aval.
« Ça va ? »
La démone se contenta de lancer un caillou dans l’eau d’un geste rageur.
« Tu sais, reprit l’elfe, je suis sûre que ce type ne pensait pas ce qu’il t’a dit. On te fait confiance.
— Je n’en ai rien à faire, que lui ou la reine me fassent confiance ou pas, répliqua Axelle en souriant.
— Au fait, vous vous connaissiez ? Toi et la reine ? Et William ?
— J’ai croisé William il y a quelques mois. Le milieu des hors-la-loi surnaturels est assez petit. Lucie, je l’ai un peu connue avant qu’elle ne soit reine. Je la préférais avant. Maintenant, elle se figure que parce qu’elle me laisse vivre dans son pays, je devrais lui en être reconnaissante.
— Je comprends, fit Kalia en s’asseyant à côté d’elle. J’étais tellement heureuse quand j’ai appris que dans cette ville, les autres peuples étaient acceptés. Sauf que ce n’est pas vrai, on est juste tolérés, et on nous fait comprendre que si on veut rester, on ferait mieux de se faire discrets. »
Elle posa sa tête sur l’épaule de son amie. Depuis les abords du Palais Royal, la vue était plutôt jolie et, avec le soleil qui se couchait et les jolies couleurs qu’il projetait sur l’eau, on pouvait presque oublier les quelques ordures et poissons morts qui traînaient à la surface.
Axelle passa un bras autour des épaules de son amie et approcha son visage du sien. L’elfe se mordit la lèvre, sans trop savoir quoi faire. Elle aurait voulu l’embrasser, mais elle n’osait pas.
Finalement, elle posa ses lèvres sur celles d’Axelle. Le contact dura quelques secondes, puis la démone s’écarta.
« Écoute, fit-elle, ce n’est pas que ça ne me plaît pas, mais j’ai autre chose d’amusant à faire avec toi ce soir. »
Kalia baissa la tête, penaude. Elle n’était pas persuadée que cela serait aussi plaisant.
*****
Axelle attrapa le barreau métallique qui se trouvait au-dessus d’elle et monta de cinquante centimètres. Elle en profita pour reprendre un instant son souffle et eut le malheur de regarder vers le pbas.
Il fallait l’admettre, elle avait une vue magnifique sur Nonry au clair de lune. C’était le côté positif de se trouver en train d’escalader l’Efeltawar, à quatre-vingt-dix mètres au-dessus du niveau du sol.
Le côté négatif, c’était qu’au moindre faux-pas, elle se fracasserait par terre. Ce qui, via la corde qu’elles portaient autour de leurs tailles, entraînerait sûrement son amie avec elle. Le cordon ombilical qui était censé les sauver en cas de chute servirait plus probablement à les entraîner ensemble vers la mort si l’une d’entre elles venait à glisser ; il était peu probable que Kalia arriverait à tenir leurs deux poids.
Elle n’en était pas tout à fait sûre, cela dit. La plupart des elfes étaient des grimpeurs corrects, mais la jeune femme paraissait se déplacer avec autant de facilité que si elle avait été à l’horizontale. Axelle avait été impressionnée tout le long de leur ascension. Kalia était aussi à l’aise en grimpant que mal à l’aise en face de quelqu’un.
« Passe par la droite, c’est plus facile », chuchota cette dernière.
La démone soupira, souffla dans ses mains et se remit à grimper.
« Attends-moi avant le premier étage. Il y a peut-être des gardes là-haut. »
Elle en doutait. Les mages surveillaient très bien leur ascenseur, relativement bien leurs escaliers, vaguement les pieds de la tour, mais il était peu probable qu’ils aient des sentinelles à l’étage. Ils ne devaient pas penser que quelqu’un pouvait être assez motivé par le peu de choses qu’il y avait à voler pour endurer les cent mètres d’ascension.
Les derniers furent les plus difficiles et Kalia dut finalement aider son amie à passer la rambarde. Il n’y avait personne en vue. Les deux jeunes femmes se détachèrent l’une de l’autre et se regardèrent un instant.
« Ça va ? chuchota l’elfe.
— Ça ira mieux quand j’aurai à nouveau les pieds sur terre.
— On y va ?
— Une seconde. Laisse-moi reprendre mon souffle. »
*****
Kalia surveillait avec anxiété les environs pendant qu’Axelle crochetait la serrure de la bibliothèque.
Ensuite, elles pénétrèrent à l’intérieur. L’elfe s’extasia devant les immenses rayonnages de livres.
« Je n’ai jamais vu une telle collection, murmura-t-elle.
— Il y en a sans doute un tas qui sont très chiants, répliqua Axelle en allumant une bougie. Il n’y a pas un plan quelque part ?
— Là », montra Kalia en désignant une affiche sur le mur, avant de retourner rapidement à la contemplation des étalages. « C’est quand même dommage que les mages ne recrutent pas de femmes. Je pourrais passer des journées ici.
— Tu n’as qu’à en prendre quelques-uns, proposa la voleuse en examinant le plan.
— Ce n’est pas très légal.
— Au point où on est... Et puis, ils n’avaient qu’à pas être sexistes. » Axelle fronça les sourcils en regardant son amie. « Si tu ne comptais rien prendre, pourquoi t’as apporté ton sac à dos ?
— Ben, j’avais juste envisagé la possibilité que tu me convainques.
— D’accord... Tu voudras bien attendre qu’on ait fini ce qu’on a à faire avant, cela dit ?
— Ça dépend de ce que je vois en chemin. »
*****
Elles se promenèrent entre les rayonnages pendant plusieurs minutes avant de trouver ce qu’elles cherchaient.
« C’est là, fit Axelle. Toutes les prophéties. »
Il y en avait un sacré paquet. Les parchemins s’étalaient sur des mètres d’étagères. Kalia en sortit un autre de son sac. Elle s’était donnée beaucoup de mal pour lui donner un aspect authentique et ancien. C’était plutôt convaincant : l’encre était à peine sèche, mais le parchemin paraissait avoir quelques siècles.
« Bon, il faut trouver comment c’est classé, chuchota-t-elle.
— Non. Mets-la au hasard. Sinon, il se demandera pourquoi il ne l’a pas trouvée plus tôt.
— Comme tu veux, répondit l’elfe en insérant sa prophétie parmi les autres.
— Parfait.
— Si tu le dis. Maintenant, tu veux bien finir de me convaincre ? J’ai un sac à dos à remplir. »
*****
Les deux jeunes femmes terminèrent leur opération nocturne sans incident et rentrèrent indemnes dans l’appartement d’Axelle. Elles posèrent le sac chargé de livres par terre, à côté du reste de leurs affaires, qu’elles avaient laissées là avant d’aller rendre visite à la reine.
Kalia bâilla longuement pendant que la démone se déshabillait.
« Je vais y aller », annonça-t-elle.
Son amie secoua la tête.
« Il est quatre heures du matin et tu habites à l’autre bout de la ville.
— Ce n’est pas si loin...
— Kalia... », soupira Axelle en s’allongeant dans son lit. « Il faut une bonne demi-heure de marche et c’est pour ça qu’on avait laissé les affaires. Alors tu vas dormir ici et tu rentreras demain. »
L’elfe regarda ses pieds un long moment tandis qu’elle hésitait. Puis elle réalisa qu’elle n’avait en effet aucune envie de faire le chemin jusqu’à chez elle et elle se décida finalement à retirer ses bottes et son pantalon.
« Bonne nuit, fit-elle en s’allongeant à coté de son amie.
— ’nuit », répondit la démone en soufflant la bougie.
Kalia resta un certain temps immobile, dans le noir, sans réussir à dormir, contrairement à son amie qui s’était, à son grand regret, assoupie immédiatement.
Elle en profita pour faire un point sur sa situation. Elle récapitula ce qu’elle savait sur les relations entre Erekh et le Darnolc, l’importance de l’épée, la localisation de l’Élu, les prophéties, sa manipulation par la reine et leur accrochage avec elle. Lorsqu’elle allait aborder le point le plus compliqué, c’est-à-dire sa relation avec celle qui dormait à cinq centimètres d’elle, elle était déjà à moitié inconsciente et sombrait dans les bras de Morphée.
*****
La première chose que vit Kalia en se réveillant, ce fut le visage d’Axelle. Elle était agenouillée à côté du lit, en train de lui caresser l’oreille.
« Hmphrf.
— Bien dormi ?
— Quelle heure il est ?
— Midi.
— Et tu me tripotes l’oreille depuis combien de temps ?
— Je ne sais pas », répondit Axelle en souriant.
Kalia fronça les sourcils.
« Ça a l’air de t’amuser, en tout cas.
— Oui. Ça m’a toujours fascinée, les oreilles des elfes. Tu veux manger quelque chose ?
— Laisse-moi au moins le temps de sortir du lit.
— J’ai des croissants et du thé. Tu peux manger là.
— Dans ce cas, alors... »
Axelle se leva et alla chercher le petit-déjeuner tandis que Kalia s’efforçait au moins de passer en position assise.
« Tu t’es levée tôt ?
— Pas franchement », répondit Axelle en s’asseyant en tailleur au pied du lit. « Bon appétit.
— Merci. »
L’elfe attrapa un croissant et commença à le manger en silence. Axelle était pensive aussi, comme si elle voulait dire quelque chose mais ne savait pas trop comment s’y prendre.
« Tu sais..., commença finalement Kalia.
— Quoi ? »
La jeune femme grimaça. Elle s’engageait sur un terrain qu’elle trouvait quelque peu glissant.
« Ces derniers jours... on a passé pas mal de temps ensemble, toutes les deux...
— Ouais.
— C’était de bons moments... » Elle secoua la tête. « Enfin, non, pas vraiment de bons moments en soi, mais, je veux dire... »
Kalia se mordit la lèvre et rougit légèrement.
« J’ai bien aimé être avec toi... enfin, sauf le coup de la pierre tombale.
— Désolée.
— Je veux dire... Enfin, je me demandais...
— Écoute, je crois que je vois à peu près où tu veux en venir. Le baiser d’hier soir me semblait assez clair. »
L’elfe sourit légèrement, mais Axelle, elle, semblait un peu embêtée.
« Seulement, reprit Axelle en grimaçant, ce n’est peut-être pas le bon moment pour discuter de ça. On aura plus de temps pour parler de ce genre de choses à mon retour.
— Ton retour ? Ton retour de quoi ?
— Je pars au Darnolc. »
Kalia fronça les sourcils, sans comprendre.
« Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ?
— William a reçu un message. Il a un ami, un orc, qui a été emprisonné. Il va être exécuté.
— Et tu veux le libérer, termina l’elfe d’un air morose.
— J’ai promis à William. Je dois y aller.
— Alors, je viens avec toi.
— Non. C’est trop dangereux.
— Je ne veux pas te perdre !
— Je reviendrai. Promis. »
Axelle se leva, se dirigea vers une table sur laquelle traînaient divers papiers, déchira un morceau de feuille, écrivit quelque chose dessus, et le tendit à Kalia.
« Et si je ne reviens pas, sers toi de ça. »
L’elfe attrapa le papier, et lut : « Ynëevgu svyyr qr Yhpvsre sbexér pbzzr Nkryyr ».
« C’est quoi ? demanda-t-elle.
— C’est mon nom véritable. Mon nom de démon. Avec ça, tu devrais pouvoir m’invoquer, si je venais à mourir.
— Et je fais ça comment ?
— Je croyais que tu t’y connaissais un peu en sorcellerie ?
— Assez pour savoir que ça n’a pas grand-chose à voir avec l’invocation de démons.
— Tu te débrouilleras, s’il le faut vraiment. L’essentiel, c’est le nom et le sacrifice humain.
— Je préférerais éviter le sacrifice humain.
— Je vais revenir, de toute façon. Promis. »
Kalia essuya une larme qui avait coulé sur sa joue.
« J’espère que ça ne sera pas trop long.
— Ne t’en fais pas. Grâce aux dragons, ça devrait être l’affaire de quelques jours. »
L’elfe hocha la tête, sortit finalement du lit, attrapa son arbalète et le verre de vision nocturne et les tendit à son amie.
« Prends ça. Tu en auras plus besoin que moi, j’imagine.
— D’accord. Avec ça, je vois pas trop ce qui pourrait m’arriver. »
« Tu es prête ? » demanda Ly.
Axelle jeta un coup d’œil vers le bas. Elle ne voyait pas grand-chose. Seules les lumières de quelques villages orcs se détachaient de la nuit. Même dans l’obscurité, ils paraissaient bien loin.
« Je ne sais pas trop », répondit-elle en vérifiant que le sac qu’elle portait sur le ventre était bien attaché.
« On arrive au point de non-retour. »
Axelle prit une grande inspiration, vérifia une nouvelle fois que le sac était bien attaché, et ferma les yeux.
Puis elle s’élança dans le vide.
*****
« Bon », avait annoncé William, une cigarette dans la bouche, « quelques mots sur le Darnolc. »
Ly avait étouffé un bâillement, mais Axelle et Kalia écoutaient consciencieusement.
Le Darnolc était, du point de vue technologique, à peu près au même niveau qu’Erekh, mais avait comblé en quelques années un important retard. Cela avait eu un impact brusque dans les campagnes, où la modernisation de l’agriculture avait privé des milliers de paysans de leurs terres, ne leur laissant d’autre choix que d’aller travailler douze heures par jour dans les villes pour survivre. La brutalité du changement et la concentration de milliers de travailleurs dans certaines fabriques avaient fait émerger des groupes contestataires organisés.
Les deux groupes les plus importants étaient les Onims et les Nytelovers. Les premiers souhaitaient rester dans le cadre de la légalité et persuader le roi, les seigneurs et les propriétaires d’usine d’accorder plus d’importance aux conditions du peuple, tandis que les Nytelovers voulaient rien moins que l’abolition de la monarchie, par tous les moyens nécessaires. Ils avaient été dissous après des émeutes mais restaient fortement présents dans certains endroits, de manière clandestine dans les usines et ouvertement dans certains villages reculés.
Lorsque le roi, Elyareleth, pourtant au pouvoir depuis quatre ans, avait durci sa politique de répression, cela avait uni ces deux groupes dans l’illégalité puisque les Onims avaient été dissous à leur tour.
Par ailleurs, depuis un peu plus d’un an, Elyareleth s’était mis à dire tout le mal qu’il pensait d’Erekh, gagnant ainsi la sympathie d’une partie de la population hostile aux humains, ce qui rendait les choses encore un peu plus compliquées.
« Concrètement, qu’est-ce qu’on a à foutre de tout ça ? avait demandé Ly.
— Concrètement, la mission d’Axelle consiste à s’infiltrer dans la forteresse de Tel Otsip, à libérer Edine Ertamine, qui se trouve être l’un des dirigeants des Nytelovers, et à repasser la frontière avec lui.
— Un jeu d’enfant, quoi, avait répondu Axelle.
— Ly te conduira en dragon au-dessus. En sautant, tu devrais pouvoir t’approcher relativement facilement. »
William s’était tu un moment, puis avait ajouté, en souriant : « Si tu es encore en vie, évidemment. »
*****
Axelle sentait le vent glacé lui fouetter le visage alors qu’elle tombait en chute libre, tête la première, son sac serré contre le ventre.
Elle attrapa le verre enchanté auquel Kalia avait rajouté une sangle qui permettait de l’attacher autour de la tête et le plaça devant ses yeux, puis elle récita la formule obscure que l’elfe lui avait apprise. Le verre s’illumina en verdâtre. Elle put alors distinguer le sol en dessous d’elle, les arbres, ainsi que la forteresse de Tel Otsip.
Le tout se rapprochait dangereusement d’elle. Il allait être temps de tester si son idée marchait. Elle défit un cordon et sa cape noire se libéra, s’envolant loin au-dessus d’elle. Axelle avait maintenant le dos entièrement nu, le sac toujours serré contre le ventre. Elle ferma les yeux, respira profondément et essaya de faire ressortir son « moi » intérieur, sa vraie nature, celle qu’elle essayait en permanence de cacher, de refouler au fond d’elle-même. Elle pouvait sentir monter la colère qu’elle essayait habituellement de maîtriser. Sur son dos, sous la peau, une forme commençait à s’agiter, comme un serpent.
Puis il y eut un choc violent et Axelle ne put s’empêcher de pousser un cri de douleur alors que ses ailes noires se déployaient. Elle n’avait pas pensé que ça lui ferait aussi mal. Elle avait prévu que les ailes ralentiraient sa chute, mais pas que, pour ça, elles lui massacreraient la colonne vertébrale.
En plus, elles ne la ralentissaient finalement pas tant que ça. Les arbres n’étaient plus qu’à quelques dizaines de mètres. Elle ferma les yeux un instant et se dit que, si elle avait encore cru en quelque chose, elle aurait bien prié.
*****
L’atterrissage fut rude. Axelle commença par se faire égratigner par des branches, qui lui permirent cependant de ralentir un peu sa chute, et ce d’autant plus qu’elles ne tardèrent pas à se prendre dans les ailes, les déchirant en partie.
Elle grimaça tandis qu’elle était ballottée, mais elle bénit le seigneur des ténèbres pour lui avoir donné des ailes non innervées. Lorsqu’elles finirent de se déchirer, elle alla rouler par terre, ce qui acheva d’arracher les quelques lambeaux qui étaient restés accrochés à son dos.
Elle resta quelques instants allongée au sol, avant de parvenir à se mettre à genoux. Elle défit la lanière du sac, le laissa tomber au sol et termina de se relever. Son dos n’était plus qu’une grande plaie, avec encore quelques morceaux de l’ossature des ailes qui dépassaient. Elle n’était pas en grande forme, mais elle vivait.
Sa mission pouvait commencer.
*****
Axelle assomma une sentinelle, la fouilla quelques instants et attrapa son trousseau de clés, puis se glissa vers l’épaisse porte et l’ouvrit.
Dans un petit lit se trouvait un orc qui, contrairement à ceux qu’elle avait croisés pour l’instant, portait des cheveux qui lui allaient jusqu’aux épaules. Il avait la peau sombre, mais c’était peut-être simplement à cause de l’obscurité.
« Edine ? chuchota Axelle.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda l’orc en se réveillant en sursaut.
— Je suis venue vous aider. Vous parlez ma langue ?
— Oui », répondit Edine en écarquillant les yeux. Il ne parvint cependant pas à voir grand-chose à cause de l’obscurité. « Qui êtes-vous ?
— On verra ça plus tard, si vous voulez bien. Il faut qu’on sorte d’ici.
— Comment ?
— Comme on peut. Suivez-moi.
— Dans cette obscurité ? »
Axelle jura intérieurement. Elle avait oublié que l’orc ne disposait pas du verre de Kalia.
*****
Sortir de la forteresse fut plus rapide que d’y entrer, mais à peine Axelle et Edine eurent-ils fait quelques pas en direction de la forêt qu’ils entendirent des cris venant du bâtiment.
Ils commencèrent à entendre des aboiements lorsqu’ils atteignirent les premiers arbres et continuèrent à courir sur quelques centaines de mètres. Cependant, les chiens semblaient se rapprocher et Axelle comprit qu’ils ne pourraient pas s’enfuir ; du moins, pas tous les deux.
« Servez-vous de ça, cria-t-elle en retirant le verre et en le passant à l’orc. Allez vers l’ouest. Il y a une fille aux cheveux rouges qui vous attend. Elle a un dragon.
— Et vous ?
— Je les retarde. Dépêchez-vous ! »
L’orc allait protester, mais réalisa que ce n’était pas le moment et enfila la sangle du verre.
« Qui que vous soyez, merci », lança-t-il avant de se mettre à courir.
Axelle chercha l’arbalète de Kalia dans son sac, puis sourit en réalisant qu’elle ne lui servirait pas à grand-chose. Elle pouvait entendre les chiens qui se rapprochaient mais, dans l’obscurité, il lui était impossible de viser. Elle serra l’arme contre elle et pensa à l’elfe.
*****
Avant que le dragon ne s’envole, Kalia était venu lui dire au revoir en pleurant. Axelle avait essuyé ses larmes du revers de la main.
« Je reviendrai, avait-elle promis une nouvelle fois.
— Tu as intérêt. Sinon, je t’invoque et tu deviendras mon esclave.
— Ce serait avec plaisir. »
Kalia avait hoché la tête, essayé de sourire et s’était mordu la lèvre. Elles s’étaient regardées et avaient hésité un moment. Puis elles s’étaient embrassées et finalement Axelle était partie.
*****
Axelle essuya la larme qui avait coulé le long de sa joue et épaula l’arbalète. Même si elle ne pouvait pas voir les chiens qui se rapprochaient, elle les entendait.
Elle tira plusieurs fois. Détente, levier, détente. Détente, levier, détente. Le cylindre qui contenait les carreaux tournait à sa vitesse maximale et l’arme les crachait dans l’obscurité. Elle ne savait pas trop si cela servait vraiment à quelque chose, mais il lui semblait avoir au moins entendu un chien japper après qu’elle ait tiré. Ça en ferait toujours un de moins derrière Edine.
Axelle venait de terminer ses munitions lorsqu’un chien lui sauta dessus. Il était imposant et le choc fut rude, mais la jeune femme tint bon et parvint à envoyer l’animal rouler dans la boue. Elle attrapa un bâton et s’en servit pour réceptionner en l’air une autre bête.
Il fallut deux autres molosses pour réussir à la mettre à terre. Tandis que l’un s’acharnait sur sa jambe, l’autre lui lacérait le visage. Axelle hurla de douleur, mais elle parvint tout de même à sortir son couteau et à égorger celui qui la menaçait le plus immédiatement.
Les autres animaux l’auraient probablement dévorée vivante s’ils n’avaient pas été rappelés. Axelle entendit plus qu’elle ne vit les soldats orcs s’approcher d’elle et elle espéra, avant de s’évanouir, que Kalia finirait par trouver un moyen de l’invoquer.
Kalia ouvrit timidement la porte du bureau du capitaine et entra en regardant ses pieds.
« Vous m’avez demandée ? » demanda-t-elle à son supérieur.
Ce dernier ne répondit pas immédiatement. Il paraissait très occupé à regarder les deux feuilles qu’il avait entre les mains. Ce ne fut qu’au bout d’une minute qu’il leva la tête et dévisagea l’elfe.
« Ah. Je commençais à désespérer de vous revoir. »
Kalia ne savait pas trop quoi répondre. Il était sans doute tout à fait hypocrite, mais il aurait été malvenu de faire une remarque à ce sujet.
« Je conçois, reprit l’homme, que votre travail puisse être fatigant, en particulier au vu du nombre faramineux d’arrestations que vous avez effectuées ces derniers temps. Quel est le chiffre exact, déjà ?
— Aucune, monsieur, répondit Kalia, penaude.
— Autant ? Avec de tels résultats, pas étonnant que vous vous sentiez l’envie de prendre des vacances.
— Des vacances, monsieur ? demanda-t-elle.
— Et bien, il ne me semblait pas avoir eu la chance de vous croiser souvent ces derniers jours.
— J’étais en mission. Je...
— En mission ? demanda le capitaine avec un ton emphatique. Je ne me souviens pas vous avoir confié de mission.
— C’est la reine, elle...
— La reine ? Oh, bien sûr. Étant donné vos compétences, il était normal qu’elle vous choisisse pour une mission... Et quelle était cette mission ? Je parie que le sort du monde était entre vos mains ? »
Kalia aurait eu envie d’avoir le courage de lui rappeler que c’était lui qui avait choisi de la désigner volontaire, mais elle ne réussit qu’à baisser encore un peu la tête.
« Je suis désolée, monsieur, mais cette mission était confidentielle.
— Confidentielle, hein ?
— Oui, monsieur. »
Il y eut un moment de silence. Le capitaine joignit ses deux mains et parut réfléchir.
« Seulement, voyez-vous, il fallait bien que la garde continue son travail pendant ce temps, vous comprenez ?
— Oui, monsieur.
— Et étant donné notre budget, nous ne pouvons pas nous permettre de payer quelqu’un à ne rien faire. Vous comprenez ?
— Je comprends, monsieur. Mais je n’ai pas « rien fait », monsieur.
— Vraiment ?
— Oui, monsieur. J’ai travaillé pour la reine. Bien sûr, il serait anormal que vous me payiez ce temps...
— Évidemment, admit le capitaine. Mais il ne vous est pas venu à l’esprit que nous aurions pu vous remplacer ?
— Je comprends bien, monsieur. Je vous suggère de voir directement avec la reine. Elle saura régler cette situation. »
L’elfe garda la tête baissée, mais c’était pour que le capitaine ne puisse pas voir son léger sourire. Ce n’était pas comme si elle appréciait personnellement son travail, mais ça n’empêchait pas que son chef n’avait pas le droit de la renvoyer comme ça.
« Nous verrons cela, marmonna ce dernier. Et puis, je dois admettre que vous avez apparemment décidé de vous investir dans votre travail. À peine rentrée, vous avez enregistré deux nouvelles plaintes. »
Kalia se mordit plus profondément la lèvre. Elle avait espéré que le capitaine ne s’en serait pas encore rendu compte.
« Oui, monsieur. Je n’avais pas pu le faire avant de partir.
— Mesdemoiselles Diane et Lili. Qui disent avoir été molestées.
— Violées, corrigea Kalia en relevant la tête.
— Peu importe les détails. L’important c’est que...
— Ce n’est pas un détail.
— Si vous le dites. Et elles prétendent que le coupable serait le sergent Garnier.
— Oui, monsieur. »
D’un geste vif, le capitaine plaqua sur son bureau les deux feuilles sur lesquelles étaient enregistrées les plaintes. Le bruit fit sursauter la jeune femme.
« Alors, demanda-t-il lentement, vous accordez plus de confiance à deux putains qu’à un collègue ?
— Ce ne sont pas des « putains », mais des danseuses. Et quand bien même, un viol reste un viol.
— Quelle différence ? Vous n’allez pas me dire que vous faites confiance à ces filles ? »
Kalia eut envie d’abandonner. C’était le plus facile. Elle n’aurait pas d’ennuis. C’était une solution attrayante.
« Je fais confiance au sergent Garnier... commença-t-elle.
— Bien, coupa le capitaine en souriant. Je peux donc considérer ces plaintes comme classées ?
— Je fais confiance au sergent Garnier pour démontrer sa virilité en n’acceptant pas qu’une femme refuse de coucher avec lui alors qu’il paye. Je suis désolée, monsieur, mais ces plaintes ne sont pas classées. »
Il y eut un silence glacial. Le capitaine ferma son poing. Il tremblait de rage.
« Vous êtes bien une elfe, cracha-t-il.
— Pardon ?
— Vous prétendez vouloir défendre cette cité, mais tout ce que vous êtes capable de faire, c’est souiller l’image de la garde. Vous vous moquez de nos valeurs. »
Kalia regarda ses pieds, sans trop savoir quoi répondre. Elle hésita à se taire, mais décida de ne pas le faire.
« Le viol ne fait effectivement pas partie de mes valeurs, monsieur. Vu le contexte, je ne pense pas que je sois celle qui salisse le plus l’image de la garde.
— Je vais annuler ces plaintes. Quant à vous, vous feriez mieux de chercher un autre boulot.
— L’obstruction à la justice est aussi un délit. Monsieur.
— Vous feriez mieux d’abandonner cette attitude. Ou vous allez avoir des ennuis. Vous pouvez disposer. »
Kalia se retira et acquiesça silencieusement. Des ennuis, elle allait en avoir, elle n’en doutait pas.
*****
William jeta son mégot dans la Malsaine et le regarda dériver lentement, lugubre.
« Tu n’as pas l’air joyeux », lança Angèle.
Elle était debout, sur l’eau. L’effet était plutôt étrange, mais il n’y avait que le vampire pour le remarquer et il s’y était habitué.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
Il ne répondait toujours pas et se contenta de regarder le fleuve couler.
« Tu n’es pas très causant.
— Tu ne veux pas me foutre la paix ? Qu’est-ce que j’ai fait au bon dieu pour hériter de cette malédiction ? »
Angèle resta silencieuse quelques secondes, manifestement vexée. Ce n’était pas la première fois que William lui disait de se taire, mais d’habitude il était relativement plus aimable.
« Tu crois que c’est facile, pour moi ?
— Quoi ? demanda le vampire, surpris.
— Je n’ai aucune incidence sur le réel », expliqua Angèle en envoyant pour le démontrer un coup de pied dans une vague. Elle la traversa sans soulever une goutte d’eau. « Tu es la seule personne qui peut me voir et la plupart du temps tu m’ignores totalement. Quand tu daignes faire attention à moi, c’est pour me dire de la fermer ou pour te plaindre de ton sort. Tu ne t’es jamais demandé ce que je ressentais, moi ? »
William resta silencieux quelques secondes. Puis il haussa les épaules et commença à se rouler une cigarette.
« Non, jamais. Tu n’es que le fruit de mon imagination.
— J’ai une conscience !
— Ouais, ouais. »
Le vampire termina de rouler sa cigarette et l’alluma.
« Tu devrais arrêter ça. Ça va te tuer.
— Je suis déjà mort. Tu te rappelles ?
— À moitié seulement. Tu te rappelles ?
— Espérons que c’est la bonne moitié, alors. »
*****
« Salut, fit Kalia tandis que William jetait son deuxième mégot à l’eau.
— Salut. »
Ils restèrent côte à côte, à regarder le fleuve. Même Angèle était silencieuse.
« Alors ? demanda finalement l’elfe.
— Ly est revenue. Seule. »
Il grimaça. Il ne savait pas trop comment il devait l’annoncer, mais il se demandait quand même s’il n’aurait pas pu s’y prendre différemment.
« Edine a été libéré, expliqua-t-il. Les orcs étaient à sa poursuite. Elle ne pouvait pas attendre plus longtemps. »
Une larme coula le long de la joue de Kalia.
« Ly pense qu’Axelle a été capturée. Je suis désolé.
— Est-ce que...
— Je vais essayer de me renseigner. Avec un peu de chance, elle est toujours en vie. Peut-être même qu’elle a pu leur échapper. Elle sait se débrouiller. »
La jeune femme resta immobile un moment et se contenta de pleurer. William lui proposa une cigarette. Elle refusa.
« Ly a ramené ça », ajouta le vampire avant de partir.
Il tendit à l’elfe le verre enchanté qu’elle avait donné à Axelle, mais cela ne la réconforta pas, bien au contraire.
*****
Kalia entra dans la taverne « Aux vieux brigands », se dirigea vers le comptoir et demanda une bière au serveur.
Il s’appelait le Borgne et était plutôt connu dans le quartier du Déni. C’était un vieux voleur, qui avait commencé vers la fin de la dernière guerre contre les orcs et qui était devenu populaire parce qu’il avait commencé à voler aux riches et à donner aux pauvres. Il avait commencé sans vraiment terminer et avait beaucoup plus volé aux riches que ce qu’il avait donné aux pauvres, mais c’était le geste qui comptait. Le style aussi, parce que, avant l’argent, il n’aimait rien tant que de se moquer des seigneurs, ce qui plaisait en général à ceux qui se trouvaient sous leur joug.
Et puis, un jour, il s’était rendu compte qu’il avait vieilli et n’avait plus l’âge de faire des pirouettes. Avec son acolyte nommé Brute, il avait monté une taverne dans le Déni. Depuis le temps, la plupart de ses crimes avaient dû être oubliés et les gens venaient surtout pour la bière pas chère.
Le Borgne avait la cinquantaine passée, des cheveux blancs, des favoris de la même couleur et des yeux bleus. Il pouvait d’ailleurs sembler étrange de prime abord qu’un homme s’appelant le Borgne en ait deux, mais il y avait quantité de choses plus étonnantes dans la cité.
« Tu ne portes pas d’uniforme, mais il me semble que tu es une garde. Je me trompe ?
— Non. Et alors ?
— Et alors les gardes ne sont pas les bienvenus ici. »
L’elfe haussa les épaules. Elle s’en était un peu doutée, elle devait l’admettre. Dans le Déni, les gardes étaient les bienvenus dans peu d’endroits et rarement dans ceux où le patron se revendiquait ouvertement « brigand ».
« Je ne ferai pas d’histoire, d’accord ? Je veux juste une bière. Je ne viens arrêter personne.
— Ça ne change rien au problème. Je vais te demander de t’en aller.
— Je ne suis pas d’humeur, d’accord ? Je veux juste une bière et cette taverne est la plus proche. Point. C’est quoi, le problème ? Je sais que vous étiez hors-la-loi. Tout le monde le sait.
— Je suis désolé, mais c’est comme ça. Pas de garde ici. Ça met les clients mal à l’aise. »
Kalia se retourna. Il n’y avait que trois autres personnes dans la pièce, et elles n’avaient pas l’air vraiment importunées par sa visite.
« Pour le monde qu’il y a, vous pourriez...
— C’est comme ça. On n’aime pas les gardes. On ne va pas débattre toute la nuit. Brute ? »
Brute était un colosse blond qui devait mesurer plus de deux mètres de haut et qui était, en quelque sorte, le videur du lieu, quoiqu’il faisait aussi serveur aux heures de pointe.
« C’est bon, abandonna la jeune femme. Je vais réussir à sortir toute seule. »
Elle quitta les lieux en grommelant.
« Je te trouve dur, quand même, le Borgne, lui reprocha Brute une fois qu’elle fut partie.
— On a dit qu’on ne laissait pas rentrer de gardes. Je ne laisse pas rentrer de gardes. Où est le problème ?
— On pourrait faire une exception.
— Tu crois qu’ils feraient une exception, eux, s’ils nous attrapaient ?
— Elle, qui sait ? C’est une fille bien. »
Brute était, lorsqu’on le connaissait, aussi gentil que musclé. Sa passion, c’était les cocktails. Dans le passé, il en avait expérimenté un certain nombre d’explosifs, au sens propre du terme, mais il s’était rangé et se contentait maintenant de ceux qui se buvaient.
La plupart du temps, en tout cas.
« Qu’elle soit gentille ou pas, trancha le Borgne, ce n’est pas le problème. Pas de gardes ici.
— Ah ! T’es vraiment têtu comme une mule, hein ? »
*****
La taverne suivante où se rendit Kalia ne portait pas de nom. La plupart des gens qui y mettaient les pieds l’appelaient simplement « la taverne », s’ils devaient l’appeler.
C’était parce que les gens qui s’y rendaient allaient rarement dans d’autres établissements. Non pas parce que la bière y était meilleure ou moins chère qu’ailleurs, mais parce que c’était la seule de la ville qui était tenue par des nains.
Bien sûr, n’importe qui pouvait y entrer, nain ou pas. Il se trouvait juste que la plupart des gens qui y mettaient les pieds se trouvaient être de petite taille. Parmi les causes à cela, à moins que ça n’en ait été une conséquence, il y avait certainement le fait que le mobilier était totalement inadapté à des personnes de plus d’un mètre cinquante.
Présentement, il n’y avait à l’intérieur de la taverne que Kalia qui mesurait peut-être un peu plus. Il aurait fallu regarder précisément, mais ce n’était en tout cas pas de beaucoup.
« Salut », fit un nain en s’asseyant à côté d’elle.
Elle plissa les yeux. Elle avait déjà un peu trop bu et avait par conséquent du mal à reconnaître les gens. Le fait que le nain avait le visage à moitié masqué par une chope de bière n’aidait pas.
« Grimmel, finit-elle par déterminer, triomphante. Ça va ?
— On fait aller, répondit le nain en reposant sa chope. Et toi ?
— Non », répondit l’elfe.
Grimmel la regarda, un peu surpris, et vit qu’elle avait pleuré.
« Qu’est-ce qu’il y a ?
— Une amie qui est loin et peut-être morte.
— Désolé », lâcha le nain, puis il commanda une nouvelle chope de bière. Il n’était pas très doué pour réconforter les gens.
« Et puis, continua Kalia, y’a mon chef. C’est un sale connard. »
Grimmel dévisagea une nouvelle fois l’elfe. Elle devait avoir bu plus qu’il ne l’avait cru : d’habitude, elle ne sortait pas des mots pareils.
« Pourquoi ? » demanda-t-il.
L’elfe essaya de lui expliquer rapidement ses démêlés avec son capitaine ; cela prit plus de temps que prévu, parce qu’elle avait bu et qu’elle sanglotait un peu.
Lorsqu’elle eut terminé, elle réalisa qu’il y avait une demi-douzaine d’autres nains qui s’étaient rapprochés pour écouter.
« M’étonne pas, fit l’un d’entre eux, passablement éméché lui aussi. Les gardes, ils sont tous pareils.
— Sauf toi, évidemment, s’empressa d’ajouter un autre nain à destination de la jeune femme.
— Évidemment, reprit le premier. Mais globalement, quand même. La dernière fois, ils m’ont amené deux jours au poste parce que, soi-disant, j’avais jeté un « regard narquois » à un garde. »
Les autres nains hochèrent la tête. La plupart avait vécu des expériences similaires.
« Merde, je ne sais même pas ce que ça veut dire, narquois ! »
Kalia ne put s’empêcher de sourire. Elle vida une nouvelle chope de bière, alors que Grimmel racontait comment on l’avait arrêté et comment l’elfe l’avait fait sortir.
L’elfe rougit un peu en réalisant que la plupart des clients étaient maintenant regroupés autour d’elle et semblaient attendre quelque chose. En temps normal, elle ne l’aurait peut-être pas remarqué, ou se serait contentée de trouver qu’elle n’était pas à la hauteur et l’aurait ignoré. Mais là, c’était différent : elle avait bu et elle était la plus grande de la salle. Ça n’arrivait pas tous les jours.
« ’Savez quoi ? fit-elle d’un air concentré. C’qui faudrait, c’est nous r’grouper. »
Les nains la regardèrent sans trop comprendre.
« J’veux dire, continua-t-elle, tous les nains, toutes les danseuses et tout ceux qu’les gardes font chier, ’faudrait qu’on se mette ensemble et ils nous emmer’raient plus. »
Il y eut une discussion agitée dans la salle alors que les nains examinaient la proposition.
« J’suis pas d’accord, fit l’un d’entre eux. Se regrouper avec des filles qui se déshabillent sur scène ? Ça me paraît pas sain, à moi.
— Va t’faire met’, Ergor ! protesta Kalia. ’Font ça pour avoir de quoi s’payer à manger. Tu crois qu’y a beaucoup d’métiers pour une femme dans c’te ville de merde ? »
Les nains la regardèrent, estomaqués. C’était bien la première fois qu’ils la voyaient en colère. Le nain qui n’était pas d’accord baissa la tête et marmonna quelque chose. Il semblait que, globalement, l’idée d’un regroupement entre les nains et les danseuses était acceptée.
Pour fêter ça, Grimmel paya une tournée générale.
*****
Lorsque Kalia se réveilla, le lendemain, elle réalisa rapidement deux choses. La première, c’était qu’elle avait affreusement mal à la tête et la deuxième, c’était qu’elle n’avait aucune idée de l’endroit où elle se trouvait.
Elle était sur un petit lit, qui était entouré d’un mur de pierres d’un côté et d’un rideau des trois autres. Il faisait sombre. Il devait y avoir des bougies de l’autre côté du rideau, car des ombres dansaient sur ce dernier.
Si elle avait eu toutes ses facultés de raisonnement, Kalia aurait pu se douter de la nature des gens chez qui elle se trouvait à partir de la taille du lit et de la hauteur du plafond. Cependant, comme elle n’était pas en état de raisonner et qu’elle se contenta de pousser le rideau, elle fut surprise de découvrir deux nains en train de prendre ce qui devait être un petit-déjeuner. Du moins, c’est ce qu’elle supposa, même si elle n’avait pas l’habitude de boire de la bière à ce moment-là de la journée.
« Salut », grommela-t-elle.
Les deux nains levèrent les yeux de leurs assiettes et se tournèrent vers elle.
« Salut », répondit Grimmel. « Bien dormi ?
— Mouais. J’ai mal au crâne. On est où ?
— Chez nous.
— C’est une cave ?
— On est des nains.
— C’est vrai, admit l’elfe. Et qu’est-ce que je fais là ?
— On t’a ramenée ici quand tu t’es mise à ronfler sur le bar. »
Kalia hocha la tête. Elle s’attendait un peu à cette réponse.
« J’ai du mal à me rappeler de la soirée... Il y a des choses que j’ai faites et dont je devrais être au courant ? »
Déjà, elle avait toujours ses vêtements. Elle se voyait mal se déshabiller en chantant, mais elle se voyait aussi mal boire bière sur bière — ou peut-être y avait-il eu autre chose que des bières — jusqu’à s’effondrer ; et pourtant elle l’avait fait.
« Hmmm, fit Grimmel en paraissant réfléchir. Non. Il ne me semble pas.
— Au contraire ! » s’enthousiasma le deuxième nain. Kalia était incapable de mettre un nom sur son visage, même si ce dernier lui était vaguement familier. « Ton discours était génial ! »
La jeune femme fit un effort de concentration et parvint à se souvenir de son « discours ». Elle pâlit.
« Oh, merde, soupira-t-elle. Le capitaine va me tuer.
— Tu nous as convaincus ! ajouta le nain enthousiaste. Il faut qu’on s’organise !
— Je vais me faire virer, marmonna l’elfe.
— Ce n’est pas dramatique, répliqua Grimmel. De toutes façons, ce n’est pas un boulot pour toi. »
Kalia ouvrit la bouche pour protester, puis la referma sans rien dire. Le nain n’avait pas tort : effectivement, elle n’était pas faite pour ce métier.
« Il a quand même l’avantage de me payer mon loyer, répliqua-t-elle finalement.
— Trouve un autre métier ? suggéra Grimmel.
— Quoi ? Je me vois mal être danseuse.
— Je pourrais voir s’il y a une possibilité pour toi à la forge ? »
Kalia fronça les sourcils. La forge Durfer s’était effectivement beaucoup développée ces dernières années et elle employait maintenant la grande majorité des nains de la ville, réputés pour leur travail sur les métaux. Kalia se débrouillait un peu dans le domaine, mais elle avait du mal à s’imaginer un marteau à la main toute la journée.
« Je ne crois pas non plus que je sois faite pour ce métier-là.
— Pourquoi ? Pour le travail précis, tu te débrouilles bien.
— Enfin, pour une elfe, évidemment », ajouta l’autre nain en souriant.
*****
L’idée d’une action collective avec les nains fut plus dur à faire admettre aux danseuses. Une des raisons était que Kalia n’était plus sous l’effet de l’alcool, mais au contraire fatiguée à cause de la soirée de la veille et de la journée de travail qu’elle avait dû mener dans la foulée ; et la vingtaine de femmes avec qui elle discutait n’étaient pas, non plus, sous l’effet de la boisson.
Il n’y avait en fait pas que des danseuses. Un certain nombre de serveuses du Chaud Dragon étaient aussi venues puisqu’elles partageaient régulièrement les mêmes problèmes que leurs collègues. Par ailleurs, quelques femmes venaient d’autres établissements : elles étaient minoritaires mais significativement présentes.
Le troll Aymak était là aussi, bien qu’il n’ait selon toute probabilité jamais été victime d’agression sexuelle. Comme il restait immobile et silencieux, on ne le remarquait pas vraiment. Il se fondait dans le décor tandis que les autres discutaient.
Globalement, l’alliance avec les nains ne déclenchait pas un enthousiasme fou.
« Je refuse qu’on fasse quelque chose avec ces types, déclara catégoriquement l’une des danseuse. Ils passent leur temps à boire de la bière. Et puis, il n’y a que des hommes.
— Techniquement, objecta Kalia, la moitié d’entre eux sont des femmes. Enfin, statistiquement. »
C’était un fait connu qu’il était pratiquement impossible de différencier « un » nain d’« une » naine. C’était d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles Kalia s’entendait bien avec eux : ils ne la considéraient pas différemment d’un homme et ne lui demandaient donc pas toutes les deux minutes ce qu’elle faisait dans une taverne ou dans une forge alors qu’elle aurait pu être en train de faire le ménage ou de préparer le repas pour son mari.
Ce n’était pas comme s’il n’y avait aucun sexisme chez les nains, mais il s’exerçait d’une manière différente, sans doute plus subtile.
« D’accord, admit la danseuse, mais j’ai du mal à les considérer comme des vraies femmes. La barbe, pour commencer.
— Si on va par là, je ne suis pas sûre d’être une « vraie » femme non plus, même si je n’ai pas de barbe », répliqua Kalia en regardant ses pieds. « Écoute, je comprends ta réticence. Vous n’avez pas forcément beaucoup de points communs avec les nains. Mais là, on s’est réunies pour discuter comment réagir face aux gardes qui se croient tout permis. Vous partagez le même intérêt, non ? Et puis, les nains sont peut-être bruyants et bagarreurs, mais je ne pense pas qu’ils vous fassent souvent chier. Leur modèle de fémininité est effectivement plus... barbu. »
Il y eut quelques hochements de tête, qui rassurèrent légèrement Kalia. Elle n’était pas habituée à parler en public, surtout à jeun.
« Diane et Lili ont porté plainte contre un agent pour viol, continua-t-elle avec un peu plus d’assurance. Si j’ai bien compris, d’autres ont eu des problèmes de nature similaire. Je vais faire ce que je peux pour que les plaintes qui ont été déposées aboutissent, mais je crois qu’il y a peu d’espoir. L’autre jour, si j’ai réussi à faire sortir Grimell de cellule, c’est uniquement parce qu’ils étaient nombreux dehors. Il n’y a qu’en se groupant que ça marche. »
Il y eut un silence, quelques regards et quelques hochements de tête. La proposition avait l’air d’être acceptée. Quelque part, ça lui faisait un peu mal. Elle avait cru en la Loi ; elle la connaissait par cœur et s’était efforcée de l’appliquer pendant des années. Elle n’avait jamais vraiment eu la foi en un dieu quelconque, mais elle se sentait comme quelqu’un qui venait de la perdre.
« Et toi ? demanda Diane. Tu ne vas pas avoir des ennuis ?
— Sûrement, répondit Kalia en haussant les épaules. Mais c’est mon problème. »
Elle arrivait presque à faire croire que ça ne la préoccupait pas, qu’elle ne se demandait pas si elle allait finir à la rue ou derrière les barreaux d’une cellule.
Presque.
Kalia entra en grelottant dans le poste de garde. Elle avait encore passé une nuit pénible à faire le guet sous la pluie. Cela faisait deux semaines qu’elle enchaînait les rondes de nuit, une façon pour le capitaine de lui montrer qu’elle aurait mieux fait de laisser tomber son idée d’appuyer des plaintes contre des policiers.
À l’intérieur, quelques-uns de ses collègues commençaient à se mettre au travail. Il était environ huit heures du matin. Kalia, elle, allait se changer et rentrer se coucher.
« Salut, lança Louis. Il y a quelqu’un qui veut te voir.
— Le capitaine ? » demanda l’elfe.
Elle n’avait aucune envie de se faire une nouvelle fois incendier par son chef. Elle voulait vraiment se coucher.
« Non, répondit Louis. Plus haut. »
Kalia fronça les sourcils.
« La reine, expliqua le garde.
— Oh, merde. Qu’est-ce qu’elle veut ? »
Son collègue se contenta de hausser les épaules.
« Et je suis censée y aller maintenant ?
— On ne fait pas attendre sa Majesté. »
*****
On ne faisait pas attendre sa Majesté, mais sa Majesté pouvait vous faire attendre. Kalia avait fini par s’endormir sur une chaise.
Elle sursauta lorsque le secrétaire de la reine le réveilla.
« La reine va vous recevoir », lui expliqua-t-il en lui lançant un regard mauvais.
La jeune femme se leva et suivit le secrétaire dans le bureau de la reine. Elle paraissait occupée à lire un document.
« Ah, fit-elle en levant la tête. Kalia.
— Vous m’avez demandée, Majesté ?
— Oui. J’aimerais avoir votre avis éclairé sur un sujet. »
L’elfe fronça les sourcils.
« Quoi donc, Majesté ?
— Il s’agit de mon conseiller. Gérald. Il est talentueux, mais il est un peu trop porté à mon goût sur l’étude de prophéties antérieures. Il pense qu’elles peuvent tout prédire. Je doute que cela soit si simple. »
Kalia baissa la tête. Elle avait peur de voir où la reine voulait en venir.
« Il a fouillé une nouvelle fois la bibliothèque de l’Efeltawar et il en a apparemment sorti une qu’il n’avait pas remarquée jusque là, continua cette dernière. Elle est plutôt... étonnante.
— Ah ? demanda faiblement la garde.
— Oui. Elle dit qu’il ne faut pas qu’il y ait de guerre entre Erekh et le Darnolc, notamment. Elle explique que ceux qui ne sont pas humains ne sont pas des monstres, que la seule solution porteuse d’avenir est la fraternisation entre les peuples et qu’il est nécessaire de soutenir les révolutionnaires orcs.
— Vraiment ?
— C’est ce que Gérald dit, expliqua la reine. Et puis, il est aussi dit que la reine d’Erekh — moi, en l’occurrence — devrait être plus à l’écoute du peuple et moins des... aristocrates réactionnaires. Et je ne mentionne même pas ce qui, objectivement, ressemble plus à des revendications qu’à une prophétie. »
Kalia retint une grimace. Elle avait bien dit à Axelle qu’elle en faisait peut-être trop, mais son amie n’avait pas voulu en démordre.
« Et en quoi puis-je vous aider, majesté ? demanda-t-elle.
— Je me demandais simplement, vous êtes peut-être plus au courant des lois que moi. Je suis ça de loin, vous savez ? Alors, dites moi. S’il s’avérait que cette « prophétie » avait été placée là par un plaisantin, que risquerait le farceur ?
— Eh bien, cela dépend, répondit Kalia en regardant ses pieds. Je suppose que cela peut compter comme de la falsification. Et si ce farceur n’était pas un mage, peut-être qu’il pourrait aussi y avoir une plainte pour l’intrusion dans l’Efeltawar.
— Et c’est tout ? » demanda la reine. Elle semblait un peu déçue.
« Bien sûr, si cela nuit à la sécurité de l’État, le souverain a le droit de prendre les mesures nécessaires. C’est à sa discrétion.
— Ah. Donc je pourrais enfermer à vie le ou les farceurs, si l’envie m’en prenait.
— Vous pourriez enfermer à vie n’importe qui dont vous n’aimez pas le visage, si l’envie vous en prenait », répliqua Kalia.
La reine hocha la tête à nouveau et joignit ses mains avec un air solennel.
« Il se trouve que je pense connaître une personne qui est derrière cette plaisanterie, expliqua Lucie de Guymor. Je pense que je vais lui laisser une chance, parce qu’elle a peut-être simplement été mal inspirée par une mauvaise fréquentation.
— Cela me paraît sage.
— Bien, fit la reine. Maintenant qu’on a réglé cela, j’ai une autre question qui vous concerne un peu plus. »
L’elfe déglutit. Encore des ennuis ?
« Quoi donc, Majesté ? demanda-t-elle.
— Des... informateurs m’ont expliqué que certaines personnes seraient mécontentes du comportement de la garde. Est-ce exact ?
— Oui, Majesté. »
Alors, elle était au courant. Ce n’était pas véritablement étonnant, cela dit. Il était dur de préparer un rassemblement qui comptait regrouper un certain nombre de personnes en gardant le secret. Elle avait juste espéré que les informations seraient remontées plus lentement.
« Il se trouve, continua Lucie de Guymor, que les temps sont plutôt durs. Vous n’êtes pas sans savoir qu’il se pourrait qu’il y ait une guerre prochainement avec le Darnolc. Et j’ai aussi un certain nombre d’ennemis politiques qui se verraient bien sur le trône à ma place. Vous comprenez ?
— Oui, Majesté.
— Dans ce contexte, il serait préférable d’éviter de remettre en cause l’autorité de la garde et, par conséquent, la mienne. Vous me suivez ?
— Oui, Majesté.
— Bien, fit la reine en souriant. J’ose donc espérer qu’il n’y aura pas de rassemblement inopiné ou d’émeute de ce genre. Ce n’est pas le moment. »
Kalia inspira profondément et secoua la tête.
« Je suis désolée, Majesté, mais je ne peux pas annuler. Je tiens cependant à préciser qu’il ne s’agit pas d’une émeute, mais d’un rassemblement pacifique. Nous respectons la loi et demandons qu’elle s’applique ausi pour les gardes. Il n’y a rien d’illégal. »
La reine soupira et parut réfléchir quelques secondes. Puis elle lança un regard mauvais à l’elfe, qui n’eut pas tout l’effet escompté car celle-ci contemplait ses pieds.
« Je veux que cela soit bien clair. Une telle... action, pacifique ou pas, n’est pas vraiment idéal pour votre carrière. Si vous vous entêtez, vous aurez des ennuis. Avec moi, déjà. »
La jeune femme soupira. Cela commençait à faire beaucoup d’ennuis qu’on lui promettait.
« Je sais, Majesté, répondit-elle. Je suis désolée si cela vous crée des problèmes. Je sais que vous n’avez pas beaucoup d’estime pour moi, et, à vrai dire, moi non plus. Mais si je laissais tomber maintenant, je ne pourrais plus me regarder dans un miroir. »
*****
Kalia s’apprêtait à sortir du palais lorsqu’une ombre se détacha du mur et surgit devant elle. Elle sursauta et eut un bref instant de frayeur, avant de réaliser qu’il ne s’agissait que de William.
« Salut, lança-t-il. On peut parler ?
— De quoi ? » demanda la jeune femme, qui mourait d’envie d’aller se coucher.
« J’ai eu des nouvelles d’Axelle », expliqua le vampire.
Cela motiva Kalia à le suivre malgré sa fatigue. Ils se dirigèrent dans l’aile Est du palais. William ouvrit une petite porte qui donnait accès à un escalier sombre et poussiéreux, qui ne devait pas être très fréquenté.
« Il y a quoi, là-haut ? demanda l’elfe pendant qu’ils montaient.
— Mon bureau.
— Pourquoi là-haut ?
— C’est plus tranquille. »
Kalia soupira. Elle avait envie de dormir, pas de grimper des centaines de marches. En plus, elle ne voyait pas pourquoi il avait besoin d’être dans son bureau pour lui parler d’Axelle.
« Tu n’as pas l’air d’être en grande forme, remarqua le vampire.
— Je suis fatiguée et je me serais bien passée de ma discussion avec la reine.
— Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
— Que je remettais en cause son autorité et que j’aurai des ennuis.
— Ben, elle n’a pas tout à fait tort, répliqua William en souriant.
— Quoi ? demanda Kalia en lui jetant un regard mauvais.
— À partir du moment où elle refuse que ces gardes soient sanctionnés, si tu persistes, tu remets en cause son autorité.
— Mais je veux juste que la loi s’applique à tout le monde ! Pourquoi est-ce qu’elle ne fait pas en sorte qu’ils soient jugés ?
— Si tu condamnes un garde, tu décrédibilises toute la garde, tu vois ce que je veux dire ? »
Kalia fronça les sourcils en montant la dernière marche. Elle ne voyait pas trop ce que William voulait dire. Elle voyait en revanche qu’ils étaient arrivés devant une petite porte en bois.
« Enfin, c’est ce que certains pensent », ajouta le vampire en sortant une clé de sa poche et en l’insérant dans la serrure. « Je ne suis pas sûr que ce soit vraiment l’avis de la reine, mais elle n’a envie de se fâcher avec personne.
— Avec moi, ça n’a pas l’air de poser tant de problèmes », ronchonna Kalia en poussant la porte et en découvrant le « bureau » de son ami.
C’était une salle immense, juste sous les toits. Une espèce de grenier mal éclairé. Il n’y avait que quelques bougies et une lucarne qui ne laissait pratiquement pas rentrer de lumière. Sur une grande table reposaient une carte approximative du Darnolc, une pile de livres et de papiers, deux tasses et un cendrier qui n’avait pas été vidé depuis bien longtemps.
William avait dû être bien occupé ces derniers temps, jugea Kalia. Elle avait aussi remarqué que le vampire avait un début de barbe, alors qu’il était d’habitude impeccablement rasé, à l’exception de sa fine barbiche soigneusement taillée.
« C’est ça, ton bureau ?
— Et mon logement, accessoirement », répondit le jeune homme en montrant un matelas posé dans un coin de la pièce. « Assieds-toi quelque part. »
L’elfe chercha une chaise qui n’avait pas l’air trop bancale. Tout le mobilier était vieux et poussiéreux. Alors qu’elle allait s’asseoir, elle sentit quelque chose frôler ses cheveux. Elle leva les yeux et étouffa un cri. Il y avait une dizaine de chauves-souris au plafond.
« Ah, fit William en voyant son expression, j’ai oublié de te présenter mes messagers.
— Tes messagers ? Tu utilises des chauves-souris ?
— Je m’entends mieux avec elles qu’avec des pigeons.
— Et ça marche vraiment ?
— Oh, oui. Si elles boivent régulièrement de ton sang, elles te retrouvent à des milliers de kilomètres. Elles ont un sixième sens.
— Ce sont des chauves-souris vampires ? demanda Kalia avec une grimace de dégoût.
— Ne fais pas cette tête là. Il y a des vampires très bien, tu sais ?
— Si tu le dis, répliqua la jeune femme en s’asseyant. Bon, et Axelle, alors ? Elle est vivante ?
— Mes informations datent d’il y a quelques jours. Oui, aux dernières nouvelles, elle était vivante. »
L’elfe commença à sourire, mais elle aperçut l’expression de William, qui n’était pas particulièrement joyeuse.
« Elle était vivante, mais elle n’était pas en très bonne position. »
*****
Axelle s’était réveillée dans un endroit sombre. S’il avait été mieux éclairé, ou si elle avait un peu tâtonné dans l’obscurité, elle se serait aussi rendu compte qu’il était plutôt exigu.
Mais elle avait mal partout et se sentait terriblement fatiguée, alors elle était restée immobile, allongée par terre en position fœtale. Tout ce qu’elle avait remarqué, c’était que la pierre contre laquelle elle se trouvait était glaciale et qu’elle était entièrement nue. Enfin, presque entièrement ; elle ne portait pas de vêtements, mais une partie non négligeable de son corps était couverte de bandages, séquelles de son bref combat contre les chiens qui avait tourné en sa défaveur.
Elle était sérieusement blessée. Elle avait été mordue un grand nombre de fois et avait dû perdre beaucoup de sang. Son mollet droit était le plus touché : les chiens avaient arraché de larges morceaux de chair. Elle avait aussi une grosse blessure au visage, au niveau de l’œil droit, qui lui faisait atrocement mal. À l’heure actuelle, des bandes le recouvraient, alors elle se demandait s’il pourrait à nouveau être fonctionnel rapidement.
Malgré son état physique critique, Axelle ne s’inquiétait pas trop pour sa santé. Elle avait un avantage sur le quidam moyen, c’était son sang démoniaque. Les démons guérissaient plutôt bien. À long terme, même un œil crevé ne serait pas un problème.
Ce qui l’inquiétait un peu plus, en revanche, c’était ce que les orcs allaient faire d’elle. Ils voudraient l’interroger, probablement. Étant donné qu’elle ne parlait pas un mot de leur langue, ça risquait d’être compliqué.
*****
Elle resta un certain temps dans sa cellule avant que quelqu’un ne vienne. Elle aurait été bien incapable d’estimer cette durée, mais elle dormit beaucoup et, à la fin, elle avait un peu moins froid, un peu moins mal et était un peu moins fatiguée. En revanche, elle avait beaucoup plus faim et beaucoup plus soif.
Finalement, la porte s’ouvrit. Après être restée si longtemps dans l’obscurité, la lumière d’une torche fut suffisante pour lui faire mal à l’œil non couvert. Après quelques secondes, elle parvint à s’y habituer et distingua la silhouette d’un orc.
C’était la première fois qu’elle en voyait un de près avec un éclairage correct. On les lui avait décrits comme grands, verts et prognathes. Cet orc là n’était pas très grand et avait la peau plutôt noire que verte. Axelle ne le trouvait pas non plus très prognathe, mais étant donné qu’elle ignorait le sens de ce mot, cela ne voulait pas dire grand-chose.
L’orc parla en orc et Axelle ne le comprit pas. Elle essaya de dire quelque chose en erekhien, mais elle ne fut pas comprise non plus. L’orc se contenta de hausser les épaules et de lui présenter une petite gourde d’eau. Axelle lui fit un grand sourire comme geste de gratitude et but quelques gorgées.
Puis son bienfaiteur lui reprit la gourde et commença à changer ses pansements. Cela prit un certain temps. Avec tous ses bandages, elle devait ressembler à une momie. Ensuite vint le tour de l’œil. La jeune femme essaya de l’ouvrir lorsque le pansement fut retiré. Elle ne sentit pas si elle y était parvenue, mais en tout cas elle ne voyait toujours rien.
Elle voulut demander si elle serait capable de voir à nouveau du côté droit et cherchait comment se faire comprendre, lorsqu’elle réalisa que son infirmier était en train de remplacer un morceau de tissu imbibé de sang à l’intérieur de l’orbite. Axelle réalisa avec horreur qu’elle n’avait tout bonnement plus son œil. Pas étonnant qu’elle ne pût rien voir avec.
L’orc, après avoir remis en place un pansement sommaire, appela deux de ses collègues qui se trouvaient à l’entrée de la cellule. Ils attrapèrent Axelle sans ménagement, l’un par les bras, l’autre par les jambes et la transportèrent ainsi dehors.
Ils la lâchèrent près d’un mur et elle s’écroula, face contre terre. Elle essaya de prendre appui sur ses bras pour se relever mais ne parvint qu’à s’élever de quelques centimètres avant de retomber piteusement.
Elle exagérait un peu, en fait. Avec un peu de volonté, elle n’aurait pas eu véritablement de mal à se mettre debout, mais elle espérait que paraître plus faible qu’elle ne l’était réellement pourrait éventuellement lui ouvrir des possibilités d’évasion.
Elle resta quelques instants par terre avant qu’un orc ne l’aide à se relever en l’attrapant par les cheveux ; puis il la plaqua contre le mur en lui écrasant la gorge.
« El’ap, enneyk ! », gronda-t-il.
Axelle gémit. L’orc qu’elle avait en face d’elle correspondait cette fois-ci tout à fait à la description : il mesurait près de deux mètres, avait la peau vert sombre et elle le trouvait méchamment prognathe. Il semblait avoir un grade important, puisqu’il portait un uniforme avec des épaulettes.
« Désolée, répondit-elle, je ne comprends pas.
— Rhup yük selliavar ? »
Axelle essaya de faire une grimace pour montrer qu’elle ne comprenait pas l’orc, mais elle ne dut pas y parvenir, car le géant se mit à appuyer sur une de ses blessures au bras. Axelle hurla, puis tomba à genoux quand il la lâcha.
Elle hésita un instant à contre-attaquer en lui écrasant les testicules, histoire de montrer qu’elle aussi pouvait être prognathe quand elle le voulait, puis elle se ravisa. Elle n’était pas vraiment en état de commencer une bagarre.
L’orc échangea quelques mots avec des soldats apparemment moins gradés que lui, qui attrapèrent à nouveau la jeune femme, la traînèrent vers un chariot bâché et la jetèrent à l’intérieur sans ménagement.
L’un d’eux grimpa à sa suite, lui attacha les mains et la fit s’asseoir dans un coin. Quelques minutes plus tard, d’autres soldats faisaient monter une demi-douzaine d’autres prisonniers. Ces derniers étaient tous orcs, la plupart à la peau noire et, pour ce qu’Axelle pouvait en juger, avec une mauvaise mine. Elle remarqua aussi avec une pointe de jalousie qu’ils portaient des vêtements. En lambeaux certes, mais au moins eux avaient de quoi se couvrir un peu.
Elle put se rhabiller un peu lorsque quatre soldats armés montèrent dans le chariot. L’un d’entre eux tenait un sac en toile et en sortit, l’air goguenard, les vêtements déchirés et ensanglantés de la jeune femme et lui jeta à ses pieds. Alors qu’elle enfilait ce qui restait de son pantalon et que le chariot se mettait en marche, l’orc sortit l’arbalète qu’avait construite Kalia et se mit à rire. Il la compara au Snikov qu’il portait, trouvant manifestement l’arbalète obsolète. Les autres gardes se mirent à rire aussi. Même Axelle ne put contenir un sourire, soulagée qu’ils n’aient pas compris que ce qu’ils prenaient pour une arme désuète était capable de tirer dix fois plus vite que leurs engins.
*****
Le trajet dura plusieurs heures qui lui parurent horriblement longues. Son œil droit avait beau ne plus être là, il lui faisait encore terriblement mal et le chariot était affreusement inconfortable.
Au bout d’un temps infini, le véhicule finit par s’arrêter. Axelle n’avait aucune idée de l’endroit où ils pouvaient se trouver : la bâche l’empêchait de voir l’extérieur et elle ne pouvait pas discuter avec les orcs. Ils étaient restés silencieux durant tout le voyage, manifestement trop épuisés pour parler.
Les soldats firent descendre les prisonniers. Lorsque ce fut le tour de la démone, il y eut une discussion animée. Elle n’y comprenait rien mais, apparemment, la question était de savoir si elle devait descendre aussi ou pas.
Finalement, ils lui firent comprendre qu’elle devait rester dans le chariot, qui s’ébranla une nouvelle fois. Axelle essaya de s’allonger et finit, au bout d’un temps indéterminé, par s’endormir, malgré les cahots.
*****
Elle fut réveillée lorsqu’un soldat lui donna un coup de pied dans l’estomac. Le chariot était à nouveau arrêté et, apparemment, c’était à son tour de descendre. Elle parvint à se lever et essaya de boiter, mais sa jambe droite ne lui obéit pas et elle trébucha, se retrouvant une nouvelle fois par terre, ce qui provoqua l’hilarité chez les soldats.
Ils finirent par l’aider à se relever et à descendre, avant de la lâcher. Elle tomba à genoux, devant un orc qui devait être le chef de ce camp militaire. C’était une petite base, constituée de tentes et de quelques palissades en bois, qui contrastaient avec les murailles en pierre de Tel Otsip. C’était aussi un petit homme, ou plutôt un petit orc, à la peau vert sombre ridé. Il examinait Axelle d’un œil minutieux.
« Je suppose », commença-t-il en erekhien, malgré un accent abominable, « que vous êtes la personne que je suis chargé d’interroger. »
*****
« Alors, demanda Kalia, lugubre, elle est blessée ?
— Plutôt, répondit William en haussant les épaules. Le médecin qui s’est occupé d’elle n’était pas très optimiste.
— Et ils vont la torturer.
— Oh non, corrigea le vampire. Ils l’ont probablement déjà fait. Mes informations datent un peu. »
Kalia grimaça.
« D’accord, admit William, ça n’est pas forcément un point positif. Cela dit, je pense qu’elle s’en tirera. Viens voir. »
Il se dirigea vers la carte qui était étalée sur le bureau et montra un point sur les montagnes, au sud du mont Aulmar.
« Apparemment, expliqua-t-il, elle a été transféré dans un petit camp, près de la frontière. C’est le premier point positif. Le second point positif, c’est que les Nytelovers sont relativement actifs dans cette zone. Je vais voir si on peut envisager une action. »
Kalia examina la carte à son tour. Effectivement, si Axelle parvenait à s’évader, ou si d’autres la libéraient, il ne lui faudrait pas grand-chose pour atteindre le royaume d’Erekh.
« Mont Un, mont Deux, mont Trois ? lut-elle. Ce ne sont quand même pas les vrais noms ?
— Non, admit William en souriant. C’est les noms qu’on utilise avec Ly.
— Ly ? Elle est toujours là-bas ?
— Oui. Un dragon, c’est l’idéal pour surveiller ce qu’il se passe et pour cartographier les environs. Au lieu de ça, leur roi les utilise tous pour faire des courses. Quel crétin.
— Et elle, elle ne pourrait pas récupérer Axelle ?
— Trop dangereux. Elle n’est pas de taille à affronter toute une armée.
— Parce qu’Axelle l’était ? demanda l’elfe avec une pointe d’agressivité.
— Bien sûr. Elle n’a pas encore dit son dernier mot. »
Kalia essaya de sourire, mais elle avait du mal à être aussi confiante.
« Bon, fit-elle en bâillant, je crois que je vais rentrer me coucher.
— Ça te dirait qu’on dîne ensemble, ce soir ? »
Elle le regarda avec des yeux ronds.
« Quoi ?
— Je t’invite au restaurant.
— En quel honneur ?
— Comme ça. Ça pourrait être amusant.
— Une autre fois, alors. Je dois préparer le rassemblement d’après-demain.
— Préparer ? demanda William. Tu vas envoyer des cartons d’invitation ? »
Kalia lui jeta un regard mauvais.
« Pourquoi est-ce que tu veux dîner avec moi ? demanda-t-elle. Ça ne te ressemble pas.
— D’accord, admit le vampire avec un sourire contrit. Balthasar, le bras droit de Léhen, va aller manger dans un restaurant avec un commandant en charge de troupes à la frontière du Darnolc. J’aimerais savoir ce qu’ils se racontent et j’ai peur de me faire remarquer si j’y vais tout seul.
— Pourquoi est-ce que ça t’intéresse tant ?
— Les hommes qui t’ont agressée à ton retour de la Transye Vanille ont probablement été engagés par Léhen ou un de ses lieutenants. J’aimerais en être sûr et savoir ce qu’ils mijotent.
— Moi aussi. Si ça me donne l’occasion de me faire offrir un repas... »
*****
Kalia regardait avec circonspection la baignoire remplie d’eau qui se trouvait sous ses yeux.
« Et je suis censée me déshabiller ? demanda-t-elle.
— Euh, oui, répondit la servante. J’ai tiré le rideau.
— Et vous, vous restez là ?
— Oui, si vous voulez un massage, ou que je vous lave les cheveux...
— Je crois que je préférerais rester seule, répliqua l’elfe. Je veux dire, je ne veux pas vous offenser, mais...
— Je comprends, fit la servante en s’inclinant. Je vais vous laisser. »
Une fois seule, Kalia se déshabilla et se plongea dans l’eau chaude. Elle devait admettre que c’était plutôt agréable.
C’était la première fois depuis qu’elle était à Nonry qu’elle pouvait se permettre ce genre de petite fantaisie. Les bains publics étaient en effet quelque chose de rare et cher. Grâce à William, elle pouvait profiter du luxe du palais royal et elle aimait bien ça.
Elle resta un certain temps à somnoler dans l’eau chaude, puis se lava les cheveux. Ensuite, elle se remit à rêvasser, le corps entièrement immergé à l’exception de la tête et des pieds qui étaient posés sur la porcelaine.
Soudainement, elle sentit une pression sur son crâne et sa tête plongea sous la surface. Elle essaya de se redresser, paniquée, mais elle était maintenue sous l’eau. Au bout de quelques bonnes dizaines de secondes, la main qui la tenait relâcha son étreinte et elle put relever la tête et respirer.
Alors qu’elle reprenait son souffle, une voix grave derrière elle lui dit :
« Ce n’est pas bien de mettre en cause l’honneur de la garde. Surtout quand on en fait partie.
— Je ne... »
Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase, car l’inconnu lui plongea à nouveau la tête sous l’eau en lui serrant la gorge. Kalia essaya de se dégager, de le griffer, mais ne parvint pas à retirer la main. Elle resta une bonne demi minute sous l’eau avant d’être à nouveau relâchée.
« Tu vas annuler le rassemblement de demain.
— Non », répondit Kalia en se maudissant pour sa franchise, et sa tête replongea sous l’eau.
Elle essaya à nouveau de se dégager, sans succès. De sa position inconfortable, elle essaya néanmoins de voir à quoi ressemblait son agresseur. Il portait un tissu autour de la tête. Si elle arrivait à s’en tirer, elle n’aurait aucun moyen de savoir de qui il s’agissait ; pourtant, la voix lui disait vaguement quelque chose.
Alors qu’elle essayait de reconnaître un signe particulier, la surface parut être troublée par un point rouge, qui disparut aussitôt. Kalia se demanda si elle commençait à délirer à cause du manque d’air, mais d’autres points rouges apparurent.
Puis il n’y eut plus de main pour lui tenir la tête et elle put à nouveau se redresser et respirer.
Dans la petite pièce où se trouvait le bain, l’homme masqué se tenait à genoux, devant William, qui le menaçait avec un rasoir placé au niveau de son cou. L’homme avait déjà une minuscule entaille, qui saignait légèrement.
« Maintenant, on va se retourner gentiment, d’accord ? Pour permettre à la demoiselle de s’habiller. »
Kalia ne put s’empêcher de sourire en voyant William forcer l’homme, bien plus grand et plus large que lui, à se retourner pour lui permettre de sortir de l’eau.
Elle se contenta de passer une serviette autour d’elle, avant de passer devant les deux hommes et d’enlever le tissu qui masquait le visage de l’inconnu.
« André ? Toi ? »
André était un de ses collègues, évidemment. Pourtant, c’était un de ceux avec qui elle ne s’entendait pas trop mal. Il était plutôt gentil. Pas très malin, mais gentil.
« J’suis désolé, fit-il en baissant les yeux. Je... je n’allais pas te noyer. Je devais juste te faire peur. »
Kalia leva un sourcil. « Devais » ? Il avait donc suivi un ordre.
« Qui t’a demandé de me faire peur, André ? » demanda-t-elle doucement, en faisant signe à William d’écarter la lame de rasoir. « C’est le capitaine ?
— Il a dit que tu voulais déshonorer la garde, répondit André, l’air penaud.
— C’est lui qui déshonore la garde. En laissant des types comme Garnier abuser de leur pouvoir.
— Il a dit que tu n’avais pas ta place chez nous. »
Kalia n’eut pas envie de le contredire là-dessus. Elle commençait à être plutôt d’accord. Elle se dirigea vers ses vêtements et fouilla ses poches, pour en sortir son insigne, qu’elle tendit à André.
« Tu donneras ça au capitaine, d’accord ? Et tu lui diras de se la mettre là où je pense. Profond.
— Tu penses à quoi ? demanda André en fronçant les sourcils.
— Ne t’en fais pas, répliqua Kalia en souriant. Il saura. »
Elle fit signe à William de le laisser partir et s’assit sur le rebord de la baignoire.
« Merci pour ton intervention. »
Il se tourna vers elle et remarqua les larmes qui coulaient le long de ses joues. Il posa sa main sur son épaule dans un geste qui se voulait vaguement réconfortant.
« Ne t’en fais pas, dit-il. Ça va aller.
— Comment ? Je n’ai même plus de boulot.
— Je suppose que je pourrais te trouver quelque chose.
— Tu sais, objecta Kalia avec un léger sourire, si je ne suis pas faite pour être garde, je doute que je sois plus adaptée pour être agent spécial.
— Ouais, admit le vampire. On verra ça, d’accord ? Je vais aller finir de me raser. »
*****
Le jeune couple entra dans le prestigieux restaurant « Au diable affamé ». Un serveur les accueillit à l’entrée.
« Bonsoir », salua l’homme. Il était petit, blond et moustachu. « Nous avions réservé pour deux personnes.
— C’est à quel nom, monsieur ?
— Loup, répondit l’homme. Karl et Willow Loup.
— Par ici, s’il vous plaît », répondit le serveur tout en jetant un coup d’œil rapide à la jeune femme. Elle avait les cheveux sombres et des yeux bleus magnifiques, était plutôt grande et avait une poitrine généreuse. Lorsqu’en passant à côté de lui, elle lui fit un petit sourire, il tomba totalement sous son charme.
*****
Kalia s’assit en face de William en regardant nerveusement si personne n’avait remarqué leur petite supercherie.
« Calme-toi, lui dit doucement le vampire. Tout va bien.
— Ouais », admit Kalia en vérifiant, l’air de rien, que sa moustache tenait toujours bien. « Au fait, tu sais que tu es plutôt mignonne ? »
À vrai dire, elle était un peu jalouse : William était sans contexte bien plus féminine qu’elle ne le serait jamais, ce qui ne la gênait pas plus que ça ; mais même avec sa fausse moustache censément virile et les cheveux qu’elle avait raccourcis dans l’après-midi, elle passait au mieux pour un gamin à cause de sa petite taille et de sa voix et ça, c’était vexant.
Le serveur s’approcha de leur table, une bouteille à la main.
« Voulez-vous goûter notre vin, monsieur ?
— Euh, hésita ce dernier avec une voix qui se voulait grave. Non merci. Chérie, tu veux goûter ?
— Mon amour, répondit William avec un soupçon de reproche dans la voix, tu sais bien que je ne bois pas... de vin.
— Comme vous le désirez », lâcha le serveur, manifestement dépité, en leur tendant la carte.
Kalia le regarda s’éloigner vers la cuisine et vérifia qu’il ne pouvait plus les entendre.
« Bon, alors, qui est-ce qu’on est censé espionner ?
— Les deux types du fond », montra discrètement William.
Elle jeta un coup d’œil discret. Ils étaient à l’autre bout du restaurant.
« Et comment est-ce qu’on est supposés entendre ce qu’ils disent ?
— On n’a pas à s’en occuper », expliqua William en commençant à se rouler une cigarette. « Angèle s’en occupe. Elle me fera un rapport après. »
L’elfe fronça les sourcils.
« Angèle ? Ton hallucination ?
— Voilà.
— Elle peut les entendre ? »
William se contenta d’acquiescer d’un petit signe de tête.
« Et pas toi ? reprit Kalia.
— Non.
— Donc tu ne peux pas les entendre, mais elle, oui ? récapitula l’elfe.
— En effet. Si je pouvais les entendre, ou qu’elle ne le pouvait pas, il n’y aurait pas beaucoup de sens à ce qu’elle me fasse un rapport, pas vrai ?
— Certes, mais dans ce cas, ça ne peut pas vraiment être une hallucination, si ?
— Ah, je vois ce que tu veux dire. Je m’étais déjà posé la question. Le fait est qu’elle n’est visible que de moi et qu’elle ne peut pas s’écarter beaucoup. Mon hypothèse est qu’elle arrive à entendre certaines choses que j’entends vaguement inconsciemment mais que je ne perçois pas bien. Tu comprends ?
— Hmmm. Je vois l’idée. Tu as l’air d’être un cas bien compliqué. »
*****
« Vous avez fait votre choix ?
— Oui », répondit William avec un nouvel sourire enjôleur. « Je vais prendre une bavette à la gobelin.
— Quelle cuisson, madame ?
— Saignant, répondit cette dernière avec un petit sourire carnassier.
— Et pour vous, monsieur ?
— Je voudrais une assiette troll. »
Le serveur nota la commande et se dirigea vers la cuisine.
« Il me semblait que la plupart des elfes étaient végétariens, remarqua William.
— Je ne suis pas la plupart des elfes, répliqua Kalia. Au fait, tu vas m’expliquer le sens de cette comédie ?
— Quelle comédie ? »
L’elfe pointa discrètement sa fausse moustache.
« Si j’étais venu en tant que William Wolf, il m’aurait sûrement reconnu.
— Et j’étais vraiment obligée de me travestir aussi ?
— Oh, tu as l’air terriblement gênée, ironisa William. Ce n’est pas moi qui t’ai demandé de te couper les cheveux, je te signale. Et niveau vêtements, on ne peut pas dire que ça te change beaucoup. Tu aurais préféré une robe ? »
Kalia grimaça à cette idée, ce qui permit au vampire d’arborer un sourire victorieux.
« Je pense quand même que la moustache ne me va pas », ajouta-t-elle, boudeuse.
*****
Une fois que les deux hommes qu’elle espionnait eurent quitté la salle, Angèle alla rejoindre William et Kalia, alors qu’ils entamaient le dessert. Elle commença par se plaindre de ne pas avoir sa part du gâteau à la framboise, puis commença son rapport.
William l’écouta attentivement tandis que l’elfe, qui ne le pouvait pas, mangeait en silence.
Une fois qu’elle eut terminé sa part et comme il délaissait la sienne, elle s’appropria discrètement celle de William.
« La petite salope ! grommela Angèle, s’interrompant au milieu de son récit.
— Ne parle pas comme ça, protesta le vampire.
— Quoi ? demanda Kalia en levant les yeux de son assiette.
— Rien. Angèle est un peu jalouse. Elle aurait aimé avoir sa part de dessert.
— Oh, fit Kalia en levant un sourcil. Tiens, Angèle. »
Elle tendit sa cuillère dans le vide pendant quelques instants.
« Arrête, soupira William. Ça me rappelle quand je donnais à manger à mes poupées.
— Tu donnais à manger à des poupées ?
— Ben, pas toi ?
— Je n’ai jamais eu de poupée.
— Normal. C’est un truc de filles. Je vois mal un fier moustachu comme toi jouer à ça.
— Bon, les déviants, l’interrompit Angèle. Ça vous intéresse, de savoir ce qu’ils se sont dits, ou vous préférez continuer à causer de votre enfance ? »
*****
Quand Angèle termina son récit, William avait la mine sombre.
« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Kalia.
— C’est Léhen. Non seulement c’est un foutu fils de salaud, mais aussi un crétin congénital. »
L’elfe fronça les sourcils.
« Qu’est-ce qu’il a fait ?
— Il trouve qu’on attend trop la guerre. Pour lui, il faut attaquer tout de suite, pour profiter de la surprise. Tant pis si notre armée est moins puissante.
— Il veut tuer de l’orc, quoi.
— Et comme ce crétin trouve que la reine attend trop, il veut persuader des généraux de lancer l’assaut dès maintenant.
— Ils vont se faire massacrer, non ?
— C’est probable. En plus, la guerre deviendra légitime du point de vue des orcs, si c’est eux qui sont attaqués. Beaucoup n’ont pas envie de se battre. Si leur roi sonnait la charge, ils pourraient déserter. Mais si Léhen s’amuse à les attaquer en premier...
— Peut-être qu’en lui expliquant... suggéra la jeune femme.
— Il s’en fout, de tout ça. Tout ce qu’il veut, c’est discréditer la reine. Peu importe si un bain de sang peut être évité. Ça ne m’étonnerait pas que ce soit pour ça qu’il ait essayé de prendre cette soi-disant épée sacrée.
— C’est bien lui qui nous a attaqué ?
— Je suppose. Je ne vois pas qui d’autre. Bon, je vais parler à la reine. Il serait temps qu’elle lui donne la place qu’il mérite.
— C’est-à-dire ?
— Le fond d’un cachot. »
« Y’en a assez ! Des délits de faciès ! Les gardes au-dessus des lois ! On ne veut plus de ça ! » essaya de scander Kalia.
Le slogan ne fut pas énormément repris. Elle avait trouvé qu’il sonnait bien à l’écrit, mais, à l’oral, elle devait admettre qu’il n’était pas terrible. Le rythme n’était pas bon. Et puis, la plupart des manifestants ne devait même pas connaître la signification de « faciès ».
Il y avait une large proportion de nains parmi la foule. Ils s’étaient passés le mot. La jeune femme avait réussi à les convaincre de laisser leurs haches à la maison, mais ils étaient plutôt remontés. Elle n’avait pas réalisé qu’il y avait autant de tensions entre eux et la garde.
Un certain nombre de travailleuses du « Chaud Dragon » étaient aussi venues. Elles paraissaient moins à l’aise que les nains, sans doute moins habituées à ce genre de rassemblement. Aymak était là aussi, ce qui les rassurait un peu.
Et puis, il y avait aussi d’autres gens, soit parce qu’ils avaient eu des problèmes avec la garde, soit simplement parce qu’ils avaient remarqué l’attroupement et étaient venus voir ce qu’il se passait. Au total, il devait y avoir un peu plus de deux cents personnes.
Ce n’était pas si énorme que cela, mais Kalia ne s’était pas attendue à ce qu’il y ait tant de monde. Ça lui faisait plaisir et elle espérait que ça obligerait le commissaire général à prendre des sanctions contre certains de ses collègues ; mais ça lui faisait aussi un peu peur, parce qu’elle n’était pas certaine de vouloir assumer toutes les conséquences de ce rassemblement si les choses venaient à mal tourner.
Bien sûr, il s’agissait au départ d’une action pacifique et qui l’était plutôt restée jusque là, mais elle le serait certainement beaucoup moins si les gardes devenaient un peu trop agressifs. Il y avait déjà eu quelques tensions lorsqu’ils avaient voulu retirer une banderole « Gardes partout, justice nulle part ». Il n’y avait pas eu d’usage de la violence, mais ce n’était pas passé loin.
L’autre chose qui l’inquiétait, c’était qu’il y avait une prise de parole de prévue. Et, à l’unanimité, on l’avait choisie pour s’y coller. Enfin, presque à l’unanimité : elle, elle était contre. Elle avait bien préparé son intervention sur papier, mais elle appréhendait beaucoup plus la transition écrit-oral.
En théorie, elle savait comment s’y prendre : parler fort, distinctement, regarder les gens plutôt que ses pieds, ne pas se mordre les lèvres, ne pas balbutier. Elle était très douée en théorie. C’était la pratique qui posait problème.
*****
Le capitaine regardait nerveusement l’attroupement. Lui non plus ne s’était pas attendu à ce qu’il y ait autant de monde. Il avait beau avoir demandé des renfort aux gardes des quartiers voisins, notamment ceux du centre et du quartier Nain, le rapport de force n’était pas véritablement en leur faveur. Surtout qu’il y avait un troll au milieu. Heureusement, il avait un atout caché dans sa manche.
L’atout en question s’appelait monsieur Creso Sixte.
« Bonsoir, capitaine, salua-t-il en inclinant légèrement la tête. Je constate que vous avez effectivement besoin de mon aide. »
Il était grand et maigre, et portait la longue barbe blanche caractéristique des mages. En revanche, il n’en avait pas la tenue : il était habillé en noir et n’avait pas de chapeau.
« Vous avez raison, admit ce dernier. De combien de temps avez-vous besoin ?
— Quelques minutes me suffiront.
— Parfait », fit le capitaine avec un sourire mauvais.
*****
La jeune femme se retourna et reconnut le caporal Vali, qu’elle avait croisé dans le poste de garde du quartier Nain.
Elle hésita un peu puis se souvint qu’il s’était montré plutôt amical et l’avait même plus ou moins soutenue face à son propre capitaine, aussi elle s’approcha de lui.
« Salut, dit-elle.
— Alors tu n’es plus dans la garde ?
— Non.
— Ce qui explique les nouveaux vêtements. »
L’elfe eut un petit sourire. Elle avait effectivement un peu modifié sa garde robe depuis qu’elle avait démissionné. William avait insisté pour lui payer quelques pantalons qu’il jugeait plus élégants et des bottes neuves pour remplacer sa vieille paire trouée. Elle portait aussi un bandana noir pour se cacher les oreilles, ses cheveux étant maintenant trop courts pour le faire.
Le tout lui donner une allure... eh bien, une allure tout court, pour commencer. Elle n’y était pas franchement habituée.
« Tu n’es pas venu parler chiffons, hein ? demanda-t-elle.
— Non, admit Vali. Je suis venu te prévenir. Arrange-toi pour ne pas partir seule.
— Ils comptent m’arrêter ?
— Officiellement, je ne t’ai rien dit, d’accord ? »
*****
« Je vous demande de vous disperser dans le calme ! hurla le capitaine du Déni avec ses deux mains placées en porte-voix. Si vous ne le faites pas, nous emploierons la force. Il n’y aura pas de second avertissement ! »
Kalia sentit qu’elle commençait à paniquer en entendant ces mots. Elle avait un mauvais pressentiment. Les choses allaient mal tourner. Ils avaient un peu prévu ce qu’ils devaient faire, dans une réunion préparatoire. L’essentiel, c’était de rester groupés, de partir ensemble.
Elle essaya d’expliquer à quelques manifestants qu’il était peut-être temps d’y aller, mais ceux-ci n’étaient apparemment pas d’accord. Elle les comprenait, mais elle avait peur d’une intervention musclée de la part de ses anciens collègues.
Alors qu’elle commençait à paniquer, elle se demanda furtivement pourquoi elle avait bien lancé cette idée stupide.
*****
« Vous êtes prêt ? » demanda le capitaine en constatant que la foule ne partait pas.
Monsieur Sixte lui fit, de la main, signe de patienter un peu. Il avait les yeux fermés et était occupé à murmurer des incantations.
Puis il ouvrit les yeux, souriant, et se gratta la barbe.
« C’est quand vous voulez, capitaine. »
*****
Kalia sentit la magie un peu avant que Sixte ne lance son sort. Elle fronça les sourcils et se demanda quelques instants si elle n’avait pas rêvé.
Lorsqu’elle eut horriblement mal aux yeux et qu’elle ne parvint plus à respirer, elle réalisa que ça n’avait pas été qu’une impression. Elle ferma les paupières et se concentra quelques secondes pour se persuader que c’était le fruit de son imagination.
C’était ça, le truc, avec la magie : elle n’était pas tout à fait réelle. Il suffisait d’en être suffisamment convaincu pour qu’elle n’ait plus d’effet sur vous. Tout était dans la tête. Évidemment, quand une boule de feu fonçait sur vous et brûlait vos vêtements, il était relativement dur de rester suffisamment convaincu que la douleur et la chair qui se consumait n’était qu’une impression et que ce n’était pas vrai. Il fallait une bonne dose de confiance en soi, de foi, et de volonté.
Kalia n’avait à peu près aucune confiance en elle, peu de foi et sa volonté était plutôt médiocre, mais elle connaissait les principes de base de la magie, ce qui, pour un sort relativement bénin comme celui-là, se révéla suffisant.
Les autres manifestants, eux, n’en savaient rien et s’éparpillèrent en courant, malgré les cris de l’elfe qui essayait d’expliquer qu’il ne s’agissait que d’une illusion. Autant pour le départ groupé. Même Aymak, qui avait le physique pour tenir tête à une armée, prit ses jambes à son cou.
C’était fou ce qu’un peu de magie pouvait avoir comme effet sur des gens, même costauds et sans peur.
Kalia soupira et se rappela la mise en garde de Vali. Réalisant qu’elle était désormais dangereusement isolée, elle se mit à courir à son tour, poursuivie par deux gardes.
Elle allait s’engager dans une ruelle lorsqu’un mur de flammes se dressa devant elle. Elle stoppa net et hésita quelques instants. Elle pouvait essayer de passer en se convaincant que ce n’était au final qu’une illusion ; mais si elle n’y croyait pas assez fort, elle finirait brûlée, ce dont elle ne mourait pas d’envie.
Elle finit par abandonner et leva les mains en signe de reddition.
Le bon côté, c’était que, du coup, son intervention orale était annulée.
*****
Rien ne lui fut épargné. D’abord, après quelques coups qui n’étaient pas d’une violence extrême, plus destinés à lui démolir le moral que le physique, on lui attacha les poignets pour l’emmener à l’intérieur du poste de garde. Puis on lui demanda de se déshabiller pour la fouille, ce qui fut, pour elle, source d’humiliation et, pour certains de ses anciens collègues, de commentaires désobligeants concernant certaines parties de son anatomie. Enfin, on l’enferma dans une cellule pendant toute la nuit. Lorsqu’elle demanda à aller aux toilettes, on se contenta de lui donner un seau métallique.
En mâtinée, après avoir passé une nuit fort peu reposante, le capitaine la fit conduire dans son bureau et commença à l’interroger. Il paraissait heureux de la voir assise en face d’elle, les poings liés et les traits tirés. Au moins, elle parvenait à ne pas pleurer.
« Alors. Récapitulons. Tu t’appelles Kalia, sans nom de famille, tu es originaire de la forêt d’Onyx et je suis bien placé pour savoir que tu n’as pas de profession. Le seul élément qu’il me manque, c’est ton âge.
— Vingt-cinq ans, monsieur, répondit-elle, notant que le capitaine se permettait maintenant de la tutoyer. Peut-être un peu moins ou un peu plus.
— Tiens ? demanda le capitaine en souriant. Les ploucs de la forêt d’Onyx ne savent donc pas se servir d’un calendrier ?
— Si, monsieur, mais mes parents sont morts quand j’étais très jeune. À la guerre. »
Ce n’était pas tout à fait vrai. Sa mère était effectivement morte alors que Kalia était très jeune. Mais étant donné que son métier consistait à « réconforter » les hommes sur le front — joli euphémisme pour parler de prostitution —, son père pouvait être à peu près n’importe quel elfe, voire un humain ou même peut-être un orc. À vrai dire, Kalia s’en moquait un peu.
« Le bandana, demanda le capitaine, c’est en signe d’appartenance à un gang ? »
L’elfe haussa les épaules et retira son couvre-chef. Il s’agissait juste d’un vieux foulard noir dont on lui avait fait cadeau quelques années plus tôt. Comme William lui avait dit qu’il lui allait bien et qu’elle n’avait plus de tenue réglementaire, elle s’était mise à le porter en permanence.
« Je peux savoir de quoi vous m’accusez, exactement ? demanda-t-elle en tripotant machinalement le morceau de tissu.
— Bien sûr, répondit le capitaine, affable. Incitation à émeute, diffamation, outrage, rébellion et violence sur agent. »
La jeune femme baissa la tête. Ça faisait beaucoup. Excepté l’incitation à émeute, aucune accusation ne tiendrait véritablement la route face à un juge sérieux, mais le problème était qu’avant de passer en procès, elle passerait déjà un bon mois entre quatre murs ; sans compter que lorsqu’il y avait des gardes dans la balance, beaucoup de juges n’étaient plus très sérieux.
Il y avait tout de même un aspect positif. Elle avait beau avoir démissionné, dans les jours qui suivraient, elle aurait l’occasion de croiser ses anciens collègues.
C’est toujours bien de ne pas perdre le contact avec ses amis.
*****
« Hem, hem », toussota Armand pour attirer l’attention de William, qui était occupé à mettre à jour des informations sur sa carte.
« Ah, fit ce dernier en relevant la tête. Je suppose que tu vas me demander si j’ai des nouvelles de Ly ?
— Gagné.
— Elle va bien. Elle ne devrait pas tarder à rentrer. Je commence à avoir des informations assez complètes. En tout cas, pour ce qu’on peut connaître depuis un dragon.
— Si tu en as l’occasion, demande lui de revenir en un seul morceau.
— J’y penserai. À propos, si ce n’est pas indiscret, Ly et toi, vous êtes...
— Amis, répondit Armand.
— Juste amis ?
— On s’entend bien. Pour le reste...
— Ça ne me regarde pas, compléta William en souriant. Désolé, réflexe d’espion. J’ai une question moins personnelle : pourquoi est-ce qu’un combattant de ta valeur reste ici à chercher un soi-disant « élu » ? À la place de la reine, je t’aurais nommé commandant, près du front.
— Je ne me vois pas en commandant, répliqua le jeune homme. Et la reine pense que les prophéties sont importantes. Les gens y croient.
— Sérieusement ? demanda William, surpris.
— Je n’ai pas dit qu’elle y croyait. Elle pense seulement qu’il est important, pour le moral de ses troupes, que l’on trouve un élu.
— Ah, je crois que je comprends. Et si vous ne le trouvez pas, vous vous débrouillerez pour le fabriquer ?
— Peut-être, admit Armand en souriant.
— Cela correspond plus à l’idée que je me fais de... » commença William, mais il fut interrompu par une chauve-souris qui était entrée par la lucarne.
Le volatile voleta un moment autour de lui avant de se poser sur son épaule. Il l’attrapa et décrocha le papier qui se trouvait à une patte arrière.
« Bonne nouvelle ? demanda Armand.
— Plutôt, répondit William en jetant un coup d’œil rapide au message. C’est Axelle.
— Elle va bien ?
— Selon elle, oui. Je suppose qu’il n’y a qu’un démon pour caractériser un œil crevé de blessure sans gravité, cela dit. Enfin, Kalia sera contente de voir ça.
— À propos, demanda Armand, elle et Axelle, elles sont...
— Juste amies, répondit William en souriant. Elles s’entendent bien.
— Compris, fit Armand. Ça ne me regarde pas. »
*****
Dans le début de l’après-midi, Louis apporta à Kalia un semblant de déjeuner, principalement constitué de sandwich au pain.
« Je suis désolé de te voir du mauvais côté des barreaux.
— Pas autant que moi, répliqua l’elfe entre deux bouchées.
— Ouais. J’imagine.
— C’est gentil de passer me tenir compagnie. On s’ennuie un peu, ici.
— Je suppose.
— Tu penses que je vais rester là longtemps ?
— Je ne sais pas. Le capitaine ne t’aime pas beaucoup, mais on n’a que deux cellules. Logiquement, on devrait te transférer dans une vraie prison en attendant ton procès, mais je crois que ça l’ennuie. »
Kalia fronça les sourcils.
« Pourquoi ?
— Parce que tu risques d’exposer les raisons de ce rassemblement et il n’a pas forcément envie qu’un juge se demande pourquoi les plaintes enregistrées ont disparu.
— Ce sera parole contre parole, non ?
— Oui. Et d’habitude c’est plutôt en faveur de la garde, tu le sais bien. Mais, comme tu en fais partie aussi... Ou faisais, je ne sais plus trop...
— Je n’avais pas vu les choses comme ça. Donc, il va être obligé de me relâcher ?
— Je pense. Au bout d’un moment. Mais il va d’abord t’en faire baver. Il t’en veut.
— Sans blague ?
— Je crois qu’il a peur, expliqua Louis.
— Peur ? s’étonna Kalia. De quoi ?
— Je ne sais pas trop. Peut-être que quelqu’un regarde de trop près le fonctionnement de la garde sur son secteur ?
— Mais pourquoi ? Pour ce que j’en sais, il n’est pas concerné directement par les plaintes que j’ai relayées. Je veux bien qu’il y ait une histoire d’honneur de la garde, mais ça me paraît léger. »
Louis tourna la tête et vérifia que personne ne pouvait les entendre.
« Je crois qu’il y a autre chose, dit-il à voix basse. Je ne saurais pas dire quoi exactement, mais il y a des choses bizarres.
— De quel genre ?
— Aucune idée. Juste des discussions qui s’interrompent quand j’arrive. Des regards en coin. J’ai l’impression qu’il y a une sorte de... secret et que je ne suis pas dans la confidence.
— Vraiment ?
— Peut-être que je suis un peu paranoïaque, concéda Louis en souriant. Mais j’ai cette impression depuis que tu es partie en mission pour la reine. Il y a une ambiance malsaine. »
Kalia hocha la tête. L’ambiance malsaine, ça, elle voulait bien y croire. Tout de même, un secret ? Une conspiration ? Louis était peut-être effectivement un peu paranoïaque.
Peut-être que les petites cachotteries de ses anciens collègues n’étaient que des ragots ordinaires à propos de la femme d’un tel qui le trompait avec un autre.
« Tu n’en sais vraiment pas plus ?
— Je ne crois pas », répondit Louis.
Il resta cependant pensif un moment.
« Une idée, peut-être, reprit-il. Quand tu es partie, on se demandait tous où tu étais passée. Il y a eu des rumeurs. On disait que tu travaillais pour la reine.
— Ce qui était vrai.
— Oui, mais il y en a eu aussi pour dire que, depuis le début, elle t’avait demandé de la renseigner. Tu aurais été une sorte de taupe. Je n’y ai pas trop fait attention, mais certains avaient l’air inquiets. »
Kalia pouvait comprendre les origines de ce genre de bruits. C’était grâce à la reine qu’elle avait pu entrer dans la garde. Sans doute parce que, plus ou moins par hasard, dans des circonstances douteuses, elle l’avait croisée alors qu’elle venait de monter sur le trône. Sans doute aussi parce qu’elle pensait sincèrement qu’intégrer une elfe dans les forces de l’ordre pourrait réduire la tension entre celles-ci et un certain nombre de personnes.
Sur ce dernier point, il était difficile de déterminer si Kalia avait rempli son contrat : d’un côté, elle s’entendait à merveille avec la majorité des nains, mais, de l’autre, elle était maintenant hors-la-loi.
Enfin, quoi qu’il en soit, elle devait bien admettre qu’elle avait été pistonnée et elle comprenait qu’on puisse penser qu’elle avait gardé le contact avec la reine, même si leur relation était en réalité plus froide qu’un hiver en Transye Vanille.
Ce qui était plus perturbant, c’était que certains gardes étaient inquiets pour ça. Qu’est-ce qu’ils pouvaient avoir de si important à cacher ?
*****
« Bonsoir, lança William au garde de faction. Je voudrais voir votre prisonnière.
— C’est impossible.
— Regardez ça », répliqua le vampire en sortant un morceau de papier froissé d’une poche de son manteau. « Vous voyez ? Le sceau royal. Ça veut dire que je peux faire ce que je veux. Si je veux voir votre détenue, je peux.
— Euh », fit le garde, qui n’avait jamais été confronté à une situation de ce genre. « Je vais parler avec mon supérieur.
— Pas de problème, répondit chaleureusement William. Si vous avez besoin de moi, je serai en bas. »
*****
Les yeux de Kalia s’illuminèrent lorsqu’elle aperçut William. Une deuxième visite dans la journée, c’était inespéré.
« Will ! s’exclama-t-elle. Oh, si tu savais comme je suis contente de te revoir.
— Oui, et ce n’est pas une raison pour m’appeler « Will ». Il n’y a que mon hallucination pour m’appeler comme ça et, jusqu’à preuve du contraire, tu as une existence indépendante de la mienne.
— Désolée, fit Kalia en souriant. C’est à cause de cette cellule. Ça me donne envie de sauter au cou de tous ceux qui me rendent visite.
— Eh bien, calme tes ardeurs. Garde-les plutôt pour celle qui t’a écrit cette lettre, elle les appréciera plus que moi, je crois. »
Il lui tendit la lettre d’Axelle à travers les barreaux. L’elfe l’attrapa en tremblant, un large sourire aux lèvres.
« Comment est-ce qu’elle a pu l’écrire ? s’étonna-t-elle.
— Avec un crayon ? suggéra le vampire. Sinon, j’ai une autre bonne nouvelle. La tentative de Léhen pour hâter la guerre a fait chou blanc. En plus de ça, la reine l’a suspendu du conseil. »
Kalia hocha la tête, satisfaite. Avec un peu de chance, le duc rebelle serait un peu calmé pendant quelques temps.
« Il faut que tu me fasses sortir. Je n’en peux plus.
— Et tu veux que je fasse ça comment ?
— Tu peux demander à la reine, non ?
— Bien sûr. Tu te doutes bien que je l’ai déjà fait.
— Tu ne vas pas me dire qu’elle ne peut pas ?
— Peut-être juste qu’elle ne veut pas. »
Kalia donna un gros coup de pied contre la grille, ce qui eut comme effet principal de lui faire mal aux orteils.
« Merde ! Je n’ai rien fait d’illégal !
— Non, admit William.
— J’ai fait tous les effort pour m’intégrer ! Je vis en ville. Je connais les lois de ce pays, ses différents rois depuis trois siècles, je...
— Je sais, coupa le vampire. Calme-toi. Ça va.
— Non, ça ne va pas ! répliqua Kalia en criant. Peut-être que je suis complètement minable, mais j’ai fait des efforts ! Je suis allée à l’autre bout du monde chercher une épée pour la reine ! Et pour me remercier, on m’enferme ? Tu sais quoi ? J’aurais dû laisser Axelle régler cette histoire dans le sang ! »
À bout de souffle, elle se tut, secoua la tête, et s’assit sur ce qui lui servait de lit.
« Je ne sais pas, répliqua William en voyant qu’elle s’était calmée. Si tu voulais montrer les abus de la garde, c’est réussi.
— Très drôle.
— Ce n’est pas drôle. Il y avait beaucoup de gens, à ce qu’on m’a dit. La prochaine fois, il y en aura plus. C’est peut-être aussi bien que d’avoir tabassé quelqu’un, non ? »
La jeune femme haussa les épaules.
« Et puis, ajouta le vampire en allumant une cigarette, l’un n’empêche pas l’autre.
— Mais je ne veux pas d’affrontement avec la garde ! Je ne fomente pas de révolte, je ne me bats pas contre la monarchie... On voulait juste... un peu de respect, c’est tout.
— À partir du moment où tu veux quelque chose qu’on ne veut pas te donner, soit tu abandonnes, soit vous vous affrontez. Tu ne crois pas ?
— Je ne sais pas, soupira Kalia. Ça ne devrait pas être comme ça. »
*****
« Bon, dit William après avoir discuté un peu avec la jeune femme. Il est temps que j’y aille.
— Attends. J’ai oublié de te dire quelque chose. Un... bruit, que j’ai entendu. »
Kalia expliqua rapidement à William les inquiétudes dont Louis lui avait fait part.
« Hmmm, fit le vampire. J’ai bien peur de ne pas pouvoir faire grand chose. Je m’occupe seulement du Darnolc et ça me prend déjà beaucoup de temps. Évidemment, il y a d’autres espions, mais...
— Tu ne leur fais pas confiance ?
— Je n’en suis pas sûr, admit William. S’il y a vraiment un complot, ils auraient dû s’en rendre compte et faire remonter l’information. Sauf s’ils sont dans le coup.
— Peut-être qu’il n’y a pas de complot ?
— Peut-être. Je vais quand même essayer de me renseigner. On reste en contact ?
— D’accord. Merci pour la lettre, au fait.
— C’est normal, répondit le vampire en souriant. Je n’ai pas envie qu’Axelle ait une dent contre moi lorsqu’elle reviendra. Je tiens à mon intégrité physique. »
*****
Le général orc, ou le capitaine, pour ce qu’en savait Axelle, en tout cas le chef du camp, ordonna à deux de ses hommes d’amener la jeune femme dans son bureau.
La pièce était plutôt grande pour un camp qui avait l’air temporaire. Il y avait une table sur laquelle étaient posés différents plats. Axelle saliva en sentant l’odeur d’un civet de lapin et son estomac lui rappela douloureusement qu’elle n’avait rien mangé depuis plusieurs jours.
Les soldats qui la soutenaient l’aidèrent à s’asseoir sur une chaise. Le chef s’affala en face d’elle et fit signe aux gardes de les laisser seuls.
« Ça vous fait envie ? » demanda-t-il en désignant les plats.
Axelle haussa les épaules avec une expression qu’elle voulait désintéressée. Elle espérait juste que la bave aux lèvres ne la trahirait pas.
« Si c’est une forme de supplice, vous tombez mal. Je n’ai pas faim.
— Je vais vous expliquer ma vision des choses, commença l’orc en joignant ses mains. Normalement, je devrais vous torturer pour vous faire parler. Seulement, je n’aime pas beaucoup l’odeur du sang et vous n’êtes apparemment pas exactement en excellente santé.
— Vous avez l’œil. Contrairement à moi.
— Je vois une alternative, continua l’orc en ignorant l’interruption. Nous pouvons discuter calmement, en personnes civilisées. Et, si vous me dites ce que je veux savoir, vous aurez le droit de manger.
— Je vois une faille dans votre vision des choses, répliqua la jeune femme.
— Quoi donc ?
— Ce sera froid. »
L’orc sourit, dévoilant des dents blanches et pointues.
« On pourrait envisager de faire réchauffer un peu.
— Pourquoi pas ? Qu’est-ce que vous voulez savoir ?
— D’abord, pour qui travaillez-vous ? »
Axelle réfléchit un moment avant de répondre. Qu’est-ce qu’il savait ? Qu’est-ce qu’elle pouvait se permettre qu’il sache ? Qu’est-ce qu’elle devait absolument cacher ?
« Pour la reine, répondit-elle.
— Et quelle était votre mission ?
— Nous avions un accord. Nous libérions un orc rebelle en échange d’informations sur une nouvelle arme que vous avez inventée, pour éviter qu’elle ne vous donne trop d’avantage. »
L’orc éclata de rire.
« Je dis la vérité, protesta Axelle.
— Oh, je sais que vous êtes sincère. Mais, sérieusement, vous parlez d’« avantage » ? Vous vous êtes déjà servie d’un de ces engins ?
— Non.
— Ça se voit. D’accord, c’est puissant et ça fait du bruit. Mais c’est encore plus long à recharger qu’une arbalète. Et surtout, avec ça, même le meilleur tireur a autant de précision que ma grand-mère qui a la tremblote.
— Vraiment ?
— Vraiment. Le pire, c’est que le roi s’acharne pour qu’on ne se serve plus que de ça, avec ses élucubrations sur la modernité. Avec cet « avantage tactique » de notre côté, vous êtes sûrs de gagner la guerre. »
Axelle fronça les sourcils. Elle n’avait pas vu les choses sous cet angle. L’avantage qu’avait les orcs n’en aurait donc pas été un ? Voilà qui changeait certaines choses.
« À propos. Votre roi, ce n’est pas un orc, n’est-ce pas ?
— C’est moi qui pose les questions.
— Désolée », fit la prisonnière en baissant la tête. Bah, de toutes façons, elle connaissait la réponse. Elle se demandait juste ce que le roi du Darnolc cherchait vraiment à détruire : Erekh, ou son propre pays ?
À moins que ça n’ait été les deux.
« Avez vous des liens avec des groupes rebelles ? En-dehors de cet accord ?
— Pas que je sache. Mais je ne suis pas la conseillère politique de Sa Majesté. »
Ce n’était qu’un demi-mensonge. Elle ne savait effectivement pas si « Erekh » avait des liens avec des organisations rebelles. William et elle, oui, mais, pour ce qu’elle en savait, la reine refusait de soutenir les Nytelovers.
« Qu’est-ce que vous comptez faire ?
— Comment ça ? demanda la jeune femme, perplexe. Moi ?
— Non, répondit l’orc en souriant. Vous, je sais que vous ne ferez plus grand-chose. Je parlais de votre pays.
— Je n’en sais rien.
— Vous n’êtes pas bien renseignée.
— Désolée, répliqua Axelle en haussant les épaules. Mais on n’envoie pas les gens qui en savent trop sur des missions suicide. Je peux manger quand même ?
— Je croyais que vous n’aviez pas faim ?
— Ben, ce serait quand même dommage de gâcher. »
*****
Axelle eut le droit de manger un morceau avant d’être placée dans une cellule délabrée gardée par une sentinelle.
Elle passa la fin d’après-midi à dormir et se réveilla un peu après la tombée de la nuit. La sentinelle ronflait, assise sur une chaise bancale. Si elle tendait la main à travers les barreaux, elle pouvait toucher les clés.
C’était une occasion d’évasion rêvée. À vrai dire, un peu trop rêvée. Ça puait le piège à plein nez.
Axelle fonça dedans, estimant que c’était en se jetant dans la gueule du loup qu’on pouvait voir le mieux à quoi il ressemblait.
Le garde ne se réveilla pas lorsqu’elle attrapa les clés. Elle ne croisa pas de soldats dans le camp. Apparemment, tout le monde dormait à poings fermés.
La plus grande difficulté, c’était sa jambe blessée, qui avait bien du mal à la porter. Elle trouva un balai pour lui servir de béquille, mais c’était loin d’être une solution idéale.
Elle eut tout de même le courage de parcourir le camp à la recherche de l’arbalète de Kalia. Il était hors de question de la leur laisser. Elle finit par la trouver dans le chariot qui l’avait amenée jusque là, dans son sac de vêtements laissé à l’abandon.
Une fois qu’elle l’eut récupérée et passée dans son dos, elle boita jusqu’en dehors du campement et commença à se diriger vers le sommet de la montage en espérant pouvoir — peut-être — atteindre la frontière.
Elle ne vérifia pas si elle était suivie. C’était évident. À moins que Ly n’ait lancé, par dragon, un sort de sommeil, ce qui était peu probable, il était inconcevable que son évasion n’ait pas été prévue.
La question était : pourquoi ? Elle pouvait peut-être espérer atteindre Erekh en quelques jours. Ou alors elle mourrait de faim et de froid. L’un comme l’autre n’apporterait rien aux orcs.
Le commandant du camp lui avait demandé si Erekh avait des liens avec les rebelles. Peut-être qu’il espérait qu’elle les localiserait pour lui ?
Dans ce cas, c’était mal parti. Axelle savait vaguement qu’il y avait des Nytelovers quelque part dans les montagnes mais, même si elle l’avait voulu, elle aurait été bien incapable de les trouver.
*****
Axelle n’était pas en mesure de trouver les Nytelovers, mais eux réussirent à la trouver.
Elle avait marché pendant deux jours, s’arrêtant uniquement pour boire à un ruisseau ou pour dormir un peu. Sa jambe lui faisant de plus en plus mal, elle avançait de moins en moins vite et elle s’était arrêtée dans une grotte, peu optimiste sur ses chances de franchir la montagne.
Elle avait mal, froid, soif et faim, mais tout ça, elle commençait à s’y habituer. Le vrai problème, c’est qu’elle commençait sérieusement à avoir de la fièvre. Elle ne se sentait plus capable de se déplacer.
À vrai dire, elle commençait à croire qu’elle allait mourir lorsqu’un petit groupe d’orcs entra dans la grotte.
Axelle réussit à voir qu’ils étaient trois. Ils ne portaient pas d’uniformes.
« Content de te revoir », dit l’un d’eux, aux cheveux noirs et aux yeux bleu ciel. Axelle réussit à se concentrer quelques instants et à recouvrer assez de lucidité pour reconnaître la voix d’Edine Ertamine et articuler :
« Piège... suis... suivie... »
L’orc fronça les sourcils.
« D’accord, lâcha-t-il. On s’occupe de ça. Repose-toi. »
Axelle se laissa aller avec un certain soulagement et perdit conscience.
Edine posa sa main sur le front de la jeune femme pour estimer sa température. Elle lui paraissait plutôt élevée, mais, d’un autre côté, c’était la première fois qu’il posait sa main sur une humaine. Il avait déjà touché le front de William mais il s’agissait d’un vampire, alors c’était sans doute normal qu’il soit plus froid qu’elle.
« Elle a dit quoi ? demanda Erutur, une orque mince à la peau noire et aux cheveux blancs.
— Qu’elle a été suivie. On va éviter de rentrer au camp tout de suite.
— Merde.
— Comme tu dis. Je vais regarder ses blessures. Tu peux faire un feu ?
— Je vais chercher du bois », répondit Erutur en sortant de la grotte.
Edine se tourna vers Ogar, un type immense à la peau verte, qui était resté silencieux jusque là.
« Tu peux aller l’aider ? Et essayer de ramener quelque chose à manger ? »
Ogar hocha la tête et sortit sans un mot. Edine alluma une torche et commença à déshabiller Axelle.
Sa blessure à la jambe n’était pas belle à voir. Il se demanda comment elle avait bien pu marcher jusque là. Elle n’aurait même pas dû pouvoir poser le pied par terre.
Il désinfecta la plaie et lui posa un bandage propre, mais il ne pouvait pas faire grand chose de plus. À part peut-être l’amputer, mais il espérait qu’il n’aurait pas à en arriver là.
Il examina ensuite l’œil, ou plutôt son orbite, et jura entre ses dents. Elle avait été soignée par un véritable boucher. Il savait que le nouveau roi avait fait passer l’industrie de l’armement avant la formation de docteurs, mais il avait oublié à quel point certains médecins militaires étaient mauvais.
En réalité, le Darnolc était bien plus avancé qu’Erekh dans le domaine. Edine aurait véritablement pris peur en voyant les connaissances — ou plutôt le manque de connaissances — en médecine du royaume. Aller voir un docteur était en général le meilleur moyen de transformer un petit rhume en maladie mortelle. Les guérisseurs étaient moins dangereux, parce qu’ils se contentaient de prendre votre argent et de psalmodier quelques formules en effectuant des rituels compliqués mais inutiles. Les sorcières étaient plus compétentes, mais elles étaient dans l’illégalité. Dans ces conditions, il valait mieux ne pas tomber malade.
Edine avait, lui, de bonnes compétences médicales, mais il manquait cruellement de matériel. Aussi dut-il se contenter une fois encore de désinfecter la blessure et de changer le pansement.
*****
Erutur rentra, des branches plein les bras.
« Alors ? demanda-t-elle.
— Je change ses pansements, répondit Edine. Et il y en a un paquet.
— Tu n’aurais pas une branche droite ? Je voudrais lui faire une attelle.
— Là ? Non. Je vais essayer de t’en trouver une dehors. Tu penses qu’elle va s’en sortir ?
— Je pense. Elle a l’air solide, mais j’ai peur qu’elle soit difficile à transporter.
— Comment on va faire ? demanda l’orque en allumant le feu. Je veux dire, avec les types qui nous suivent ?
— Si on arrive à atteindre la frontière, ils auront du mal à le faire.
— Sauf que, tu l’as dit, il va falloir la transporter. Il fait froid, là haut. Tu es sûr qu’elle tiendra le coup ?
— Ce serait difficile si on passait à pied, admit Edine. Mais j’espère bien qu’on n’aura pas à le faire. »
*****
La démone entrouvrit son œil unique et aperçut Edine, qui lui tendait un bol rempli d’un liquide qui sentait atrocement mauvais.
« Il faudrait que tu boives ça. Ça te donnera de la force. »
Elle fit la moue. Le liquide ne l’inspirait vraiment pas.
« T’aurais pas plutôt du chocolat chaud ? »
Edine secoua la tête en souriant.
« Non, désolé, mais ça te fera du bien. »
Elle dut se forcer pour boire le liquide répugnant, mais il parvint au moins à finir de la réveiller. Le goût, sans doute.
« On n’a pas fait les présentations, dit-elle. Moi, c’est Axelle CrèveCœur. Je suis danseuse.
— Danseuse ?
— Et voleuse, aussi. Mais pas officiellement.
— J’imagine. Moi, c’est Edine Ertamine. Médecin. Elle, c’est Erutur. Elle était soldat, mais elle a déserté. Et lui c’est Ogar, paysan.
— Et vous faites partie des Nytelovers ?
— Oui. C’est moi qui suis en contact avec William.
— D’accord. À part ça, comment va ma jambe ?
— Plutôt mal. Il vaudrait mieux que tu évites de la bouger pendant un moment. Je ne voudrais pas avoir à l’amputer.
— Moi non plus, j’ai déjà perdu un œil... Le problème, c’est qu’on ne pas pouvoir rester dans cette grotte éternellement.
— En effet. On va essayer de passer la frontière.
— Si tu ne veux pas que je marche, répliqua Axelle, ça va être délicat...
— William m’a mis en contact avec votre conductrice de dragons. Je vais lui demander si elle peut nous aider.
— On ne tiendra pas à cinq sur un dragon. »
L’orc haussa les épaules, peu préoccupé.
« On peut faire plusieurs trajets. Ça sera toujours plus rapide qu’à pied. Et les soldats auront du mal à nous suivre.
— Et comment vous allez la contacter ? Elle est connectée au réseau Wolfien international de chauves-souris ? »
Edine fronça les sourcils, avant de comprendre ce qu’elle voulait dire.
« Oh. Oui. Par chauve-souris.
— S’il vous en reste une, j’aimerais bien envoyer un message, aussi. J’ai une amie qui doit commencer à s’inquiéter. Je vais lui dire que tout va bien. »
Edine jeta un regard à la jambe de la jeune femme, puis à son œil.
« Ouais. Tout va bien. »
Kalia passa quelques jours de plus dans la petite cellule à la cave du poste de garde. À part celles des rats, elle reçut peu de visites. Louis lui apportait régulièrement de l’eau et de la nourriture, mais il parlait peu, comme s’il regrettait d’en avoir trop dit lors de leur première entrevue.
Il ne se passait rien, évidemment. La jeune femme dormait beaucoup. Elle passait aussi du temps à lire et à relire la lettre d’Axelle. Elle disait qu’elle allait bien et qu’elle rentrait. Kalia se demandait juste ce qu’« aller bien » voulait dire exactement et combien de temps il lui faudrait pour revenir.
Elle était seulement sûre d’une chose, à laquelle elle se raccrochait pour garder espoir : son amie était sur le chemin du retour et, lorsqu’elle serait revenue, les choses s’arrangeraient. L’elfe ne savait pas comment exactement, mais elle n’en doutait pas. Axelle la sortirait de là, pour commencer.
Malgré cet espoir, Kalia passa un certain temps à regarder si elle pouvait s’évader, estimant qu’on n’était jamais mieux servi que par soi-même, mais elle ne trouva rien de bien concluant.
La porte était solide — les cellules avaient été rénovées l’année précédente — et bien ancrée au mur. La prisonnière n’avait rien qui aurait pu lui permettre de crocheter la serrure et de toute façon, même avec le bon matériel, elle n’aurait probablement pas su le faire.
L’autre sortie possible, c’était une petite fenêtre au-dessus du banc, qui donnait à l’extérieur un tout petit peu au-dessus des pavés de la rue. L’ouverture était étroite, mais l’elfe n’était pas très épaisse et elle aurait sans doute pu s’y glisser s’il y avait eu quelqu’un pour l’aider à monter. L’ennui, c’était qu’elle était seule et, accessoirement, que la fenêtre était bloquée par des barreaux.
Kalia parvint à en desceller un, qui bougeait déjà au départ, au bout de deux jours de travail. Elle abandonna cependant en réalisant qu’il y en avait encore cinq à enlever et qu’ils semblaient plus solidement placés.
Elle se résigna donc à passer un bon moment dans sa petite cellule et essaya d’en voir les bons côtés. À vrai dire, il n’y en avait pas beaucoup.
*****
Un jour, Louis vint la rejoindre. Cette fois-ci, il ne se contentait pas de venir lui rendre visite : il était accompagné par deux autres gardes, qui ouvrirent la porte et le firent entrer dans l’autre cellule.
« Vous faites erreur, protesta-t-il, je...
— Je suis désolé. On te libérera très vite, mais on ne peut pas se permettre de te laisser dehors pour l’instant. À bientôt. »
Les deux gardes repartirent, pendant que Louis s’asseyait piteusement sur le banc.
« Qu’est-ce qu’il s’est passé ? demanda l’elfe.
— Il se passe, expliqua Louis, que j’ai compris ce qu’était leur petit secret.
— Et c’est quoi, alors ? »
Le nouveau prisonnier mit un certain temps à répondre. Il paraissait hésiter à la mettre au courant.
« C’est Léhen, finit-il par dire. Il compte prendre le pouvoir. Et la garde le soutient.
— Il prépare un coup d’État ? demanda Kalia en ouvrant de grands yeux.
— Je pense. Ils ne m’ont pas donné tous les détails : ils ne me font pas confiance. Mais je suppose qu’ils ne m’auraient pas enfermé s’il n’y avait pas quelque chose d’important qui se préparait.
— On doit sortir de là !
— Et tu comptes faire comment ? » demanda Louis.
L’elfe soupira. Elle n’en avait effectivement aucune idée. Même si elle arrivait à sortir, elle ne voyait pas trop ce qu’elle pourrait faire dehors.
Elle ferma les yeux et se demanda : à sa place, qu’est-ce qu’Axelle aurait fait ?
*****
« Will ? fit Angèle, assise sur la lucarne du grenier.
— Quoi ?
— Je crois que tu es dans la merde.
— Qu’est-ce que tu racontes ? demanda le vampire, occupé à écrire un message. Tout va bien.
— Tu crois ça ? demanda Angèle. Tu penses que tous ces gardes armés viennent prendre le thé au palais ? »
William ne demanda pas « Quels gardes armés ? » ou « Tu es sûre de ce que tu dis ? ». Il avait été un hors-la-loi pendant des années et avait appris que, dans ce genre de cas, il valait mieux réagir vite plutôt que de poser des questions. Il se précipita donc vers les escaliers et les descendit quatre à quatre, manquant à plusieurs reprises de trébucher.
Il surgit dans le hall d’entrée avant que les assaillants n’entrent dans le château et ne vit personne, à part le garde royal de l’entrée, qui faisait son travail comme d’habitude.
Un homme moins sûr de son hallucination se serait sans doute demandé s’il y avait vraiment des assaillants et si une « amie » imaginaire était vraiment fiable. Mais, là encore, William décida qu’il pourrait se poser des questions plus tard.
Il se précipita donc vers l’homme et lui ordonna de fermer la porte ; mais le garde se contenta de rester immobile et de sourire.
« Je ne crois pas, monsieur. »
Le vampire leva un peu sa lèvre supérieur, dévoilant ses impressionnantes canines.
« J’ai dit : ferme la porte ! cracha-t-il, menaçant.
— Et moi, je dis : va te faire mettre, sale suceur de sang », répliqua le garde en dégainant son épée courte.
William haussa les épaules, peu surpris.
« Ce serait avec plaisir, mais pas maintenant. »
Il se jeta sur son adversaire, déviant au préalable l’épée avec un bon coût de pied. Sa stratégie n’était pas parfaite, puisque le garde eut le temps de ramener sa lame et de la lui enfoncer entre les côtes avant qu’il ne plonge ses dents dans le cou de sa victime.
Il n’avala que quelques gorgées avant de relâcher le corps, qui s’écroula dans un geyser de sang. C’était un beau gâchis, mais il n’avait pas le temps de boire. Il ne prit même pas le temps de retirer l’épée de son ventre avant de bloquer l’entrée.
*****
Kalia s’époumona plusieurs minutes avant qu’un garde n’ouvre la porte de la cave et descende les escaliers. C’était Maxime, un de ses nombreux ex-collègues avec qui elle n’avait jamais échangé plus qu’un « bonjour » ou un « au revoir ».
« Qu’est-ce qu’il y a ?
— J’ai faim », expliqua la jeune femme.
Louis l’avait, en effet, nourrie en cachette, mais on ne lui avait officiellement rien donné depuis plusieurs jours.
« Je n’en ai rien à foutre, répliqua Maxime en commençant à remonter les escaliers.
— Je peux te payer, pour ça, suggéra l’elfe.
— Tu as de l’argent ?
— Non, mais je peux peut-être payer... en nature », répondit-elle en s’empourprant.
Maxime descendit à nouveau les escaliers et s’approcha de la grille. Il dévisagea Kalia de haut en bas, puis de bas en haut. L’elfe rougit un peu plus.
« J’ai connu des femmes plus attirantes. Cela dit, je dois dire que je n’ai jamais fait ça avec une elfe. Enlève ton pantalon, pour voir ? »
Kalia obéit en rougissant. Elle se haïssait déjà pour ce qu’elle allait faire, mais elle n’avait pas le choix.
« Tourne-toi. »
Elle s’exécuta encore, tournant le dos à son geôlier, en se mordant la lèvre inférieure.
Elle entendit le cliquetis de la serrure qui s’ouvrait, puis se refermait ; la respiration de Louis qui s’accélérait et hésitait à protester. Elle sentit Maxime s’approcher d’elle. La main qu’il posa sur son postérieur. Elle sentit aussi le goût du sang dans sa bouche. Elle avait dû se mordre trop fort, à moins que ça n’ait été un effet de l’adrénaline.
Le garde aussi sentit le goût du sang dans sa bouche, quelques secondes plus tard, lorsque Kalia se retourna d’un geste vif et lui fracassa la mâchoire avec le barreau descellé.
Il s’écrasa au sol. L’elfe frappa à nouveau, verticalement cette fois-ci, et abattit son arme de fortune sur les côtes de sa victime. Elle laissa ensuite tomber la barre, mais continua à lui donner des coups de pied dans l’estomac, avant de se calmer au bout d’une dizaine de secondes et de s’agenouiller à côté de lui pour lui prendre les clés et son arme de service.
Louis avait regardé la scène, pétrifié, et ne pouvait détacher les yeux de son collègue qui se tortillait par terre, le visage couvert de sang. Il n’avait jamais vu Kalia faire usage de violence et aurait préféré ne pas assister à ça.
« Comment tu as pu faire ça ? demanda-t-il, choqué, pendant que la jeune femme déverrouillait les portes. C’est un collègue !
— Non, répliqua sèchement l’elfe en remettant son pantalon. Ex-collègue.
— Tu lui as bousillé la mâchoire ! »
Kalia regarda pour la première fois ce qu’elle avait fait à Maxime. Ce n’était, en effet, pas joli à voir. Le sang coulait de la bouche du blessé, qui avait probablement quelques dents en moins. Elle y avait peut-être été un peu fort.
Elle s’était préparée à l’assommer, si possible proprement. Mais le coup avait libéré toute sa colère et elle n’avait pas frappé pour le mettre à terre et lui prendre les clés, mais pour faire mal, pour détruire, pour se venger de toutes ces années où on s’était moqué d’elle parce qu’elle était trop gentille. Ils ne comprenaient que la force ? Elle pouvait s’y mettre aussi.
Maxime avait pris pour tous les autres. Ce n’était pas très juste, mais on lui avait fait comprendre pendant des années que la vie était injuste.
Pendant un moment, l’elfe fut submergée d’émotions contradictoires. L’horreur, d’abord, devant ce qu’elle avait fait. Un certain plaisir, aussi, de voir qu’elle était, pour une fois, capable de se défendre. La honte enfin, de ressentir un plaisir malsain pour avoir démoli le visage d’un homme.
Finalement, elle ferma les yeux et essaya de penser rationnellement.
« Il y aura d’autres blessés si on laisse Léhen accéder au pouvoir. Il faut l’arrêter.
— Léhen était un bon général, objecta Louis. Il ne ferait pas un mauvais roi.
— Oh, oui. Il mettrait Erekh au travail et renverrait les non-humains chez eux.
— Tu exagères.
— Et les femmes au foyer. Et tout le monde à la messe le dimanche. Je suis sûre qu’il voudrait même restaurer le servage !
— Il faut admettre que Léhen remettrait de l’ordre, reprit Louis. Regarde, ici, le Déni. C’est le chaos.
— Tu n’y vis même pas ! » répliqua Kalia.
Elle n’appréciait pas énormément le quartier, mais ce n’était pas l’Enfer non plus. Il y avait beaucoup de pauvres et un certain nombre de hors-la-loi, en général des pauvres qui ne voulaient plus l’être. Mais sa réputation de coupe-gorge n’était vraie que pour ceux qui venaient y faire un tour avec de riches vêtements. Les bandits n’attaquaient que rarement les habitants du quartier, précisément parce qu’il s’agissait surtout de pauvres et de hors-la-loi, l’un présentant peu d’intérêt et l’autre beaucoup de risques.
Ce n’était simplement pas le quartier idéal pour être garde.
« Écoute, fit Louis. Je ne suis pas spécialement partisan de Léhen, mais, lui ou un autre, ça ne changera pas grand chose. Calme-toi. En attendant, il faut qu’on trouve quelqu’un pour s’occuper de Maxime.
— Je ne vais pas le laisser faire un coup d’État sans rien faire ! Il n’en a pas le droit. Un vrai garde devrait l’en empêcher.
— Oh, arrête avec ton code de lois, Kalia. Redescends sur terre. »
L’elfe inspira profondément et vit les choses en face. Les lois qui s’appliquaient pour tous, ce n’était pas la réalité. La réalité, c’était qu’un sale type allait s’emparer du trône avec le soutien de la garde et qu’elle n’y pouvait rien.
Eh bien, elle n’y pouvait peut-être rien, mais elle tenterait quelque chose quand-même. Quoi exactement, elle ne savait pas, mais elle aurait au moins essayé.
Ce fut en colère qu’elle monta les escaliers. Ce fut aussi la colère qui la guida lorsqu’elle ouvrit la porte. Elle ne réfléchit qu’après et réalisa alors que c’était absolument stupide et sans doute la meilleure façon de se faire tuer.
Heureusement, le poste de garde était vide : le coup d’état devait mobiliser tous les hommes. L’elfe se précipita dehors et, une fois à l’extérieur, réalisa pour de bon qu’elle n’avait effectivement aucune idée de ce qu’elle pouvait faire et qu’elle était seule : Axelle était loin et William à l’autre bout de la ville.
L’adrénaline tombée, elle se rendit enfin compte qu’elle avait peur. Énormément peur.
Si seulement Axelle était là, avec elle...
En attendant, ce qu’il lui fallait, c’était quelque chose à boire.
*****
Kalia entra dans la taverne « Aux vieux brigands ».
La dernière fois, on ne l’avait pas laissée rester, mais les choses avaient changé, depuis. Elle n’était plus garde. Elle espérait au moins qu’elle pourrait prendre un verre.
« Salut », fit-elle en s’accoudant au bar.
Derrière le comptoir, le Borgne s’arrêta d’essuyer une assiette.
« Salut. Je te l’ai déjà dit, on ne veut pas de gardes ici.
— J’ai démissionné », répliqua l’elfe.
Le Borgne hocha la tête et rangea l’assiette.
« On est des voleurs retraités. On sert pas mal de voleurs, ou de voleurs retraités. Alors on ne veut pas de gardes. Ni de gardes retraités.
— Je suis un peu jeune pour la retraite.
— Mais je suis sûre que tu as compris ce que je voulais dire. »
La jeune femme soupira. Elle n’avait pas de temps à perdre. Léhen préparait un coup d’état et elle ne se voyait pas l’affronter à jeun.
« Écoutez, j’ai fait quelques jours de prisons...
— J’ai fait quelques années », coupa le Borgne.
Kalia haussa les épaules, prête à abandonner.
« D’accord. Ce n’est pas comparable, mais...
— Oh, ce n’est pas la taille qui compte, répondit le tavernier. Tu veux quoi ? C’est la maison qui offre. »
L’elfe sourit, un peu surprise.
« Quelque chose de fort. »
Le quinquagénaire se tourna et examina ses bouteilles pendant quelques secondes. Il hésita un peu, puis en prit une qui ne portait pas d’inscription. On pouvait tout de même la distinguer des autres parce qu’il y avait un serpent à l’intérieur.
Il servit un petit verre et le tendit à la jeune femme, qui l’avala cul-sec. Son visage se colora instantanément. De même que ses yeux.
« Ah, fit le Borgne, ce n’est pas de la piquette.
— Non, admit Kalia en toussant. Mais ça va mieux.
— Ça a n’a pas l’air d’aller très fort pour autant.
— Pas franchement. Il paraît que Léhen prépare un coup d’État. Et que c’est pour aujourd’hui.
— Et ? demanda le tavernier. Qu’est-ce que ça changera ? Quand on est hors-la-loi, un roi ou un autre, ça revient au même.
— Vraiment ? demanda la jeune femme. Vous pensez que Léhen sera aussi pragmatique que la reine ?
— Bon, d’accord, admit le Borgne. Mais qu’est-ce qu’on peut faire ? C’est pas un vieux croûton qui va arrêter une armée. Et encore moins une elfe naine. »
Kalia lui jeta un regard mauvais. Certes, elle n’était pas grande pour une humaine, ce qui revenait pour une elfe à être carrément petite. Mais tout de même, il y avait des choses qui ne se disaient pas.
Et puis elle réalisa que, finalement, le tavernier avait raison. Probablement pas comme il l’entendait, mais peu importait. Ce n’était pas une question de taille, mais les nains la considéraient presque comme l’une des leurs.
Or, le quartier Nain était situé au nord du Déni. Les deux quartiers étaient placés de part et d’autre de la Porte Est.
Tout le monde n’accepterait pas forcément le duc de Léhen naturellement comme souverain et, surtout, la reine devait encore avoir quelques atouts dans sa manche.
Il était donc probable qu’il enverrait son armée. À une époque, tous les seigneurs en avaient une plus ou moins conséquente ; le général était un des seuls qui avaient perpétué sérieusement cette vieille tradition. Comme son duché se situait à l’est de Nonry, il était probable qu’il passerait par la Porte Est pour entrer dans la capitale. Elle n’était jamais fermée en temps normal et, si les gardes étaient partisans de Léhen, ils ne verraient aucune raison de les rabattre.
À moins que quelqu’un d’autre ne le fasse. Il y avait un coup à tenter.
Ça ne changerait peut-être pas grand-chose, parce qu’il suffirait que les soldats contournent par le sud ou par l’ouest, voire tentent le passage en force, mais ça pourrait peut-être donner du temps aux alliés de la reine. En espérant qu’il y en eût.
« Je dois y aller. À la prochaine », lança Kalia en se précipitant hors de la taverne.
Le Borgne ne put s’empêcher de sourire. Tant d’excitation, ça lui rappelait sa jeunesse.
*****
William entra en trombe dans le bureau de la reine. Elle était en réunion avec Gérald et Armand ; toujours à propos de l’Élu qui devrait porter l’épée de Lumina.
« Vous n’avez pas appris à frapper ? demanda Lucie de Guymor en se tournant vers le vampire. Nous étions en réunion...
— Nous sommes attaqués, mademoiselle, coupa William. Vous devriez vous enfuir.
— C’est ridicule. Je ne compte pas abandonner la couronne. »
Il y eut une détonation. Gérald et Armand se précipitèrent aux fenêtres, mais William se contenta de regarder dans le vide, vers son « amie » imaginaire.
« C’est un mage, expliqua Angèle. Habillé en noir. Pas commun. Ils arrivent dans la cour.
— Ils ont un mage, relaya William. Mademoiselle... »
La reine grimaça. La menace semblait sérieuse.
« Gérald ? demanda-t-elle. Tu penses que tu peux le battre ?
— Je ne sais pas, majesté, répondit le jeune homme. Je ne suis pas...
— Combien d’hommes en face ? demanda subitement le vampire.
— Comment on le saurait ? » fit Armand, mais ce n’était pas à lui que William s’adressait.
Angèle disparut, puis réapparut quelques secondes plus tard.
« Dur à dire. Il y a des traîtres parmi les gardes royaux. Ça se bat déjà à l’intérieur.
— Ils sont proches, mademoiselle. Vous devez partir.
— Ne dis pas merci, surtout », grommela Angèle.
Lucie de Guymor joignit ses mains et ferma les yeux.
« Très bien. Je suppose que vous avez raison.
— Armand, va avec elle, suggéra le vampire. Je vais les retenir avec Gérald.
— Euh, je ne sais pas si... protesta ce dernier.
— Mais si, répliqua William en l’attrapant par le coude. Montre-leur ce que tu vaux comme magicien. »
Ils sortirent du bureau tous les deux, laissant la reine seule avec Armand. Ce dernier remarqua alors à quel point elle était pâle.
« Je dois dire, lâcha-t-elle, que je ne pensais pas que cela se produirait aussi tôt. »
*****
Kalia voulut grimper au sommet de la Porte Est pour vérifier si l’armée de Léhen approchait et, si oui, savoir à quelle distance elle était, mais elle ne put le faire car des gardes l’en empêchèrent. Tous les accès étaient bloqués.
A priori, cela confirmait son hypothèse : Léhen devait s’approcher par ce côté. À moins qu’il ne soit déjà en ville et qu’il attende les renforts.
Dans tous les cas, il fallait trouver un moyen de fermer la Porte.
*****
« Qu’est-ce qu’elle voulait, la gamine ? demanda-t-il.
— Boire un coup.
— J’avais entendu. Elle a bien parlé de Léhen ?
— Oui.
— C’était bien lui, l’enfant de salaud qui avait voulu nous faire passer en cour martiale pendant la guerre ?
— Oui, Brute », répondit le Borgne en repensant au souvenir, qui lui arracha un sourire.
« Et qu’est-ce qu’il a, ce Léhen ?
— Je sais que t’as tout entendu. Où tu veux en venir ?
— Ben, je me payerais bien une revanche.
— D’une, on s’est déjà offert une revanche, quand on lui a piqué ses diamants. De deux, il a une armée et il sait s’en servir.
— Ah oui, fit Brute en souriant. Ses diamants. Il l’avait mal pris.
— Oui.
— Pas été content, hein ? Il avait envoyé des tas de gars à nos trousses.
— Exact. Et ?
— Ben, on s’en est tirés, non ? »
Le Borgne soupira. Il voyait trop bien où son acolyte voulait en venir. Il le comprenait. Il n’aimait pas Léhen non plus et l’idée de lui mettre des bâtons dans les roues ne lui déplaisait pas. Mais c’était du suicide.
« On était tous les deux plus jeunes, à l’époque.
— Et maintenant, on a de l’expérience en plus. »
*****
La forge Durfer était un endroit impressionnant. C’était un énorme bâtiment, dans lequel quelques centaines de nains battaient le fer à l’unisson dans un bruit assourdissant. Il y avait aussi quelques humains, mais ils étaient en minorité.
Kalia se sentait un peu mal à l’aise. Elle ne voyait pas comment elle pourrait attirer leur attention.
« Je peux vous aider, mademoiselle ? demanda un ouvrier qui tirait un chariot.
— Euh, fit l’elfe. Je ne sais pas. Peut-être.
— Vous cherchez quelqu’un ?
— Oh, oui. Plusieurs personnes, même. Ce serait mieux. »
Le nain fronça les sourcils, ce qui, vu leur épaisseur, était impressionnant.
« Qui ça ?
— Tout le monde, en fait. Ce serait l’idéal. »
*****