Delirium / L’ange du chaos, version 0.4
Copyright ©2004, 2005 Neryel (Frédéric HENRY).
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Cette nouvelle est une fiction. Les personnages et les situations décrits dans cette histoire sont purement imaginaires. Toute ressemblance avec des personnages ou des événements existant ou ayant existé ne serait que pure coïncidence.
Cela dit, le hasard fait parfois bien les choses, pas vrai ?
J’ouvre les yeux.
*****
Je ne distingue pas grand chose à cause de l’obscurité.
J’ai comme l’impression d’avoir une sacrée gueule de bois. Je n’ai pas mal au crâne, mais je n’ai aucune idée de l’endroit où je suis.
Voyons voir. J’essaie de me rappeler ce que j’ai fait la veille.
Blanc.
Je n’arrive pas à percer le brouillard. Et je commence à me rendre compte avec une certaine frayeur que je n’ai pas non plus la moindre idée de qui je suis.
Oh la la. Je me passe la main devant les yeux. Ma peau me paraît bien sèche. Bon. Voilà qui ne me fait pas autant progresser que je ne l’aurais aimé.
Bon, récapitulons. Je ne sais pas où je suis, je ne sais pas qui je suis. Par contre, j’arrive à me rappeler qu’il y a un mot pour ça : amnésie.
Ça ne m’avance toujours pas beaucoup.
Je reste un certain temps en silence, à me dire que ça va peut-être passer d’ici quelques minutes. Mais je dois bien me rendre à l’évidence. Ça ne passe pas.
Bon, bon, bon. Pas grave. J’ai connu pire. Enfin, sûrement. L’ennui, c’est que je ne m’en souviens pas.
Je me décide finalement à explorer un peu. Peut-être qu’au moins ça me donnera des indices.
Évidemment, l’obscurité ne m’aide pas. Il y a peut-être un interrupteur quelque part, mais je n’ai pas encore le courage d’aller le chercher. Je commence donc par me passer la main sur la tête, ce qui me permet de découvrir que j’ai le crâne rasé. Je me rends aussi compte que j’ai une barbe de trois jours.
Bon, ben on avance déjà : apparemment, je suis de sexe masculin. Bien. Maintenant, j’aimerais bien savoir comment j’ai pu en aller jusqu’à oublier mon sexe, alors que je suis encore capable de me rappeler des mots qui permettent de le désigner.
On verra ça plus tard. Je continue à m’auto-explorer. Je suis torse nu, au toucher je dirais que je suis plutôt maigre et que je n’ai pas le torse poilu.
Je suis en pantalon. J’ai deux jambes, deux bras. Bon, c’est déjà ça. Rien d’exceptionnel, cela dit.
J’en sais déjà plus sur le « qui ». Essayons maintenant d’étudier le « où ». Suis-je chez moi ? Peu probable. Les cas de types qui se réveillent un beau matin en ayant oublié tout leur passé, ça ne doit pas être très courant.
Et si j’avais eu un accident ? Mais ça ne m’a pas l’air d’être un lit d’hôpital. Et il n’y a aucun moniteur, aucune électrode. Mon corps a l’air intact. Si j’ai eu un accident, ça doit remonter à un certain temps.
Je me résous finalement à aller explorer la pièce en tâtonnant. Je me lève.
Et je m’écroule par terre. Apparemment, mes jambes ne me portent plus. Elles m’avaient l’air bien maigres, en effet, mais je ne pensais pas que c’était à ce point.
Merde, ça fait combien de temps, que j’étais sur ce lit ?
Le Serveur Central d’Analyse des Données contre les Criminels et les Terroristes analyse paisiblement tout un tas d’informations collectées à travers toute la planète afin de pouvoir... et bien, aider à lutter contre les terroristes et les criminels. Autrement dit, il trace le profil psychologique de chaque individu, puis se base sur un certain nombre de facteurs pour déterminer le score de dangerosité potentielle du dit individu.
Après, il n’y a plus qu’à prendre les N scores les plus élevés, à les donner à des équipes de policiers et à arrêter les criminels et les terroristes. Terriblement efficace.
La preuve, on n’a jamais eu aussi peu de crimes dans toute l’histoire de l’humanité. Le système marche comme une horlogerie parfaitement huilée.
Oh, bien sûr, il y a toujours quelques anarchistes, rabat-joie et autres sectes subversives qui prétendent que cela constitue une atteinte aux libertés fondamentales. Certes, le système parfaitement huilé écrase régulièrement dans ses engrenages de parfaits innocents dont le seul crime est d’avoir lu le mauvais livre, vu le mauvais film, ou porté le mauvais T-shirt. Mais c’est le prix à payer, pas vrai ?
Bref, le Serveur Central d’Analyse des Données Contre les Criminels et les Terroristes analyse. Évidemment, ce système est lui-même doté d’un ensemble complet de protections dernier cri afin d’éviter les intrusions — après tout, si le serveur est contre les criminels et les terroristes, il y a fort à parier que lesdits terroristes et criminels soient aussi contre le serveur.
Donc, il s’agit d’un système réputé inviolable. Afin de se connecter au serveur, il faudrait passer à travers l’équivalent d’une couche imposante de grilles, miradors, portes blindées, éviter des hordes de gardes et des meutes de chiens, bref, Mission : Impossible. Et vu que, à part sous un éclairage très favorable, je ne ressemble absolument pas à Ethan Hunt, je n’ai même pas essayé.
En revanche, le Serveur Central de mes deux, enfin, façon de parler, n’a rien pour détecter la présence des explosifs que j’ai placés à l’intérieur de son boîtier.
Avec tout ça, j’ai oublié de me présenter. Je m’appelle Laura, et je suis un démon. Vous savez, le genre cornes sur la tête et ailes noires dans le dos ?
Bon, je n’ai pas de cornes et j’ai rangé les ailes au placard, mais vous voyez l’idée ? J’imagine que mon côté anarchiste, terroriste et subversif vient de là.
Physiquement, je ressemble à une jeune fille ordinaire — plutôt mignonne, tant qu’à faire, la tentation faisant partie de mon job. Le seul point suspect, c’est les yeux. Ils sont verts, mais... et bien, un autre vert, si vous voyez ce que je veux dire ? Bref, si quelqu’un les regardait bien et pendant un bon moment, il pourrait peut-être y déceler quelque chose de bizarre. Et si quelqu’un qui savait quoi chercher les regardait vraiment bien, il pourrait sans doute découvrir quelle est ma véritable nature. Enfin, si on considère que ma véritable nature se limite à ça. Je ne voudrais pas paraître trop prétentieuse, mais je trouve que me résumer à « un démon » est un peu grossier.
Surtout qu’on ne peut pas vraiment dire que je suis une fervente adepte des forces du Mal. Ma vision des choses, c’était que le Bien et le Mal n’était jamais que deux facettes d’une même pièce. L’un se servant de l’autre pour justifier ses exactions. Et vice-versa.
Si je dis « c’était », ce n’est pas parce que j’ai changé d’avis depuis, mais parce que ça fait maintenant une vingtaine d’années que le Bien a triomphé sur le Mal.
Pendant un certain temps, la situation était plutôt équilibrée, et puis les quelques pays qui servaient directement le Mal ont commencé à s’écrouler, les uns après les autres. Pour couronner le tout, dans les pays de l’axe du Bien, des scientifiques ont trouvé le moyen de créer un détecteur de démons fiable. Je ne sais pas exactement comment ça marche, mais c’est basé sur la reconnaissance du champ morphique. Un peu comme des empreintes digitales, mais en plus éthéré.
Ça en dit long sur l’orientation de la recherche, soit dit en passant. Les pauvres crèvent toujours du SIDA en Afrique, ou tout simplement de malnutrition, mais les citoyens honnêtes peuvent dormir sur leurs deux oreilles, en sachant qu’un Démon ne va pas cramer leur décapotable pendant la nuit. C’est beau, le progrès.
Mais je m’égare. Revenons au truc qui détecte les démons, séparant le bon grain de l’ivraie. Quand je dis qu’il est fiable, ça n’est pas tout à fait vrai. Il ne l’est pas à cent pour cent. Pour une raison que j’ignore, je suis toujours passée au travers des mailles de ce filet. Je ne dois pas être assez démoniaque, et pourtant, Dieu sait que je fais des efforts. Bref, ça m’arrange quand même plutôt et grâce à ce bug j’ai pu continuer à vivre presque normalement malgré l’apparition de ce gadget fort pratique.
Tous les autres démons, à ma connaissance, ont été éliminés. Ou alors ils se cachent dans des trous à rats. Je suis sans doute la dernière. En tout cas, la dernière un peu visible, la dernière à essayer de continuer à placer quelques bombes pour lutter contre le Bien.
Ce qui nous ramène au (futur-ex) Serveur Central d’Analyse des Données contre les Criminels et les Terroristes. J’ai mis assez d’explosifs pour faire sauter à peu près toute la salle, histoire d’être sûre. Évidemment, ils ont sûrement des copies de sauvegarde ailleurs, mais ça fera toujours au moins une action symbolique.
J’ai réglé le compte à rebours sur 6,66 secondes. C’est le genre de trucs que je fais tout le temps, et malgré ça, leurs détecteurs de démons continuent à ne pas me détecter. La vie est vraiment trop injuste, des fois.
Je sors de la salle d’un pas dynamique avant de refermer la porte et de me plaquer contre le mur.
Maintenant, je dois filer d’ici. Vu le bruit, tout le monde doit être au courant, mais on fera avec. Le temps que les flics réagissent, je devrais bien avoir cinq minutes.
En passant l’angle du couloir, je me rends compte combien cinq minutes peuvent passer rapidement, de nos jours. Merde. Une équipe des BADs est déjà là. On dirait que ce soir, ça va être chaud pour mes fesses.
Les bads — Brigades Anti Démons — constituent en effet la force armée intergouvernementale la plus redoutée. Au départ entièrement consacrés à l’extinction des serviteurs du Mal, elles sont maintenant aussi utilisées lors de la répression contre ceux qui aident les démons. Quand je dis « qui aident », il faut comprendre ceux qui osent insinuer que, par, exemple, le fait que les démons existent n’impliquent pas forcément qu’il faut faire passer des centaines de lois restreignant les libertés fondamentales pour les empêcher d’agir.
On dirait que ce soir, ils ont décidé de faire un bon vieux retour aux sources.
Je me précipite vers les escaliers, et je descends les marches quatre à quatre. Je ne sais pas comment je vais faire pour m’en tirer, mais rester là n’est certainement pas la meilleure option.
Une rafale de mitraillette vient m’accueillir dès que je pose les pieds à l’étage en dessous. Merde, merde merde ! On dirait qu’ils m’attendaient. Je fais rapidement marche arrière, pour apercevoir deux autres types qui déboulent dans ma direction.
On dirait que toutes les issues sont bloquées. Trois ou quatre contre une. Leurs fusils automatiques dernière génération contre mes deux couteaux. Et en plus, j’ai envie de pisser. J’ai déjà connu des situations plus confortables.
Je reste calme. Il y a toujours une issue. Parfois juste un peu difficile à atteindre.
Une fenêtre, en l’occurrence. Pas le temps de réfléchir plus longtemps, je me précipite vers elle, alors que j’entends les deux militaires du dessus armer leurs fusils. Je casse la vitre d’un coup de coude, prends appui sur le cadre, et je passe par dessus bord.
Bon, la situation ne s’est pas vraiment arrangée, il faut l’admettre. Me voilà suspendue entre le quarante-deuxième et le quarante-troixième étage, la main entaillée par les éclats de verre, et avec tout au plus quelques secondes avant que mes poursuivants ne réagissent.
J’essaie de trouver une prise. Pas facile. Évidemment, l’immeuble n’a pas été conçu pour pouvoir être escaladé.
J’arrive quand même à trouver un endroit où mettre ma main gauche. C’est un pas en avant, mais c’est loin d’être gagné. Je cherche un endroit où poser un pied. Voilà. Maintenant, je descends ma main droite de vingt centimètres et...
... un de mes poursuivants se pointe à la fenêtre, et me vise avec son fusil. Et merde. Cette fois, je ne vois pas trop ce que je pourrais faire. Je me contente de relever la tête vers le type qui se prépare à me descendre. Il porte une cagoule, alors je ne vois que ses yeux, mais j’ai l’impression qu’il a l’air amusé.
« Bravo, me dit-il. Brillante idée. Tu préfères quoi, une balle dans la tête ou une chute de cent mètres ? »
Je ne hausse pas les épaules parce que je ne suis pas en situation de le faire, mais l’idée y est.
« Je ne ferais pas ça, à votre place, je dis. Si je tombe, je risque de blesser quelqu’un, après tout. Et je ne parle même pas du risque d’une balle perdue. »
Mon interlocuteur hausse les épaules. Lui, il peut se le permettre.
« Il est minuit. Pas beaucoup de chances pour qu’il y ait quelqu’un en bas. Allez, sois intelligente et rends toi sagement. »
Je souris en entendant ces mots.
« Depuis quand les BADs font-elles des prisonniers chez les Démons ?
— ’Faut bien commencer, non ? Et t’es un peu spéciale, toi, si j’ai compris. »
Je reste surprise du comportement de ce type. Ça me paraît suspect. D’un autre côté, on ne peut pas dire que j’ai vraiment le choix.
Ou peut-être que si, en fait. Je lâche prise, et je tombe.
Quarante étages, ça fait une belle chute, quand même. À peu près cinq secondes. Cinq secondes, ça ne paraît pas grand chose, mais c’est long quand on se dit que c’est peut-être les dernières. Les dernières sur Terre, s’entend, car en tant que démon j’aurai normalement le droit à une place bien au chaud en Enfer.
Mais le plus désagréable dans les chutes, ça reste quand même toujours l’atterrissage. Quarante étages, ça laisse assez de temps pour accumuler un bon paquet d’énergie cinétique.
Heureusement pour moi, le choc est amorti par quelques bons mètres de cartons situés dans un camion garé devant l’immeuble. Le hasard fait parfois bien les choses. Le truc, c’est de savoir forcer un peu la chance.
J’essaie de reprendre mes esprits, et je regarde rapidement l’état de mon corps. Apparemment, rien de cassé. Bon, il serait temps de foutre le camp d’ici, mes poursuivants ne vont sans doute pas tarder à se rendre compte que je suis un peu moins morte qu’ils ne le pensent.
Je gueule à mon « chauffeur » de démarrer. Rien ne se passe. Je me demande ce qu’il fout. Je n’entends même pas le bruit du moteur ; il ne s’est quand même pas tiré pour aller pisser un coup ?
J’essaie de me relever, ce qui n’est pas vraiment une tâche facile quand on vient de faire une dégringolade d’une centaine de mètres et qu’on est au milieu d’un gros tas de cartons.
J’arrive finalement à descendre du camion, et je me dirige en titubant vers la cabine. Apparemment, mon chauffeur est bien à l’intérieur. Mais qu’est-ce qu’il fabrique ? À l’avenir, il faudra que j’évite de faire confiance à des types rencontrés par Internet pour ce genre de missions.
J’ouvre la porte du camion, en me préparant à lui gueuler dessus. C’est là que je me rends compte qu’il ne s’agit pas de mon chauffeur, mais d’un autre gars des BADs, avec un flingue à la main.
Comme quoi, je n’aurais vraiment pas du faire confiance à ce type, on dirait. Lorsque je me retourne, j’aperçois un autre mec armé qui se trouvait derrière moi.
On dirait bien que ces salauds m’ont eue sur toute la ligne.
« Lève les mains », m’ordonne le type.
Mais je n’ai pas envie d’obéir. S’ils ne sont que deux, je peux m’en tirer. D’un geste vif, je fais sortir un couteau de ma manche et l’envoie vers la main d’un de mes adversaire et je me précipite devant moi, en espérant que le deuxième ne va pas réagir trop vite. J’aperçois une moto qui m’a l’air de grosse cylindrée. Super. Je sors mon petit passe-partout électronique tout en me mettant à cheval sur l’engin. Pendant que mon gadget débloque la moto, un de mes poursuivants s’est mis en tête de me tirer dessus. Je me prends une ou deux balles dans le bras, quelques autres m’atteignent au ventre — comme quoi, j’ai bien fait de mettre mon gilet pare-balles — mais je m’occuperai de ça plus tard.
Ça y est, la moto démarre. J’aime beaucoup toutes ces entreprises qui pensent que ne pas parler d’une faille de sécurité est aussi efficace et beaucoup moins cher que de boucher le trou. Sans elles, je ne sais pas ce que je ferais. Sans doute plus de course à pied, j’imagine.
J’accélère, larguant ainsi les deux pénibles. Bon, je ne m’en tire pas trop mal, finalement. Je continue quand même à accélérer, profitant de la puissance du moteur pour mettre le maximum de distance entre mes poursuivants et moi.
Ça fait bien deux minutes que je roule et toujours pas de signe des BADs. Je me relaxe un peu. Je ralentis, histoire de ne pas me faire remarquer par des flics. Ce serait con.
Cette fois-ci, on dirait que je suis hors de danger.
En entendant le bruit de rotor derrière moi, je réalise que j’ai peut-être parlé un peu vite. Je tourne la tête, et j’aperçois un hélicoptère noir qui se rapproche de moi, avec un gars des bads qui essaie de m’allumer avec son fusil de sniper.
Ça fait chier. Ces types sont des coriaces. En plus, juste quand je m’apprêtais à traverser un de ces ponts qui enjambent ce fleuve dont j’ignore le nom — je n’ai pas eu le temps de faire beaucoup de tourisme dans le coin.
J’accélère, libérant toute la puissance du moteur. Je zigzague entre les quelques voitures qui sont encore là à cette heure tardive. Le sniper de l’hélico essaie bien de tirer quelques balles, mais aucune ne me touche.
J’arrive au milieu du pont. Plus de voitures, je suis toute seule avec l’hélico. Super, le type va pouvoir m’allumer sans risquer de descendre un « honnête citoyen ». Je zigzague pour essayer d’éviter les balles. Mais il y en quand même une qui finit par toucher le pneu arrière de la moto. Pendant une fraction de seconde, j’essaie de garder le contrôle du véhicule. Puis la moto s’effondre sur le sol, me projetant à terre. Je roule sur plusieurs mètres avant de m’arrêter.
Lorsque je me relève, trois ou quatre points rouges répartis sur mon corps me laissent suggérer que je ferais mieux d’éviter de jouer trop longtemps à l’héroïne.
Quatre types cagoulés descendent de l’hélico par des câbles, et me tiennent en joue avec leurs fusils.
« Les mains en l’air ! » beugle un des mecs.
J’obéis, lentement. Cette fois-ci, ils sont trop nombreux pour moi.
Un des types s’approche un peu.
C’est là que je remarque qu’il y a quelque chose qui ne colle pas. Quelque chose dans la scène me paraît bizarre, sans pour autant que j’arrive à voir quoi. Une impression étrange, comme si tout ça était... irréel.
Je recule de quelques pas.
« Ne bouge pas ! » me gueule un des types en réajustant son arme.
Pendant une fraction de seconde, j’ai l’impression de... de voir son bras en double, ou quelque chose comme ça. Un truc bizarre. Je n’ai pourtant pas pris de substances illicites ce soir.
L’hélico se pose sur le pont, et s’arrête, laissant sortir deux autres types. Mais j’entends toujours un bruit de rotor, bien que plus faible. Un deuxième hélico doit approcher. Que de moyens mis en jeu pour moi, j’en serais presque touchée.
Tous ces types ont l’air nerveux. Si j’éternue, j’ai bien peur que mon gilet pare-balles ne soit pas suffisant, surtout que je n’ai rien pour le crâne. C’est moi qu’ils trouvent si dangereuse ?
Je secoue la tête.
« Ça va. Je ne bouge pas. »
Quelle distance entre le bord du pont et moi ? Quelle chance j’ai de survivre et de leur échapper si je plonge dans l’eau glacée ?
Un des types me regarde bizarrement. J’ai vraiment l’impression qu’il y a un truc de bizarre. Peut-être que c’est juste qu’il ne m’aime pas. Mais ça n’explique pas cette impression d’irréalité. J’ai l’impression d’être dans un rêve.
Un mauvais.
« Qu’est-ce que tu fais ? » demande le gars en gueulant. Je suppose que ça fait partie de leur formation, de gueuler au lieu de parler.
Je souris, involontairement.
« Rien ! C’est pas moi ! », je dis, aussi calmement que possible.
Cette ambiance commence à me foutre les jetons.
Le type se déplace. Là encore, j’ai l’impression de le voir en double pendant une fraction de seconde. Mais une fraction de seconde un peu plus longue. Tout ça n’est pas normal. Quelque chose me dit que je ferais mieux de dégager de ce pont. Et vite.
Je pointe le doigt vers l’avant et je gueule « Attention ! », puis je fonce vers le bord du pont en espérant que ma feinte minable me fera gagner quelques centièmes de seconde. Merde, c’était un peu plus loin que je ne le pensais. Les bads ont le temps de tirer. Bizarrement, aucune balle ne m’atteint. Je ne vais pas me préoccuper de ça maintenant. Je pose mes deux mains sur la rambarde, puis, avec un petit bond, mes deux pieds. Et je plonge.
Le choc thermique au moment de l’entrée dans l’eau me fait passer la sensation que j’avais d’être dans un rêve. Rien de tel que de l’eau bien froide pour se réveiller, je suppose.
Je reste sous la surface autant de temps que je le peux, pour éviter de me faire canarder. Lorsque je ressors, je jette un coup d’œil rapide vers le pont pour voir s’ils m’ont repérée.
Mais je ne vois aucun type des bads. Au lieu de ça, le pont est plein de fumée et de flammes. On dirait que j’ai bien fait de sauter à l’eau.
Par contre, un des deux hélicos a l’air de m’avoir repérée. Il se rapproche de moi. J’inspire une grande bouffée d’air avant de replonger.
Un des gars de l’hélico a plongé aussi. Rapide, l’enfoiré. Il essaie de m’attraper. Je me dégage. Il revient. Je lui donne un coup de coude, mais il ne lâche pas prise. Il est beaucoup plus costaud que moi. Je commence à manquer d’air. J’essaie de sortir mon deuxième couteau, mais il me bloque le bras et je n’arrive pas à l’atteindre.
Une petite bouffée d’air entre deux immersions. Mon adversaire me domine clairement. Je n’aurais peut-être pas du négliger mes cours de natation, dernièrement. Je tente une nouvelle fois de me dégager, mais je n’y arrive pas. Je sens mes dernières forces me quitter. Je crois que cette fois ci, c’est fini.
Une nouvelle bouffée d’air. Je ne lutte plus. Mais on dirait que ça ne suffit pas à ce type.
« Ordure ! gueule-t-il, tu les as tués ! »
Nouveau séjour sous l’eau. Je ne lutte toujours pas. Ils avaient l’air d’avoir envie de m’attraper vivante, tout à l’heure, j’espère qu’ils n’auront pas trop changé d’avis. De toutes façons, je n’ai pas la force de faire autre chose.
Alors que je suis sur le point de perdre connaissance, il finit par arrêter de me maintenir sous l’eau. J’essaie de respirer à nouveau. Il n’a pas l’air de vouloir me faire plonger une nouvelle fois.
« C’était pas moi », lui dis-je lorsque j’ai pu reprendre un peu de souffle, en espérant peut-être le calmer.
Il ne répond pas. Il se contente de me traîner vers le quai, qui se trouve à quelques mètres. Il passe en premier, puis me tire hors de l’eau et sort son pistolet.
Toujours allongée sur le dos, je lui demande s’il compte m’abattre.
Il secoue la tête.
« Non, dit-il. Je veux juste que tu jettes ton arme à la flotte. »
Je souris. J’attrape mon couteau et le laisse tomber à l’eau.
Le type fait un bruit que je n’aime pas beaucoup avec son pistolet.
« Arrête ça ! » me lance-t-il avec un regard menaçant.
Je le regarde sans comprendre. Puis je tourne la tête vers ma main.
Mon couteau flotte en l’air à quelques centimètres en dessous d’elle. « Flotter » est le bon terme : j’ai même l’impression qu’il dérive lentement.
Je ramène lentement ma main vers moi. Le couteau reste où il était. Je vois de grosses gouttes d’eau qui commencent à monter vers lui, comme si elles étaient en apesanteur.
Peut-être tout simplement parce qu’elles sont en apesanteur ? Ceci expliquerait cela. Bon sang, qu’est-ce qu’il se passe ici ?
« C’est pas moi », je dis, mais le type a l’air sceptique.
« Vraiment ? » demande-t-il.
Je hoche la tête, tout en essayant de me relever.
« Je crois qu’on ferait mieux de se tirer d’ici. Et vite. »
Par chance, le type réagit assez rapidement. Il m’attrape le bras et monte les marches aussi vite qu’il le peut en me traînant. À peine arrivés en haut, une explosion retentit derrière nous, me projetant au sol. Quelques gouttes d’eau viennent nous asperger. Mon couteau retombe à quelques centimètres de moi... Si seulement...
Mais je n’ai pas le temps de réfléchir à ce que je pourrais faire, mon adversaire l’a déjà écarté d’un coup de pied.
Il enlève sa cagoule trempée, et la laisse tomber au sol. Puis il se met à genoux à côté de moi. Il a les yeux marrons, et les cheveux noirs et courts. Il paraît plus jeune que je ne le pensais. Il doit avoir, quoi ? vingt-cinq ans ?
« C’est quoi, ce bordel ? me demande-t-il. C’est ça qui a provoqué l’explosion, sur le pont ? C’est toi qui a fait ça ? »
Je le dévisage un moment avant de répondre. Ça fait beaucoup de questions, et je suis si fatiguée.
« Je ne sais pas, dis-je finalement. Je pense que c’est lié, d’une façon ou d’une autre. Je n’ai rien à voir là-dedans. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé. »
Il attrape mon bras gauche, puis le droit, et les passent dans mon dos.
Il est en train de me mettre les menottes lorsque l’hélico atterrit à côté de nous.
« Pourquoi vous m’arrêtez ? D’habitude, vous ne vous embêtez pas autant.
— Je te l’ai dit, me répond le type. T’es un cas spécial. »
Je souris légèrement.
« C’était vous, en haut de l’immeuble ?
— Ouais. Joli saut, je dois admettre. »
Il me pousse vers l’hélico.
« Je suis désolée pour ces types », lui dis-je avant de monter.
Il me dévisage d’un air vide.
« Pas autant que moi. »
La porte se referme. Il me fait asseoir entre lui et un autre homme, qui, lui, est toujours cagoulé. Puis il attrape une boîte et en sort une seringue. Je la regarde, méfiante.
« C’est quoi ?
— Je ne veux pas prendre de risque, répond-il. Alors tu vas faire un petit dodo. »
Il me plante la seringue dans le bras. Il ne faut que quelques secondes pour que je perde connaissance.
L’ampoule s’éclaire au-dessus de moi et me fait reprendre conscience — j’ai donc du m’endormir à un moment ou à un autre.
Je cligne des yeux pour essayer de me réhabituer à la lumière. J’entends des bruits de pas qui approchent. Je dirais qu’il y a au moins deux personnes. Dont une qui a des talons.
J’essaie de tourner la tête dans leur direction. Il y a, en effet, une femme, plutôt élégante, aux cheveux châtains. Elle est accompagnée d’un type plutôt imposant, au crâne rasé et en habit blanc. Il porte une grosse matraque au côté droit. Pas l’air très commode.
Je me rends compte qu’une grande porte vitrée me sépare de ces deux personnes. Et elle ne peut s’ouvrir que de l’extérieur.
Donc, je suis enfermé. Et vu la gueule et les habits du type, j’aurais tendance à dire que je suis dans un hôpital psychiatrique.
À vrai dire, cela ne me surprend pas beaucoup, vu l’état de mon cerveau.
La femme déverrouille la porte et entre me rejoindre, tandis que le gorille se tient un peu en retrait. Elle s’agenouille à côté de moi. Je peux voir ses yeux verts et sentir son parfum.
« Vous êtes réveillé ? me demande-t-elle doucement.
— Je crois », dis-je. Après tout, on ne sait jamais, je rêve peut-être.
« Bien. Vous savez où nous sommes, Alan ? »
Ah. Donc, apparemment, je m’appelle Alan. Il n’y a pas à dire, je progresse à vitesse grand V. Bientôt, je connaîtrais peut-être mon âge ou ma couleur préférée.
« Je crois », je lui réponds finalement. Le son de ma voix me surprend. « Je dirais un hôpital psychiatrique. Par contre, je n’ai aucune idée du reste. Je ne sais ni qui je suis, ni quand, ni pourquoi. »
Je me rends alors compte que je me suis mis à pleurer doucement. Elle me serre la main.
« Ne vous en faites pas, Alan, me dit-elle avec une voix rassurante. Tout va bien. On va vous aider.
— Je... je ne suis même pas foutu de marcher. Depuis quand est-ce que je suis ici ? »
Elle fait un signe au gorille, et ils m’aident à me remettre sur le lit.
« Cela fait un peu plus de sept ans. »
La réponse m’atteint tel un coup de poing au visage. Sept ans ! Je comprends que mes muscles ne soient pas au mieux de leur forme. Bon sang, qu’est-ce qui a pu m’arriver ?
« Vous n’auriez pas quelque chose à boire ? »
*****
La doctoresse — enfin, je suppose que c’est son titre — doit m’aider à tenir mon verre d’eau. Elle n’a pas voulu me donner quelque chose de plus fort, dommage.
« Alors, j’ai été dans le coma pendant sept ans ? »
Elle secoue la tête.
« Non. Vous n’étiez pas dans le coma. Vous étiez en état de catatonie. »
Je la regarde, surpris.
« En... catatonie ?
— Oui. Cela fait sept ans que vous n’avez rien dit, ni bougé un muscle. Vous vous contentiez de respirer et d’avaler ce qu’on vous mettait dans la bouche. Comme si vous étiez mentalement absent. »
J’essaie de me passer la main sur les yeux, mais même pour faire un geste aussi simple, mes muscles sont faibles. Bon sang.
« Et... tout d’un coup, boum, je suis revenu ?
— Apparemment, me répond-elle.
— C’est dingue, non ? »
Elle ne répond pas. J’imagine qu’à force de bosser dans un hôpital psychiatrique on ne doit pas avoir la même notion du mot « dingue » que les autres. Bah.
« Et pourquoi j’ai été comme ça ? Un choc ?
— C’est... compliqué.
— Allez-y. J’ai tout mon temps. »
Elle sourit.
« Moi pas. Écoutez, je dois m’occuper d’autres patients. Richard va s’occuper de vous pour l’instant, et je reviens après vous raconter tout ça, d’accord ?
— Pas de problème. Après sept ans, j’imagine que je ne suis plus à la minute près. »
*****
Le gorille m’installe dans un fauteuil roulant et m’accompagne dans un long couloir blanc, pour finalement me faire entrer dans une petite pièce — là aussi, la porte est vitrée — où la femme que j’avais vue tout à l’heure est assise à une table. Il referme la porte, me laissant seul avec elle.
Je m’approche de la table. Je vois qu’elle a sorti un ensemble de documents, principalement des photos. Je tend un doigt maigre vers elles.
« C’est quoi ?
— Revoir des photos aide parfois à retrouver la mémoire. »
Je hoche la tête.
« On pourrait peut-être commencer par le début, dis-je. Vous vous appelez comment ?
— Claire, me répond-elle en souriant. Claire Andrew. »
Je souris à mon tour.
« Et moi ?
— Alan Klein. »
Elle me tend un miroir. Je l’attrape maladroitement.
Comme je l’avais deviné, je suis bien un homme, maigre, au crâne rasé. Je découvre tout de même que je suis blond et que mes yeux sont bleus.
Mais c’est toujours le visage d’un inconnu. Je lui rends le miroir. Elle me tend quelques photos, d’un jeune homme aux cheveux blonds et longs.
« C’est moi ? »
Elle acquiesce.
« Je n’avais pas encore la boule à zéro, apparemment.
— Désolée, me répond-elle en souriant. C’est un hôpital psychiatrique, pas un salon de coiffure. Mais vous aviez déjà les cheveux courts avant. Regardez. »
Elle me tend une autre photo, où je suis un peu moins jeune — mais je ne dois pas avoir beaucoup plus de vingt ans, cela dit. L’inconnu de la photo ressemble en effet à l’inconnu du miroir.
« Quel âge j’ai ?
— Vingt-neuf ans, me répond-elle. Trente le trois juillet.
— Et on est le combien ?
— Nous sommes le 30 mai. 2004. »
Bizarrement, j’ai comme l’impression que cette date me surprend. Que je m’attendais à ce que ce soit soit plus tard. Ou plus tôt, peut-être. Enfin, peu importe.
« Donc je suis rentré en 1997 ? »
Je n’ai peut-être plus ma mémoire, mais je suis au moins encore capable de faire une soustraction. C’est déjà ça, certains morceaux de mon cerveau ont l’air de pouvoir marcher encore un peu.
« Oui. En avril.
— Et pourquoi ? »
Elle paraît une nouvelle fois gênée. Elle a peur de me choquer, j’imagine.
« Qu’est-ce qu’il y a ? J’ai tué quelqu’un ou quoi ? »
Elle se mord les lèvres et paraît encore plus gênée. Merde, c’était censé être une blague.
*****
Elle me tend une photo — une fille d’une vingtaine d’années, plutôt mignonne, aux cheveux noirs et longs.
Je secoue la tête.
« Non... je ne vois pas qui c’est... »
Je me mets à pleurer. Elle pose sa main sur mon épaule.
« Alors... je l’ai tuée ? Je suis... un monstre... »
Elle ne répond pas, se contentant de me tapoter l’épaule et de me tenir la main.
« Elle s’appelait Laura, finit-elle par dire. C’était... votre fiancée. On n’a jamais vraiment su ce qu’il s’était passé, mais un soir... »
Elle s’arrête. Je devine que continuer lui est difficile. Mais elle poursuit néanmoins :
« On l’a retrouvée morte. Apparemment, vous l’avez abattue, avant de retourner l’arme contre vous.
— Pourquoi j’ai fait ça ?
— Aucune idée. Vous vous étiez disputés, un peu avant, c’est tout ce que je sais. »
Je continue à sangloter, un moment. Je me demande si je n’aurais pas mieux fait de mourir il y a sept ans.
J’ai rêvé. Je ne sais plus de quoi, mais j’ai l’impression que c’était important important. À vrai dire, en me réveillant, pendant une fraction de secondes, je me demande si je ne suis pas dans un autre rêve.
Pendant une fraction de secondes seulement, parce qu’après, il y a la douleur.
Il faut dire que je n’ai jamais vraiment ressenti de la douleur avant. Ça fait partie des quelques avantages à être un Démon : on est bien informé du fait qu’il y a une fracture ouverte à la jambe gauche, mais on n’est pas obligé d’en tenir compte. L’air de rien, ça change la vie.
C’est quand on n’a plus ce petit avantage qu’on se rend vraiment compte de son intérêt.
Apparemment, ça ne marche plus. Je ne sais pas ce qu’ils m’ont fait pendant que je dormais, mais je déguste au réveil. D’autant plus que je n’avais jamais connu ça avant.
C’est tout le problème de l’anesthésie. Lorsque ça s’arrête, on a toujours aussi mal, mais en plus on n’y est plus habitué. Maintenant, je vous laisse imaginer ce que ça fait quand on n’y a jamais été habitué.
Je reste un temps indéterminé, immobile, à souffrir.
Puis je finis par m’y faire un peu. Assez pour essayer de me relever légèrement et de voir où je suis.
Une cellule. Des barreaux. Une planche en bois en guise de lit. Et une lumière un peu trop intense qui me fait mal aux yeux.
Je fais un effort surhumain pour parvenir à m’asseoir. Au moins, je ne suis pas enchaînée, ai-je le temps de constater avant d’être assaillie par une nouvelle vague de douleur dans la tête. J’ai du me relever trop vite.
J’essaie de prendre une grande inspiration. Ça se calme un peu. Assez pour que je puisse reprendre mon inspection. J’ai toujours les mêmes fringues, maculés de sang et d’urine. Sympa. Je remarque qu’ils m’ont quand même bandé la blessure la plus importante. Je regarde si par hasard ils ne m’ont pas laissé quelques gadgets dans les poches. Non. Ils ne sont pas stupides non plus. Ils m’ont même enlevé mon badge « Deux planches, trois clous, il l’a fait, pourquoi pas vous ? ». Dommage, j’aimais bien le slogan. Surtout qu’en plus de faire joli et d’être amusant et provocateur, il me permettait de crocheter des serrures.
De toutes façons, la porte n’en a pas, elle a l’air commandée électriquement. Et même s’il n’y a pas de gardes, une caméra est pointée sur moi.
Je crois que je ne vais pas pouvoir m’évader. Pas tout de suite, en tout cas.
Je me rallonge sur la planche de bois en essayant d’oublier la douleur. Et, putain, c’est pas facile.
*****
Des bruits de pas dans le couloir me réveillent. Deux types se rapprochent de ma cellule. Ils sont en train d’avoir une discussion animée.
« C’est trop tôt ! » fait une voix de femme. Bizarrement, cette voix me dit quelque chose. Où ai-je bien pu l’entendre ?
« On ne peut pas se permettre de perdre du temps, répond une voix d’homme.
— Tout ce que vous allez obtenir, c’est de la tuer ! »
Merde. Ils parlent de moi, je suppose ? Qu’est-ce que ces enfoirés me réservent ?
Pas besoin d’être voyante, en fait. S’ils ont trouvé comment me faire souffrir, j’imagine qu’ils vont exploiter le filon jusqu’au bout. Génial, j’ai toujours rêvé de rejouer la belle époque de l’Inquisition.
« Ne vous en faites pas pour ça », répond le type, que je n’arrive toujours pas à voir. De toutes façons, je n’ai pas le courage de me lever. « Et n’oubliez pas qu’elle est sous ma responsabilité. »
Soupir de la femme. Elle n’a pas vraiment l’air d’apprécier ce type. Rien que pour ça, elle m’est presque sympathique.
« Je ne l’oublierai pas, Monsieur le futur ex-directeur des BADs », rétorque-t-elle sèchement, avant de repartir dans l’autre direction. Je n’aurai donc pas la joie de connaître son visage. Dommage. Surtout qu’elle me laisse seul avec l’autre timbré.
Je ferme les yeux, et je fais semblant de dormir. Si ce type est seul, autant en profiter.
Les bruits de pas se rapprochent de ma cellule. J’essaye de me préparer mentalement à le mettre à terre, mais ça risque de ne pas être facile étant donné l’état de mon corps.
Bruit de la grille de la cellule qui s’ouvre. Il va vraiment venir me chercher tout seul ? Ou bien il est con, ou bien il y a une arnaque quelque part. Bon, je n’irai sans doute pas bien loin dans mon état, mais si je pouvais prendre ce connard en otage...
D’un autre côté, si c’est un piège...
Il se rapproche un peu. Encore un peu...
C’est le moment ou jamais. Piège ou pas, tant pis, je balance mon bras dans son estomac tout en me relevant, et...
... et je hurle de douleur en m’effondrant sur le sol. Je ne comprends pas ce qu’il m’arrive. J’ai mal. Affreusement mal. Partout. Surtout dans la tête. Comme si mon cerveau allait exploser.
J’imagine que ça nous oriente vers l’hypothèse du piège.
Et pendant ce temps, le connard rigole. Il me donne un coup de pied dans l’estomac, me faisant me tordre de douleur une nouvelle fois.
Puis ça finit par s’estomper un peu. Le type m’attrape par les cheveux et me force à me relever.
« Qu’est-ce que tu espérais faire ? » demande-t-il.
J’essaye de hausser les épaules, mais maintenant j’ai même du mal à faire ça.
« Qu’est-ce que vous espérez faire ? Me torturer ? »
Il sourit. J’ai envie de le lui faire ravaler. Et ses putains de dents avec. Connard. Mais ça attendra. Et de toutes façons, je suis contre la violence. Cela dit, pour lui, je crois que je serais prête à faire une exception.
« Tu n’es pas si bête que tu en as l’air. On veut juste que tu nous donnes l’adresse où se réunissent les autres membres de ton petit clan.
— Et vous croyez que je vais vous la donner ?
— Bien sûr. Tôt ou tard. »
Je ne réponds pas. Il me traîne dans le couloir. J’ai encore mal au crâne. Ils vont me faire encore pire que ce que j’ai eu à l’instant ? Merde.
Putain, quand je pense que j’aurais pu avoir une petite vie tranquille, normale. Mais non. Bonne poire comme je suis, il a fallu que je me mette à faire la maligne. À jouer à défendre les opprimés. À vouloir que tout le monde aient les mêmes droits, que 5% de la population ne possède plus 95% des richesses, que quelques types ne se prennent plus pour Dieu et fassent passer des lois tellement réactionnaires qu’elles nous renvoient quelques siècles en arrière . En bref, à vouloir descendre le système.
Oh, et puis merde, je n’allais quand même pas rester chez moi et faire semblant de ne rien voir ?
Le type me coupe dans ma réflexion en me jetant dans une salle mal éclairée. Je lève les yeux. Ah ouais, ils ont vraiment envie de rejouer les meilleurs scènes de l’Inquisition. Si je n’avais pas si mal, je me croirais dans un mauvais film de série Z.
Un autre type m’attrape. Lui, il est vraiment grave. Il a toute la panoplie, jusqu’au masque de bourreau. Ces barjos ont vraiment une case en moins.
Le bourreau m’oblige à m’asseoir sur une chaise en bois, modèle « quatorzième siècle » avec l’option « sangles gothiques pour attacher les poignets ». D’ici, j’ai une vue sur toute la salle. Il y a une autre chaise, celle-ci avec des pointes. J’espère que ces cinglés ne vont pas me prendre pour une fakir. Il y a aussi un chevalet, plein de cordes, des tas d’outils tranchants et de quoi les chauffer.
Je n’ai rien contre le sadomasochisme, mais là, ça va un peu trop loin. Je veux dire, je préfère quand ça s’arrête aux menottes et à la fessée.
Malheureusement, je ne pense pas qu’ils se contenteront de ça.
Le type des BADs s’approche de moi.
« Sympa, comme ambiance, hein ? Je suis sûr que tu vas adorer.
— Joli travail de reconstitution, je dois l’admettre. Mais ça manque un peu d’originalité. »
Le type sourit, et sort une espèce de télécommande de sa poche. Bizarre, je n’ai pas remarqué de télé.
« Mais si, on a modernisé un peu, réplique-t-il avec sourire mauvais. Admire les bienfaits de l’électronique et de la chirurgie. »
Il appuie sur un bouton. Et je ressens une douleur infernale dans la tête. Je dois résister pour ne pas hurler, parce que ça lui ferait plaisir.
Ça finit par se calmer un peu.
« Maintenant, me dit-il, imagine ce que cela doit donner combinés aux bons vieux outils que tu vois dans cette salle. Je suis bon prince, je te laisse une chance. Où est le qg de ton clan ? »
Mon « clan ». Ben voyons. Comme si j’avais un clan. D’accord, il y a bien quelques types qui en ont marre de ces gouvernements contrôlés par les trusts et les organisations religieuses réactionnaires.
Sauf que je n’ai aucun contrôle sur eux. Il y a un certain nombre d’organisations avec lesquelles j’ai plus ou moins collaboré, mais c’est tout. Il n’y a que certains journalistes pour croire que je suis la leader de tout ça. La vérité, c’est que la plupart du temps, je bosse seule. Avec un ou deux partenaires, à la limite.
Comme si on avait un qg. Notre principal mode de communication reste Internet, malgré tous les contrôles, gouvernementaux ou pas, qui ont été ajoutés ces dernières années. Mais ils m’ont coincée grâce à ça, ils devraient être au courant.
Après, il y a aussi tous ceux qui me trouvent cool, et qui veulent savoir ce qu’ils peuvent faire pour aider. Mais il n’y a pas vraiment d’organisation dans tout ça. J’envoie quelques e-mails cryptés sur des boîtes anonymes, et ils font suivre. J’ai peut-être une certaine influence sur tous ces gens, mais je ne connais rien d’eux.
Bref, même si je voulais parler, je n’aurais pas grand chose à dire.
Mais le moins ils en savent, le mieux c’est. De toutes façons, ces types sont des malades. Je doute qu’ils arrêteraient de s’amuser avec moi si je parlais.
Voyant que je ne compte pas répondre, le connard à la télécommande hausse les épaules.
« Comme tu voudras, me dit-il. Je te laisse entre ses mains, il est plutôt doué. Amusez vous bien. »
Et il s’en va, me laissant seul avec le bourreau.
Je le regarde dans les yeux.
« Joli déguisement, je lui dis. Je ne savais pas que c’était le carnaval. »
Il me touche le visage de sa main gantée.
« Par quoi allons-nous commencer ? » demande-t-il en essayant de se donner une voix impressionnante. Sans succès. Ce type est peut-être un bon bourreau, mais il ferait un mauvais acteur. « Ils m’ont demandé de ne pas trop toucher au visage pour l’instant, à cause des photos, ajoute-t-il. Dommage.
— C’est con, je voulais justement me faire faire un lifting. »
Il ouvre un tiroir et sort un petit dispositif métallique qui ne me plaît pas beaucoup.
D’une main, il me force à ouvrir la bouche et de l’autre il m’insère l’engin, et s’en sert pour m’écarter les dents.
« Heureusement, dit-il, personne ne va regarder les dents de trop près.
— ’a la ’eine, ’ai é’é ’ez le ’en’is’e y’a ’a ’on’emps. »
J’essaie de ne pas montrer que je suis morte de trouille. Quitte à souffrir, autant ne pas lui donner ce plaisir.
« Je vais commencer par celle du fond, je ne voudrais pas qu’on vous voit édentée.
— ’est ’en’il. »
Il sort un scalpel qu’il me met dans la bouche. J’essaie de respirer lentement, de fuir la douleur.
C’est au moment de l’incision que je me rends compte que ça ne marche pas. Je ne hurle pas, parce que le truc qui m’écarte les dents m’en empêche, mais le cœur y est.
Et ça n’est que le début. Je sens le sang couler dans ma bouche, dans ma gorge. J’étouffe.
Note pour plus tard : une fois que je me serais mesquinement vengée du boss des bads, faire de même avec ce type.
Le bourreau ne s’arrête pas là, et sort une pince. Il me triture la molaire, chaque petit mouvement me faisant encore plus souffrir que le précédent. J’essaie de penser à autre chose, comment la lumière de la salle se reflète sur le bois, quel type de bois ça peut bien être, où devait se trouver cet arbre avant qu’on ne le coupe...
Mais j’ai mal. Trop mal. J’essaie de ne pas le montrer, mais je crois que je n’y arrive pas. Je me mets à pleurer. À espérer qu’un tremblement de terre de magnitude 8 va tous nous enterrer et mettre fin à mes souffrances, ou qu’une météorite va s’abattre sur le bâtiment, n’importe quoi.
Finalement, alors que j’en arrive à la conclusion que ce type passera peut-être bien avant le boss des BADs lorsque je leur ferai payer ce qu’ils m’ont fait subir, je m’évanouis.
J’essaye de manger un peu, mais le plateau-repas ne me tente pas beaucoup. Je dois être un peu difficile. Ou alors peut-être que la nourriture est vraiment mauvaise. Peu importe.
Claire revient dans ma cellule à la porte transparente, toujours accompagnée d’un gorille. Je comprends maintenant, cela dit, pourquoi il y a tant de mesures de sécurité. Même si je ne dois plus être très dangereux dans mon état.
Elle vient s’asseoir à côté de moi. Je la regarde un instant, puis retourne à ma nourriture, l’esprit absent.
« Les gens peuvent changer, en sept ans », me dit-elle finalement.
Je me contente de hausser les épaules.
« Je ne sais pas, lui dis-je au bout d’un moment. Je ne me rappelle même pas l’avoir tuée, je dois dire. »
Elle ne répond pas.
« Peut-être que c’est mieux ainsi, finalement.
— Je ne sais pas. »
Je hausse les épaules, une nouvelle fois. Une pensée me taquine, depuis quelques temps, mais je n’ose pas la formuler.
« Peut-être... finis-je par dire. Peut-être que je ne l’ai pas vraiment tuée ? »
Je regarde sa réaction. Elle n’a pas l’air surprise. J’imagine que les manuels de psychotrucs prédisaient ma question.
« Écoutez, me répond-elle finalement. Ce n’est pas en rejetant le passé que vous irez vers l’avenir.
— Quel avenir ? Celui de rester dans une chambre de trois mètres sur deux jusqu’à la fin de mes jours ? »
Elle soupire.
« Écoutez, je dis, je veux dire... d’après ce que vous dites, on ne sait pas ce qu’il s’est vraiment passé, pas vrai ?
— Si, on sait ce qu’il s’est passé, me répond-elle d’une voix douce. Votre oncle vous a vu, Alan. On ne sait pas pourquoi vous l’avez tuée, c’est tout. Mais vous l’avez tuée. Vous devez l’admettre. Fuir la réalité ne vous mènera nulle part.
— Je suppose que vous avez raison », je dis en soupirant.
Avant de me remettre à pleurer.
Au moins, ce réveil est un peu moins désagréable que le premier. Je suis allongée sur quelque chose de confortable, en tout cas beaucoup plus que ce que j’ai connu ces dernières heures. Et malgré une douleur lancinante dans mon crâne et à ma mâchoire, ça reste un net progrès par rapport à mes derniers instants éveillée.
J’ouvre les yeux. Une salle aux mur blancs. Apparemment, je suis sur un lit d’hôpital. J’essaie de bouger une main, mais mes poignets, comme mes chevilles, sont sanglés aux barreaux. De toutes façons, je ne suis pas en état de tenter une évasion.
« Tiens, on dirait qu’elle s’est réveillée », fait une voix familière.
J’essaie de tourner la tête, ce qui déclenche une nouvelle explosion de douleur. J’arrive quand même à apercevoir le type des bads qui m’a arrêtée hier. Si c’était bien hier. Je n’ai aucune idée de combien de temps a pu s’écouler entre le moment où ils m’ont endormie et celui où je me suis réveillée dans ma cellule.
« Je croyais les démons plus costauds, lance-t-il. Tomber dans les pommes au bout de quelques minutes, je suis déçu.
— Qu’est-ce que vous m’avez fait ? Pourquoi j’ai mal comme ça ?
— C’est un rituel des Sages. Pratique. En plus, on ajoute une petite puce dans le crâne qui provoque un pic de douleur en cas de mouvement brusque. Ou via télécommande. Ça évite les évasions. »
Alors, ce sont les mouvements brusques qui déclenchent la douleur ? Je suppose que ça explique certaines choses.
Et j’aurais du me douter que les Sages se cachaient derrière tout ça.
Les Sages, c’est les nouveaux dirigeants du monde. Ceux qui sont arrivés au pouvoir quand le Bien a battu le Mal. C’est grâce à eux, dit-on, que ce terrible fléau a été éliminé. Ce sont eux, en tout cas qui en ont aussi profité pour redonner de la force aux bonnes vieilles valeurs morales que Satan avait mis à bas.
Les Sages, ce sont les types qui se prennent pour les envoyés de Dieu sur ce bas monde. Et le pire, c’est qu’ils ont sans doute raison. En fait non, le pire, c’est que la quasi-totalité des gouvernements suit leurs conseils et leurs injonctions à la lettre.
Grâce à eux, depuis les années 10, on a fait un formidable bond en arrière. Il ne leur a fallu que quelques dizaines d’années pour détruire les quelques progrès du siècle passé : plus de sexe avant le mariage, l’homosexualité considérée comme un crime, j’en passe et des meilleurs.
« Quand je me serais tirée d’ici, je dis sans grande conviction, quelqu’un va devoir payer pour ça.
— La vengeance, toujours la vengeance. Tu devrais te résigner et reconnaître tes pêchés. »
Je secoue la tête.
« Mon seul pêché, c’est de ne pas avoir emmené assez d’explosifs pour tous nous faire sauter.
— Tu ne penses pas ce que tu dis, j’en suis sûr.
— Pourquoi je ne le penserais pas ? Au moins je serais morte, et je n’aurais pas à souffrir pour vos beaux yeux.
— Personnellement, je n’étais pas pour ces séances de torture, me répond le type d’un air gêné.
— Oh. Ça me soulage énormément. »
Il hausse les épaules.
« Ouais. Je comprends. Peut-être que j’aurais mieux fait de te noyer, hein ? »
Je ne réponds pas. Il soupire. Manifestement, il a l’air gêné de me voir dans cet état.
« Allez, je te ramène, me dit-il.
— Ce n’est plus ton patron qui s’occupe de moi ? Je suis déçue.
— Il est en train de faire le malin devant la télévision, il ne peut pas être partout à la fois. Tu peux marcher ou il va falloir que je te porte ? »
Je lui jette un regard mauvais.
« Je peux marcher. »
Enfin, j’espère.
Il me détache du lit, mais me repasse une paire de menottes aux poignets. Je me rends compte avec une certaine surprise que je suis, en effet, toujours capable de marcher. Pas trop vite, parce que sinon ça me fait méchamment mal, mais bon, c’est déjà ça.
« Tu t’appelles comment, au fait ?
— Kevin. »
Je hoche la tête. Kevin ouvre une porte, et on débouche dans un couloir à peu près vide.
Bon, il n’a pas l’air gêné que je le tutoie, et il m’a dit son prénom. J’imagine que ça fait presque de nous des intimes. Il est donc temps de lui demander :
« Tu attaches beaucoup d’importance aux bads ? »
Il a l’air désorienté par la question.
« Pourquoi tu me demandes ça ?
— Je ne sais pas. Tu es armé, et il n’y a pas grand monde, finalement. Tu pourrais me sortir d’ici. »
Il sourit, manifestement surpris par ma proposition.
« Et pourquoi je ferais une chose pareille ?
— Parce que ce sont des connards finis et que si tu ne fais rien, ils vont me torturer lentement jusqu’à ce que j’en crève ? »
Il me traîne dans un autre couloir. Une grille s’ouvre et se referme sur notre passage. Apparemment, même si on ne croise pas grand monde, on reste surveillé.
« Ce serait plutôt compliqué de te sortir de là, me répond-il finalement. Et puis, je perdrais mon job. »
La grille de la cellule s’ouvre. Il me pousse dedans. Puis la grille se referme. Je m’assois sur la planche qui me sert de lit. On dirait que ma tentative de charme a échoué.
Je suis vexée.
« Vous savez », lui dis-je en décidant de me remettre à le vouvoyer pour lui montrer qu’il a raté une occasion inespérée qui ne se représentera pas de si tôt, « je crois que vous auriez vraiment mieux fait de m’aider à sortir d’ici.
— Vraiment ? Et pourquoi donc ? »
Je souris légèrement.
« Parce que maintenant que je suis arrêtée, ça vous fera un prétexte de moins pour tabasser les gens un peu récalcitrants ou qui osent émettre quelques doutes sur la légitimé de votre unité ou sur celle des Sages. C’était tellement facile, hein, de les accuser de complicité. Vous allez faire quoi, maintenant ? Les brûler pour hérésie ? Ou alors trouver quelqu’un d’autre ? Ça sera quoi, la suite ? Les noirs ? Les rousses ? Les païens ? Les homos ? »
Il secoue la tête, l’air sceptique.
« Il faut bien des lois, même si ça ne plaît pas aux démons.
— Lois ? Quelles lois ? » Je me lève vigoureusement, mais le fait que mon cerveau manque d’exploser après cette manœuvre coupe un peu ma tirade. « Torturer quelqu’un qui n’a fait que des dommages matériels parce qu’elle a eu le malheur d’avoir un parent démoniaque, c’est prévu par la loi ? »
Il secoue la tête, l’air à nouveau gêné.
« Je sais. Ce qui t’arrive n’est pas très juste. Je pense que tu es quelqu’un de correct. »
Je me rassois, doucement. Correct ? Hmmph.
« Je dois prendre ça comme un compliment ?
— Je ne sais pas, répond Kevin en souriant. Je veux juste dire que tu es différente de tes comparses.
— Non, je réponds en secouant la tête. Peut-être que si vous ne les aviez pas chassés si violemment on aurait pu discuter, vous ne croyez pas ? »
Il n’a pas l’air convaincu, mais je peux le comprendre : en toute honnêteté, je dois reconnaître qu’il y avait aussi de sacrés enfoirés chez les démons. Enfin, sacrés, c’est une façon de parler. Je ne dirais pas qu’ils étaient définitivement mauvais, mais le problème, lorsqu’on ne ressent pas la douleur et qu’on est plus ou moins immortel, est que l’on a tendance à avoir facilement recours à la violence et à ne pas considérer la vie comme quelque chose de fondamentalement très important. Et quand on reçoit une balle dans le crâne, c’est plutôt dur d’essayer de se mettre à la place de l’assassin et de considérer qu’il n’a pas un si mauvais fond que ça.
Et je ne parle même pas des dirigeants, qui étaient aussi pourris que les dirigeants des forces du Bien.
Il faut dire qu’en général, je n’aime pas les dirigeants. J’ai déjà dit que j’avais un côté anarchiste ?
« Tu sais pourquoi je me suis engagé dans les bads ? me demande-t-il finalement.
— Pour pouvoir tabasser les types dont la tête ne vous plaît pas en toute impunité ?
— Non, me répond-il en me jetant un regard mauvais. Mes parents sont morts dans l’explosion d’un bâtiment qu’un démon avait piégé. »
Voilà ce que je voulais dire par le recours facile à la violence.
Je secoue la tête.
« Juste par vengeance, alors ? Vous auriez peut-être du vous résigner et accepter vos pêchés, non ? »
Il paraît blessé par ma remarque. Il commence à s’écarter.
« Attendez, je lui dis après m’être un peu calmée. Je suis désolée. Vraiment. Je comprends votre ressentiment, mais...
— Mais tu refuses d’accepter que tes amis sont des ordures qui n’ont aucune humanité ? »
Je reste surprise, surtout du ton avec lequel il m’a répondu.
« Non ! Bien sûr que non ! Il y avait des ordures parmi les démons, OK, et ils n’étaient certainement pas mes amis, ce n’est pas le problème. Maintenant, ouvrez les yeux, votre unité a fait un boulot d’Enfer et il n’y en a plus. Je suis peut-être la dernière, parce que votre putain de système de détection ne marchait pas sur moi. Par contre, personne n’a parlé de supprimer les lois fascistes qui avaient été introduites soi-disant pour lutter contre les Démons ! »
Kevin ne répond pas. Il se contente de soupirer.
« Personne sauf toi, n’est-ce pas ? »
C’est la voix d’une femme, la même que j’avais déjà entendue tout à l’heure. Je ne l’ai pas entendue arriver. Ma tirade devait monopoliser mon attention. Je tourne la tête, et découvre une jeune femme blonde à la beauté angélique. Maintenant que je la vois, il ne me faut pas longtemps pour la reconnaître. C’est Anaëlle, une des Sages. Alors comme ça, ils ont envoyé quelqu’un pour venir me voir en personne ? Je suppose que je devrais en être honorée.
« Ouais, dis-je finalement. Et quelques autres. Mais pas de ceux qu’on écoute. Quand on a ce genre de discours, on n’est pas très médiatisé. Sauf quand on pose des bombes. »
Anaëlle hoche la tête. Elle fait un signe à Kevin, qui la salue d’un air respectueux avant de s’en aller.
« Bien, dit-elle. Nous voilà en tête à tête. »
Je hausse les épaules.
« Ouais. Vous me voulez quoi ? »
Elle sourit. Un sourire bienveillant, pour une fois. Il faut dire aussi qu’Anaël est censé être l’Ange de l’amour. Ou un truc dans le genre. Je ne sais pas trop à quel point ça correspond à Anaëlle, cela dit. Les Sages entretiennent le mystère là-dessus. Ils ont tous des noms d’anges, mais je ne suis pas certaine que ça en soit vraiment.
« Je venais m’excuser, me dit-elle. C’est à cause de moi que tu souffres comme ça. »
Je hausse les épaules, comme si ça ne me gênait pas, alors que j’ai toujours l’impression d’avoir le crâne dans un étau.
« Oh, ça, dis-je. Je commence à m’y faire. Ce serait presque supportable sans votre puce et votre inquisiteur d’opérette. Ça va durer combien de temps ?
— Tant que tu seras dans ce corps. »
C’est un avantage à être un Ange ou un Démon. Théoriquement, on peut changer de corps comme de chemise. Nous sommes des être immatériels, appartenant à d’autres dimensions. Lors de nos séjours sur Terre, nous créons une enveloppe ou nous en volons une. Rarement le second cas, d’ailleurs : pour peu qu’il y ait un problème et que l’âme de l’ancien occupant reste, c’est un coup à devenir schizo.
Ça, c’est pour la théorie. En pratique, la « porte » permettant de passer de l’Enfer à la Terre est fermée depuis quelques dizaines d’années. Il faut reconnaître un truc, c’est que l’alliance de l’église avec les grands trusts, même si elle pouvait sembler contre-nature, a permis de faire avancer la recherche de façon nettement plus rapide et efficace qu’auparavant. Enfin, dans des domaines particuliers, évidemment.
Bref. Tout ça pour dire que maintenant, quand un démon se fait dessouder, il peut dire définitivement adieu à cette bonne vieille planète bleue.
Du coup, ce corps sera certainement mon dernier. Bah.
« Oh. Pas très grave, alors, dis-je finalement. Ça va durer quoi, trois jours ?
— Tu ne devrais pas sous-estimer notre « inquisiteur d’opérette », comme tu dis. Il n’en a pas l’air, mais il sait garder les gens en vie. »
Je secoue la tête, sceptique.
« Je ne sais pas. En tout cas, c’est un mauvais dentiste. En plus, ce n’est pas la bonne dent qu’il m’a arrachée. Sérieusement, vous espérez quoi ? Me faire parler ? »
Anaëlle paraît réfléchir un moment, avant de hausser les épaules.
« Personnellement ? Non. Je pense que tu ne sais pas grand chose d’intéressant, et que tu es plus têtue qu’une mule. Mais tout le monde n’est pas de mon avis, malheureusement. »
Je hausse les épaules à mon tour. Je dois bien reconnaître qu’elle est plus maligne que les autres.
« Vous devriez me dire les noms. Comme ça, je saurais sur qui je dois me venger. »
Elle éclate de rire.
« Tu comptes te venger ? me demande-t-elle, visiblement amusée.
— Ouais. Je ne sais pas encore si je vais pouvoir faire ça de façon non-violente, mais je vais essayer.
— Et tu comptes t’échapper comment ? Tu es au courant que le rituel qui t’as permis de ressentir pleinement la douleur t’a aussi privé de tes pouvoirs ? »
Ah. Je ne savais pas. Bah. C’est un truc très surfait, je trouve, les pouvoirs des démons.
Prenez l’invisibilité, par exemple. Ça agit sur l’esprit des gens et fait qu’ils se comportent comme si vous n’existiez pas. En théorie, c’est génial. Sauf qu’en pratique, pour peu qu’il y ait un groupe assez important, il y a toujours un gars qui, pour une raison ou une autre, sera « immunisé » à ce truc et cassera l’effet du sortilège en vous pointant du doigt. En plus, ça n’agit pas sur l’électronique. Il suffit qu’un type vous regarde via une caméra et un écran et tout ça tombe à l’eau. Bref, en tant que voleuse et terroriste, je vous le dis : ne comptez pas là-dessus.
Il y a la téléportation, aussi. C’est génial. Des types croient vous coincer et, hop, vous êtes ailleurs. Sauf que c’est vachement dur à faire, en réalité. Il faut une atmosphère propice, calme, sombre, à la bonne température... Et même là, ce n’est pas sur que ça marche, et vous n’iriez pas bien loin. Et si ça marche, vous avez une chance sur deux de mal vous rematérialiser. Et même si, par miracle, ça réussissait et que vous arrivez au point B entier, vous pouvez dire adieu à votre petit-déjeuner.
Il y en a des tas d’autres, qu’il faut des années d’expérience pour maîtriser. Mais le principe est le même pour tous : c’est toujours plus simple de se débrouiller sans.
Enfin, je pense peut-être ça parce que je n’ai jamais été capable d’en maîtriser le moindre. Mais toujours est-il que ne plus en avoir ne me gêne pas tant que ça.
« Et sinon, vous essayez vraiment de me faire croire que vous vous êtes déplacée juste pour vous excuser ? »
Elle sourit une nouvelle fois.
« Tu vois juste. D’autres raisons m’amènent ici.
— Lesquelles ?
— D’abord, j’aimerais discuter avec toi des conséquences de ton arrestation.
— Quoi ? je demande, en haussant les épaules. Je vais prendre cher pendant quelques jours, ou peut-être un peu plus si votre bourreau est aussi bon que vous le dites. Qu’est-ce qu’il y a d’autre à dire ? »
Elle soupire et me regarde d’un air agacée.
« Je ne pensais pas à toi. Je suis navrée de ce qui t’arrive, mais je pensais à ce qu’allaient faire tes fanatiques.
— Je n’ai pas de fanatiques. Vous savez très bien que c’est de la désinformation.
— Vraiment ? Il y a déjà eu une manifestation contre ton arrestation. »
Je suis surprise. Je ne pensais pas que des gens se mobiliseraient pour moi. Pas si vite, en tout cas. Il faut dire que depuis les années 10, les manifestations « subversives » sont interdites et généralement sévèrement réprimées.
« Ah ? Et il y a besoin d’être fanatique pour manifester contre le fait qu’une personne qui a juste causé des dégâts matériels soit torturée ?
— Tu es un démon, je te rappelle. Et fanatique ou pas, peu importe le terme. Il va y avoir d’autres réactions.
— Et alors ? Si ça vous gêne, vous n’avez qu’à me relâcher. »
Elle secoue la tête, paraissant à nouveau agacée.
« Ce n’est pas une option, et tu le sais bien. Je vais être honnête. Je t’aime bien. On est peut-être ennemies, mais au moins tu n’as, à ma connaissance, tué personne. Je ne voudrais pas qu’il y ait des effusions de sang à cause de ton arrestation. C’est tout. »
Je souris. Parce que bientôt, s’il y a des effusions de sang, ça va être de ma faute. C’est vrai, quoi, je n’aurais pas du me laisser arrêter.
« Renvoyez vos maniaques de la gâchette, ce serait le plus simple, non ?
— Ça n’empêchera pas un type de poser une bombe pour te venger. »
Je hausse les épaules.
« Conneries. J’ai toujours été non violente. Je l’ai toujours dit. Je ne veux pas être vengée. Pas comme ça, en tout cas. »
Elle sourit à son tour.
« Je n’ai pas dit que tu voulais l’être. Je dis juste que des types pourraient être tentés d’agir de façon un peu irréfléchie. Je voudrais juste que tu refasses passer un message pour qu’on évite ce genre de choses. Ni toi, ni moi ne voulons que ça n’arrive.
— D’accord. Amenez une équipe télé, je suis prête à prendre des interviews. Et pas de problème, je vais inciter les gens à rester calmes et à retourner à l’église. Je peux me changer, avant ? »
Elle jette un coup d’œil à mes fringues.
« C’est vrai que tu en aurais bien besoin... Mais désolée, je n’ai pas pensé à ça.
— Dommage. J’aurais bien aimé prendre un bain, aussi, et manger quelque chose. »
Elle sourit à nouveau, et met la main dans son sac. Elle en sort un récipient avec une paille.
« Ça, j’y ai pensé. De la glace, il paraît que c’est bien quand on s’est fait arracher une dent. »
Elle me tend le milk-shake. Je l’attrape avec mes mains menottées et le regarde d’un air sceptique.
« Il y a un piège ?
— Tu crois quoi, que je vais t’empoisonner ? »
Non. Ça n’aurait pas de sens. Pas assez douloureux.
Je glisse la paille dans ma bouche et aspire. Juste du milk-shake. Goût chocolat. Plus très très froid, mais vu que c’est la première chose que je peux avaler depuis ce qui me paraît être une éternité, je ne vais pas me plaindre.
« Merci, je dis au bout d’un moment. Ça fait du bien. Vous êtes vraiment gentille ou il y a un truc derrière ?
— Je suis vraiment gentille, me répond-elle en souriant.
— Ouais, dis-je entre deux gorgées. Vous êtes du genre à soigner les petits oisillons qui ne peuvent plus voler, hein ? »
Elle éclate de rire. La métaphore a l’air de lui plaire.
« Il y a un peu de ça, je suppose.
— Ouais. Bien sûr, s’ils ne peuvent plus voler, c’est parce que vous leur avez coupé les ailes, mais ça, c’est juste un détail, hein ? »
Elle secoue la tête.
« Tu m’en veux, hein ?
— Non. J’essaie de comprendre, c’est tout. »
Elle paraît hésiter un moment. Puis elle hausse les épaules.
« On est dans des camps différents. Mais je te respecte. Je pense que tu ne mérites pas de souffrir inutilement. »
Je hoche la tête, sceptique. Vraiment ? Dans ce cas, ce n’était peut-être pas la peine de me « permettre » de souffrir. Mais bon, peut-être qu’elle n’avait pas le choix non plus...
« Moi aussi, j’ai une question pour toi », me dit-elle alors que je suis sur le point de finir le milk-shake.
Je relève la tête, et je la regarde. Je lui fais signe de continuer.
« Tu n’as aucune chance de t’en tirer. Tu sais que tu vas mourir dans des souffrances affreuses. Mais pourtant, tu continues à sourire et à parler de ce que tu feras quand tu seras sortie. J’ai l’impression que tu continues à garder espoir. Je me trompe ? »
Je souris en enlevant la paille de ma bouche.
« Bien sûr. Je sais bien que je n’ai aucun espoir. Je suppose que c’est juste parce que je reste, fondamentalement, humaine.
— Je ne comprends pas.
— Vraiment ? C’est pourtant simple. Tous les humains vont mourir un jour. Ils n’ont aucun espoir d’y échapper. Pourquoi est-ce qu’ils ne se suicident pas directement ? Ils souffriraient moins, après tout. La vie est un combat perdu d’avance.
— Je vois. Mais je ne suis pas d’accord, ajoute-t-elle en souriant. Les humains ont un espoir. Que ce soit la vie après la mort ou simplement l’espoir d’avoir laissé une marque sur ce monde... »
Je hausse les épaules.
« Pareil pour moi, alors. J’ai toujours une chance sur un milliard de pouvoir sortir vivante d’ici, ou celui de laisser une marque sur mon bourreau, qui racontera peut-être à ses petits enfants comment celle qu’il torturait continuait à faire des blagues nulles plutôt que d’avouer ce qu’elle ne connaissait pas. »
Anaëlle secoue la tête.
« Non, répond-elle. Ce n’est pas pareil... Je veux dire, là, c’est dérisoire...
— Plus que pour les autres ? Tu es sûre ?
— Oui. Bien sûr, n’importe qui sait qu’il va mourir, mais il s’attend à avoir un certain nombre de plaisirs avant, à avoir un peu de bonheur... toi, tu n’as que la torture devant toi. Alors pourquoi ? »
Je souris une nouvelle fois.
« Quitte à crever dans d’atroces souffrances, autant le faire avec style. Ça te va, comme réponse ?
— Non, mais peu importe. On la fait, cette interview ? »
Je hausse les épaules.
« Je ne vois toujours pas d’équipe de télévision.
— Certes, » me dit-elle en sortant une petite caméra numérique de son sac, « mais ça te gêne vraiment si ça fait un peu amateur ? »
Les lumières s’allument alors que je ne me suis toujours pas endormi. Je me retourne dans le lit et me cache les yeux avec une main.
« Alan ? me fait Claire.
— Hmmmm ?
— Il y a quelqu’un qui voudrait vous voir.
— Maintenant ? »
Elle acquiesce. Je soupire.
Une nouvelle fois, le gorille m’aide à me mettre dans le fauteuil.
Nouvelle balade à travers les couloirs glauques avant de m’amener dans une petite salle. Cette fois-ci, une vitre me sépare de mon interlocuteur, avec une espèce de téléphone pour qu’on puisse se parler, comme dans les films.
Je bouge le fauteuil jusqu’au combiné.
Avant de le décrocher, je regarde le type derrière la vitre. Il s’agit d’un asiatique d’une trentaine d’années aux cheveux longs et à l’air plutôt sportif. Plutôt mignon, aussi. Évidemment, son visage ne me dit rien.
Je finis par décrocher.
« Salut, Alan, me dit-il. Je suppose que tu ne te souviens pas de moi ? »
Je secoue la tête.
« Je m’appelle Takeshi, me dit-il. On était amis.
— Ah, dis-je sans conviction.
— Tu vas bien ? »
Je hausse les épaules.
« Je ne sais pas, lui dis-je finalement. Je n’arrive pas à me tenir debout, je ne me rappelle rien avant ces dernières vingt-quatre heures et j’ai tué ma petite copine — dont je ne me souviens plus. À part ça, ça va. »
Je le vois soupirer. Je m’en veux un peu de lui avoir répondu si sèchement.
« Tu sais, me dit-il finalement, je n’ai jamais pu croire que tu avais tué Laura.
— Je crois qu’il faut pourtant se rendre à l’évidence. Je l’ai tuée, et je me suis tué aussi. Dommage que je me sois raté. »
Il secoue la tête.
« Tu aimais Laura plus que tout. Tu étais plutôt... je veux dire... c’était pas ton genre.
— Mais l’enquête a montré que c’était moi.
— L’enquête ? Il n’y a jamais eu de vrai enquête. Je veux dire... les flics n’ont jamais pu t’interroger.
— Mais mon oncle m’a vu, non ? »
Il hausse les épaules.
« Il a découvert les cadavres, c’est tout. Je veux dire... je sais que tu voudrais peut-être enterrer toute cette sombre histoire, mais... si tu retrouvais la mémoire...
— Et si je l’ai vraiment tuée ? Est-ce que je veux vraiment m’en souvenir ? »
Il hausse les épaules, avec un léger sourire.
« Je ne sais pas. Au moins, tu serais sûr. Ce serait peut-être moins dur. »
Il reste silencieux quelques instants, avant de reprendre :
« Je suis désolé, je n’aurais pas du te parler de ça alors que tu viens de... d’émerger.
— Non. Ça va. Mais je voudrais savoir... quel genre de type j’étais ?
— Je ne sais pas... tu étais... gentil. Parfois plutôt timide, mais gentil. Calme. Pas violent. »
Je souris, un peu gêné.
« On était de bons amis, tous les deux ?
— Ouais.
— J’ai une question... indiscrète.
— N’hésite pas.
— Est-ce que j’étais attiré par les hommes ? »
Je vois qu’il manque de s’étrangler. Puis il finit par répondre, visiblement amusé :
« Non. Pas à ma connaissance, en tout cas. Pourquoi ? »
Je souris, gêné.
« J’sais pas. Comme ça. »
Il secoue la tête.
« Attends, ne me dis pas que tu es attiré par... » Il pointe son doigt vers lui même.
Je souris une nouvelle fois. Je me demande si je ne rougis pas un peu.
« Ça te choque ?
— Je ne sais pas. Mais venant de toi, ça fait bizarre. »
Un gorille entre dans la pièce, et nous explique que c’est fini pour aujourd’hui. Merde, au moment où j’allais lui déclarer ma flamme...
*****
Je viens de revenir de ma laborieuse séance de rééducation — apparemment, je risque de rester encore un certain temps dans ce fauteuil — lorsque Claire revient.
Elle me tend deux pilules et un verre d’eau.
« Tenez, me dit-elle. Prenez ça.
— J’ai pas besoin de drogues.
— Vous n’êtes pas docteur, Alan », me dit-elle avec une once de reproche dans la voix.
Je hausse les épaules, et obéis. Après tout, je dois pouvoir lui faire confiance.
« Ça va m’aider à retrouver la mémoire ?
— Peut-être. À dormir un peu mieux, en tout cas, normalement.
— Je vais la retrouver un jour, au moins ? »
Elle soupire. J’imagine que tous les amnésiques doivent poser cette question.
« Dur à dire, me répond-elle. Physiquement, votre cerveau va bien, la balle que vous vous êtes tiré n’a rien endommagé à ce niveau là.
— Donc l’amnésie vient du traumatisme psychologique ?
— C’est bien possible.
— Et il n’y a pas moyen d’accélérer le processus ? »
Elle sourit.
« Il n’y a pas de potion magique qui vous redonnera la mémoire, si c’est ce que vous voulez savoir.
— Je pensais à un truc comme l’hypnose, par exemple.
— L’hypnose... soupire-t-elle. Dans certains cas ça peut donner des résultats, mais... il vaudrait mieux attendre que vous alliez mieux.
— Je vais bien.
— J’ai besoin d’une observation plus longue.
— Et moi, j’ai besoin de savoir si j’ai tué cette fille ! »
Je vois qu’elle soupire une nouvelle fois.
« Vous doutez encore, hein ? me demande-t-elle.
— Oui. Mettez vous à ma place, bon sang ! »
Elle secoue la tête.
« Et comment vous réagiriez si vous revoyiez sa mort ?
— Je n’en sais rien ! Ça dépend des circonstances de cette mort, je suppose. Mais ce serait toujours mieux que de douter. »
Elle secoue la tête une nouvelle fois.
« Très bien, dit-elle finalement, manifestement à contrecœur. Je vais voir ce que je peux faire. »
« ... Bref, je ne veux pas être vengée. Si vous vous battez, faites le pour vous, pas pour moi. Je comprends qu’on puisse être prêt à mourir pour faire changer les choses. Et même à tuer. Mais demandez vous bien, avant : est-ce que ça fait vraiment avancer les choses ? »
Je soupire. Je n’aime pas franchement parler devant une caméra, surtout quand je n’ai rien préparé. Mais bon, c’est pour la bonne cause.
Ce n’est pas tant que je souhaite que personne n’ait recours à la violence pour lutter. C’est ce qu’Anaëlle croit, mais elle se gourre. J’ai du mal avec la violence en ce qui me concerne. Je ne crois pas que je pourrais jamais tuer quelqu’un. Mais ça n’est pas pour ça que je le condamne forcément.
En fait, si j’ai accepté à me plier à ce petit jeu, c’est surtout que j’espère secrètement qu’il aura l’effet inverse : pousser les gens à lutter plutôt qu’à maugréer en pantoufles devant leur canapé.
« C’était bon ?
— Peut mieux faire, me répond Anaëlle en repliant sa caméra. Mais ça ira. Tu n’es pas censée être une présentatrice de journal télé non plus. »
Je la regarde remettre la caméra dans son sac.
« Qu’est-ce que tu vas en faire ? La passer aux média ?
— Tu sais, je ne t’ai pas fait faire ça pour avoir quelque chose à regarder pendant mes longues soirées d’hiver.
— Ma question implicite était : qui va accepter de diffuser ça ? »
Anaëlle hausse les épaules.
« Tout le monde, évidemment. Ça vaut de l’or.
— Et ils vont te laisser gâcher toute leur campagne visant à me montrer comme une dangereuse criminelle ?
— Bien sûr, répond-elle en souriant. De toutes façons, elle n’avait pas bien marché. Les gens t’aiment bien, même s’ils évitent de le dire trop fort. Et puis, c’est soft, tu n’as même pas glissé ta tirade sur le catho-capitalisme.
— Je pense qu’ils l’auraient coupée. Ce sera pour notre prochain piratage. »
Anaëlle sourit.
« Oh. Et tu proposes quoi à la place, au fait ? Du satanico-communisme ?
— Bof, dis-je en secouant la tête. Je ne suis pas fan de Satan. Et de toutes façons, ce serait dur, vous avez éliminé tous les démons.
— Les communistes aussi.
— Aussi », je dis, lugubre.
Elle hausse les épaules.
« Je sais ce que tu penses, me dit-elle.
— Vraiment ? je lui réponds en soutenant son regard.
— Je n’approuve pas forcément toutes les méthodes des autres, tu sais ?
— Qu’est-ce qui vous force à rester avec eux, alors ? » Je lève mes mains menottées. « Je suis sûre que vous pouvez avoir les codes de déverrouillage. De ça comme du reste. Sortez moi d’ici. Aidez moi. C’est trop facile de les laisser faire et de dire après que vous n’étiez pas d’accord. »
Elle secoue la tête en souriant.
« Tu vas un peu loin, là, quand même.
— Pourquoi ? Je suis dans cet état par votre faute, et vous venez avec votre sourire gentil pour me dire que, si ça ne tenait qu’à vous, je serais pas là ! Mais ouvrez les yeux, Anaëlle, la vérité est que ça ne dépend que de vous ! »
Elle prend une grande inspiration. Elle se mord la lèvre. Je la regarde d’un air interrogateur. Elle paraît hésiter entre piquer une colère et éclater de rire. Elle finit par couper la poire en deux et se contente de hausser les épaules.
« Tu crois vraiment que c’est si simple ? Si je faisais ça, ça changerait quoi ? Tu crois vraiment que le monde irait mieux ? Tu n’es pas au centre de l’univers, tu sais ? »
Je secoue la tête, exaspérée.
« D’accord. Laissez moi crever. Je n’en ai rien à foutre. Mais faites quelque chose contre ces connards. Ou alors, assumez !
— Ce n’est pas aussi simple que tu as l’air de le croire. Mais tu as raison sur un point. Je vais faire quelque chose. »
Je relève la tête vers elle, surprise par sa réponse. Je savais qu’elle était plus progressiste que les autres Sages, mais je doute quand même qu’elle soit prête à se battre contre eux.
« Vraiment ?
— Oui, répond-elle en souriant. Je te promets que je ferai tout ce que je pourrai pour que les Sages ne te survivent pas. »
Je la dévisage, ne sachant pas trop si elle est sérieuse ou pas. Mais elle a l’air sincère.
« S’il n’y a plus de démons, le monde n’a plus besoin des Sages, explique-t-elle. Je ne parle pas de les tuer, évidemment, juste de nous dissoudre.
— Mais ils diront que le monde a toujours besoin d’eux.
— Bien sûr. Mais peu importe. Parce que les gens se rendent bien compte que tu es la dernière qui nous cause des ennuis.
— Alors, je dois mourir, c’est ça ? »
Elle me regarde d’un air triste.
« Oui, répond-elle finalement. Je suis désolée, mais je ne pense pas qu’ils se contenteront de te jeter en prison une fois qu’ils auront compris que tu ne parleras pas... »
Je hausse les épaules.
« C’est pas la mer à boire. Je ne serai ni la première, ni la dernière.
— Mais ils vont te torturer avant.
— J’ai connu pire. »
Elle me regarde, sceptique.
« Vraiment ? me demande-t-elle.
— Oh, oui. J’ai été adolescente. »
Bien sûr, ce n’est pas vrai. Mais l’adolescence a en effet été un passage délicat de ma vie. En plus des tracas de tout le monde, s’était ajoutée la joie de savoir que j’avais été adoptée. Ce qui aurait été un point de détail si un de mes vrais parents n’avait été un démon.
Il y avait eu des bons côtés, bien sûr. Le sexe, par exemple. Ou la tête que faisait un sale con quand il découvrait sa BMW décapotable réduite en cendres. Ou qu’il ne la trouvait plus du tout. Le vrai problème, c’était que j’avais fini par devenir camée. Même pour un démon, une cure de désintoxication n’est pas très agréable. Et puis il y avait eu mes parents adoptifs, aussi. Je veux dire, ce n’était pas de mauvais parents, et c’était bien le problème. Voir sa mère déprimer parce qu’on a trop pris d’héroïne n’est pas très joyeux, et, même en tant que servante du Mal, je crois que c’est ce qui m’a fait le plus de peine dans l’histoire.
Marrant. Cela fait plus d’un demi siècle, et j’ai toujours l’impression que c’était hier.
« T’es pas croyable, fait Anaëlle, me faisant sortir de ma rêverie. Il y a autre chose dont je voulais te parler. »
Je lève un œil perplexe vers elle.
« Vous voulez me demander en mariage ? Si c’est le cas, je suis désolée, mais ça fait longtemps que plus aucun pays n’autorise le mariage homosexuel. »
Elle me jette un regard mauvais en sortant un journal de son sac.
« Arrête de faire de l’humour vaseux et lis plutôt ça », dit-elle en me le tendant.
J’attrape le journal, et jette un rapide coup d’œil à la une. Il y a une photo de moi, pas terrible, d’ailleurs, et un petit encart m’apprenant que j’ai été arrêtée. Merci, mais j’étais au courant. Suivent quelques lignes récapitulant tous mes « forfaits », ajoutant une grande liste de meurtres et autres joyeusetés à mon palmarès.
Je rends le journal à Anaëlle.
« Passionnant. Et ?
— Regarde à la page six. »
Je reprends le journal, et le déplie à la page indiquée. Un article a été entourée au stylo. Il parle d’un certain nombre d’explosions dans le monde entier, et fait le parallèle avec mon arrestation en explorant la piste de représailles de la part de certains de mes « fanatiques ».
« Tu vois où je veux en venir ? » me demande Anaëlle.
Je repense aux circonstances de mon arrestation. Et aux deux explosions inexpliquées.
« Ça se pourrait. Il vous a parlé de ça, alors ? »
Anaëlle hoche la tête.
« J’ai vérifié. Malgré ce qu’a l’air de dire le journaliste, on n’a retrouvé de traces d’explosifs nulle part. Tu pourrais me parler de ce que tu as vu ?
— J’ai pas grand chose à dire. Le couteau et l’eau flottaient dans l’air. Comme s’il n’y avait plus de gravité. Et puis, BOUM !
— Et sur le pont ? »
Je réfléchis un moment. Il y avait bien eu quelque chose d’étrange avant que les BADs ne me tirent dessus.
« C’était bizarre. Par moment, j’avais l’impression de voir des choses en double. Et il y avait quelque chose... d’irréel, comme disons, quand on est très fatigué. Mais peut-être que ça venait de moi.
— Intéressant. Tu as une explication ?
— Non, je dis en secouant la tête. Je n’ai pas eu trop le temps de réfléchir à ça, vous voyez ? »
Elle hoche la tête.
« Je comprends. Toujours est-il que je ne connais rien ni personne capable de faire ça. J’aimerais en parler aux Sages.
— Et ?
— Je voudrais que tu m’accompagnes. »
Je la dévisage, surprise. Les Sages n’ont pas franchement comme habitude de causer aux démons.
« Vraiment ? Pourquoi ?
— Tu as été au premier rang. Et je pense que ça pourrait être important. »
Je hoche la tête. Je relis l’article. Je repense à ce qu’il s’est passé sur le pont. Au type que je vois en double pendant une fraction de seconde.
( Le type me vise. Il me gueule de ne pas bouger.
Et il bouge son arme. Le bras parait être en double, comme si... comme si... )
Comme si quoi ? Je ne comprends pas. Aucun de ces types ne pouvaient utiliser de pouvoirs. Je suis à peu près certaine que ce n’était pas moi. Et je n’avais jamais rien vu de tel.
( Le type me demande ce que je fais. Il a l’air de flipper. On dirait que je ne suis pas la seule à voir des trucs bizarres. Je lui réponds que ce n’est pas moi. Il se déplace un peu. Je le revois en double. Comme si... comme si... )
Comme s’il y avait un écho ? Comme si une portion de lui était restée là pendant une fraction de seconde avant d’être effacée ?
« C’est peut-être le temps qui a merdé, dis-je.
— Quoi ? me demande Anaëlle, qui paraissait réfléchir, elle aussi.
— Imaginons. D’abord le temps qui merde. Ça expliquerait pourquoi je le vois en double. Ensuite la gravité. Et à chaque fois, une explosion du feu de Dieu. Si vous me passez l’expression. »
Je hausse les épaules.
« Vous n’avez qu’à Lui demander, non, après tout ? Il doit bien être au courant ?
— À Dieu ? me demande Anaëlle, incrédule.
— Vous n’êtes pas censés être Ses messagers, ou un truc dans le genre ?
— Ce n’est pas si simple.
— Pourquoi ? »
Elle paraît ennuyée. Elle secoue la tête.
« On ne peut pas Le déranger pour rien ! »
Je hoche la tête, peu convaincue.
« Oh. Bien sûr. Il existe, au moins ? »
Je hausse les épaules lorsque je vois qu’elle me regarde d’un air mauvais.
« Ben quoi ? Je ne L’ai jamais vu, après tout. »
J’entends des bruits de pas qui se rapprochent de la cellule. Anaëlle se mord à nouveau la lèvre.
« On dirait que ma visite doit se terminer. »
En effet, le patron des BADs approche, accompagné de l’inquisiteur d’opérette.
« Je dois y aller, me lance Anaëlle en partant. Bon courage. »
Je vois qu’elle jette un regard mauvais au type des BADs en le croisant, qui lui répond d’un sourire hautain.
« Vous vous êtes décidée à parler, me demande-t-il, ou allons-nous devoir être un peu plus... persuasif ? »
Je hausse les épaules.
« Je veux bien parler. Ça dépend juste de quoi.
— Vous n’êtes pas vraiment en position de jouer à la plus maligne. »
Je me lève doucement et m’approche de la porte.
« Très bien, allons-y. »
Malgré la fatigue et ce que Claire m’a donné, j’ai une nouvelle fois beaucoup de mal à m’endormir. Je n’arrive pas à arrêter de penser à cette fille que j’ai tuée. Ou que je n’ai pas tuée. Cette fille qui était ma fiancée. Cette fille dont je n’ai aucun souvenir.
Je pense à moi, aussi. Je me demande qui je suis. Ce que je suis. Ce Takeshi m’a dit que j’étais un type gentil et timide, et que je n’aurais pas pu faire de mal à une mouche. Mais tout le reste du monde a l’air de penser que j’ai tué cette fille avant d’essayer de mettre fin à mes jours.
Où est la vérité, là dedans ?
Au bout de quelques heures à ressasser encore et encore ces questions, ma fatigue finit par réussir à vaincre mon angoisse, et je tombe dans les bras de Morphée.
( La jeune fille rentre dans la maison, accompagnée de son petit copain. Elle doit avoir une quinzaine d’années — peut-être moins. Lui est un peu plus âgé. Elle a les cheveux noirs, lui est blond.
« Tu es certaine que tes parents ne sont pas là ? » demande le garçon.
La fille sourit.
« Sûre et certaine, répond-elle. Ils bossent tous les deux. Viens, suis moi. »
Elle monte à l’étage, suivie par son ami. Ils entrent dans une chambre. Elle la ferme à clé, avant d’embrasser son copain. Puis elle enlève son T-shirt, laissant apparaître ses seins généreux. Le garçon commence à les caresser. Il l’embrasse à nouveau.
« Oh, Laura, tu es... » )
Je me réveille en sueur, et dois bien mettre quelques secondes avant de me calmer et de réaliser où je suis.
Le type l’a appelée Laura. Est-ce que c’était celle de la photo ? Je suppose que oui. Et lui alors ? Il avait les cheveux blonds... était-ce... moi ? En tout cas, je ne me suis pas reconnu.
Merde, je n’aurais peut-être pas du me réveiller si tôt. Bon, ça ne m’avance pas beaucoup, cela dit. La seule chose que ça m’apprend vraiment, c’est que mes souvenirs ne sont peut-être pas définitivement perdus.
*****
Nouveau réveil difficile le matin lorsque la lumière s’allume. Ils ne pourraient pas me laisser me lever tranquillement à l’heure dont j’ai envie ? Ce rythme imposé va me tuer.
J’essaie quand même de paraître vaguement réveillé lorsque la doctoresse entre dans la cellule.
Je remarque, un brin déçu, que cette fois ci il ne s’agit plus de Claire mais d’une autre. Elle me donne un plateau-petit-déjeuner qui a, ma foi, l’air plus mangeable que le plateau-déjeuner-tout-court, ainsi que deux pilules que j’avale sans discuter.
J’apprends ensuite que j’ai droit à une nouvelle visite de Takeshi. Un gorille se dévoue une nouvelle fois pour traîner mon fauteuil roulant dans les couloirs de l’hôpital.
Cette fois ci, je décroche immédiatement le combiné.
« Salut.
— Salut. Tu vas bien ? »
Je hausse les épaules.
« J’irai mieux quand je saurai si je l’ai tuée ou pas.
— Je comprends.
— Je crois que j’ai rêvé d’elle cette nuit. »
Il change légèrement de position sur sa chaise.
« Continue.
— Il n’y avait pas grand chose. Je la voyais faire l’amour avec un type. Je suppose que c’était moi. Mais... je voyais tout ça de l’extérieur. Tu crois que ça pourrait être un souvenir ? »
Il hausse les épaules.
« Peut-être. Ou peut-être que c’est juste parce que tu as pensé à ça toute la journée. Donne moi un peu plus de détails.
— C’était chez elle. Ses parents n’étaient pas là et...
— Laisse tomber. »
Je le regarde, surpris. Il sourit.
« Elle a perdu ses parents très tôt. Comme toi.
— Comme moi ? »
Le truc super, quand on est amnésique, c’est qu’on en apprend tous les jours sur soi-même.
« Tes parents sont morts quand tu étais gamin. C’est ton oncle qui t’a recueilli.
— Oh. Donc pour ce rêve, ce n’était que ça alors ? Un rêve ?
— On dirait. Mais ne te tracasse pas trop. Je suis sûr que ta mémoire va finir par revenir.
— Vraiment ?
— J’ai toujours été optimiste », me répond-il en souriant.
Je souris à mon tour.
« J’ai demandé à faire une séance d’hypnose. J’espère qu’elle va accepter.
— Tu as bien fait. Je pense que ça pourrait disperser tes doutes.
— Peut-être pas dans le bon sens.
— Peut-être pas, admet-il.
— Je me réveille après sept ans de... » J’allais dire de coma, mais non, c’est vrai que techniquement, je n’étais pas dans le coma. Enfin, peu importe. « Bref, 24 heures après tu demandes à me rendre visite. Je suppose qu’on devait être vraiment amis pour que tu réagisses aussi vite ? »
Il hausse les épaules.
« Je pensais que c’est dans ce genre de moment que tu aurais besoin de moi.
— Je prends ça pour un oui. Comment tu réagiras si tu apprends que j’ai bel et bien tué Laura ? »
Il reste silencieux un moment, se contentant de sourire.
« Je ne sais pas, répond-il finalement. Dur à dire. »
Je souris à mon tour.
« J’imagine, ouais. Tu sais, je me disais... Est-ce que je suis vraiment la même personne ? Je veux dire, quelque part, ce sont les souvenirs qui font ce qu’on est, non ?
— En un sens. J’imagine qu’il y aurait de quoi faire une dissertation de philosophie là-dessus. Mais, cela dit, tu as peut-être raison sur un point.
— Lequel ?
— Tu es assez différent de... depuis... Je veux dire... »
Il sourit à nouveau. Bizarrement, je trouve ce type rassurant. Pas à cause de ce qu’il dit, mais... il a l’air de vraiment vouloir... Je ne sais pas trop.
Je ne suis pas en train de tomber amoureux, au moins ?
« Ne t’en fais pas, Alan. Tout va s’arranger. »
Je veux bien que tout s’arrange, mais je n’arrive toujours pas à voir comment ça pourrait bien se faire.
Je ne peux pas m’empêcher de sentir mon estomac se nouer lorsque je rentre à nouveau dans la salle de torture.
Le boss des BADs a du le remarquer aussi, parce que je le vois sourire.
Connard.
« Tu n’as pas envie de subir ça, hein ? »
Je ne réponds pas. Évidemment que je n’ai pas envie de subir ça. Je veux bien admettre que j’ai des tendances masochistes, mais pas à ce point.
« Tu n’es pas obligée, tu sais. Une seule adresse, et tout s’arrête. »
Je secoue la tête.
« Vraiment ? je lui demannde d’un air triste. Vous avez l’air de prendre tellement de plaisir à me faire mal... Qui me dit que vous arrêteriez ?
— Ce sont les démons, qui n’ont pas d’honneur, me répond-il gravement.
— Je n’ai peut-être pas d’honneur, mais je n’ai jamais pris du plaisir à faire du mal à quelqu’un, Monsieur le boucher. »
Il lève les sourcils.
« Vraiment ? »
Une décharge de douleur dans le crâne me fait vaciller. Je grimace.
« Voilà... ce que je... voulais dire...
— Tu as tort. Je ne prends pas de plaisir à cela. Mais seule la douleur peut expier tes pêchés. Même si cela ne suffira pas, évidemment.
— Oh, je vois. Gentil à vous. Mais quel pêché dois-je expier ? Celui d’avoir eu un démon comme parent ? »
Il soupire. On dirait qu’il n’a pas envie de discuter, à vrai dire. Pour quelqu’un qui est censé me faire parler, ce n’est pas très professionnel.
Il me pousse sans ménagement sur la chaise, et m’enlève les menottes. Mais c’est juste pour pouvoir me sangler les bras.
Il tend la télécommande qui permet de contrôler la puce qu’ils m’ont mis dans le crâne, ou je ne sais trop où.
« Je vous laisse ça, dit-il au bourreau. Ça peut vous être utile. »
Ce connard incline la tête, respectueusement.
Puis l’autre s’en va. Je soupire.
« J’ai une question à vous poser, je dis au bourreau. Une fois que vous aurez ouvert mon ventre et joué avec mes tripes, vous rentrerez chez vous comme si de rien n’était ? »
Il s’approche de moi, me regardant dans les yeux à travers son masque rouge.
« Bien sûr. Je fais mon devoir pour protéger l’humanité.
— Ouais. Tant qu’elle est chrétienne et bien pensante, hein ? »
Je le vois qui attrape un long couteau. Mon estomac se noue une nouvelle fois.
« Je vous laisse une nouvelle chance, me dit-il. Où est votre base ? »
Je ne réponds pas. Je ne peux pas m’empêcher de fixer la lame, horrifiée. Elle est fine, effilée. J’essaie de me calmer, mais ça n’est pas aussi facile que je ne le pensais.
Il approche la lame de mon œil. Ma paupière la touche presque. Je le sens sourire derrière son putain de masque.
Je lui crache dessus.
Il essuie la salive de son masque et appuie sur la télécommande. Je sens une nouvelle fois la douleur envahir mon crâne, ma vision s’obscurcir et les larmes me monter aux yeux. Ça fait cher payé pour un crachat.
Je le sens couper mon T-shirt avec le couteau.
« Vous comptez me tripoter les seins ? Ça ne me paraît pas très chrétien. »
Il ne répond pas, finissant de déchirer le tissu et me laissant en soutien-gorge.
Malheureusement, ce n’est pas ma poitrine qu’il regarde, mais mon nombril. Encore que ce n’est peut-être pas plus mal, je n’aime pas trop être tripotée par un malade avec un couteau.
D’un coup, il m’enfonce la lame dans l’estomac. Je hurle, en m’en voulant. Mais putain, j’ai mal.
( Je replie ma revue et la range dans mon sac. Je l’ai lue et relue, mais là, je crois que j’en ai tiré tout ce que je pouvais.
Je suis à l’aéroport de New-Yord. Cela fait maintenant une heure que j’attends ma femme, qui revient d’Angleterre. Cela fait six semaines que je ne l’ai pas vue. Elle me manque.
Je me lève en voyant l’avion aterrir. J’espère que c’est bien le sien. Je suis tellement impatient de la serrer dans mes bras.
Je repense à ce que j’ai préparé pour elle, ce soir. D’abord, une soirée en tête à tête puis... )
Je cligne des yeux en me demandant où je suis. La douleur m’envahit à nouveau. Je vois le bourreau sortir son couteau plein de sang. Mon sang. Il gicle partout. Je hurle une nouvelle fois.
L’ordure attrape un bout de fer chauffé au rouge, et me regarde d’un air satisfait.
« Ne vous en faites pas. Je vais cautériser la plaie.
— C’est bien aimable », dis-je faiblement.
Je sens ma chair brûler lorsque le fer touche ma peau. Je hurle encore.
( Une rivière serpente en dessous de moi. )
Non. Pas de moi. Je suis dans une salle de torture, en train de me faire rôtir le ventre par un dégénéré. Je hurle.
( Mais je suis aussi une centaine de mètres au-dessus d’une charmante vallée. Je plane lentement, mais mon regard est braqué sur le sol, à la recherche d’une proie. Je bats un peu des ailes de temps en temps, pour me maintenir à la bonne altitude, mais en dépensant le minimum d’énergie.
Je repère un lapin qui vient de sortir d’un buisson. Je pique sur lui et... )
...Nouvelle explosion de douleur lorsque je me retrouve dans mon corps à moi. Ça sent le cramé. Je baisse la tête vers mon ventre. Ce n’est pas très beau à voir.
L’inquisiteur attrape une chaise et se place à cheval dessus, en face de moi. Il me regarde d’un air satisfait.
« Toujours pas décidée à parler ? » me demande-t-il.
Je secoue la tête. Je me rends compte que j’ai du sang qui coule de la bouche et des larmes dans les yeux. Merde, je suis sûre que ce connard prend plaisir à me voir comme ça.
Il me montre la télécommande.
« Certaine ? » me demande-t-il.
Je plonge mes yeux dans les siens, et je souris un peu.
« Quand je me serais tirée d’ici, je lui dis, je vous garantis que je vous retrouverai. Et je vous rendrai tout ce que vous m’avez fait. En pire. »
En différent, par contre. Couper un gars en morceaux, ce n’est pas mon truc.
« Vous pensez me faire peur ?
— Je ne pense rien. Prenez ça comme une information. »
Il secoue la tête. Et tripote la télécommande. J’ai l’impression de sentir mon cerveau exploser sous le choc. J’ai tellement mal que je hurle, encore et encore. Mais aucun son ne sort, parce que...
( Je suis dans un stade de foot, en train de regarder deux équipes s’affronter. Je ne suis pas une fan de ce jeu, mais mon fiancé Ron participe. Le score est de un à zéro, en leur défaveur.
L’équipe de Ron a la balle. Une passe envoie la balle vers le milieu de terrain. Un joueur adverse essaie de la récupérer. Il échoue. Dans les tribunes, quelques personnes se mettent à hurler.
Mon cœur se met à battre à toute vitesse lorsque Ron reçoit la balle. La clameur augmente. Il se dirige vers les cages adverses. Mais deux défenseurs se dirigent vers lui, il tente de les dribbler mais... )
La douleur s’estompe un peu. Je me demande une fraction de seconde si Ron a marqué ce but.
Putain, qu’est-ce que j’ai ? C’est une allergie au milk-shake, ou alors c’est la douleur qui me fait débloquer ?
Le bourreau pose la télécommande sur une table.
« Bon, je crois qu’il est l’heure de faire une pause café. Je vous laisse, je reviens tout de suite.
— Vous m’en offrez un ? »
Le type secoue la tête.
« Désolé. Au prix où ils sont, je n’ai pas trop envie. »
Il quitte la salle.
J’essaie de bouger mes poignets et mes chevilles, mais les sangles sont trop serrées.
Je jette un coup d’œil au reste de la pièce. Des couteaux ou autres objets tranchants traînent un peu partout. Si je pouvais m’approcher d’un...
J’essaie de faire bouger ma chaise. Mais je me rends rapidement compte qu’elle est scellée au sol.
Merde.
Bon, ce n’est pas non plus là que je m’évaderai. J’essaie de me calmer et de respirer lentement.
C’était quoi, ces visions que j’ai eu ? Des hallucinations ?
Ça avait pourtant l’air si... réel...
Bon, supposons que ça le soit. Pourquoi est-ce que je me retrouverais dans la tête de ces gens ? Même les médiums les plus expérimentés ne sont pas capables, à ma connaissance, de faire ça, et j’ai toujours été nulle dans ce domaine.
Et si j’avais des pouvoirs que je ne contrôlais pas ? Ça expliquerait peut-être les phénomènes bizarres lors de mon arrestation.
Non, ça n’aurait pas de sens. Anaëlle m’a dit que tous mes pouvoirs démoniaques avaient été supprimés. Et puis, je n’aurais pas pu être responsable des explosions dans les autres coins du monde.
Mon bourreau revient dans la salle. Je regarde sa cagoule ridicule.
« Vous êtes resté déguisé pour aller prendre un café ?
— Oui, me répond-il en haussant les épaules. Je ne l’aime pas, mais je suis obligé de porter ça. Ça vient avec le boulot.
— Et ça vous plaît ? Comme boulot ? »
Il paraît hésiter. Manifestement, il n’est pas habitué à parler avec les prisonniers.
« Non, répond-il finalement. Mais c’était ça ou crever de faim dans la rue.
— Ce n’est qu’un sursis, lui dis-je.
— Quoi ?
— Je suis une des dernières. Vous allez être au chômage.
— À la retraite, plus exactement. »
Je hoche la tête. Apparemment, il y a certains avantages dans le métier. Pas étonnant, remarquez.
« Ça vous fait quoi, de me faire hurler de douleur ? Vous y prenez plaisir ? Ça vous fait bander ?
— Non. Mais pas de peine non plus. Vous n’avez pas d’âme.
— C’est facile comme excuse, non ?
— Peut-être. »
Il s’approche d’une table où repose différents types d’instruments. Il paraît hésiter.
« Allez, je suis généreux, me dit-il, je vous laisse choisir : brûlure chimique ou chaise à pointes ? »
J’hésite. La chaise à pointes me fait le plus peur, mais, d’un autre côté, il sera obligé de me détacher à un moment ou à un autre. Je pourrais en profiter.
Enfin, avec la puce qu’ils m’ont foutue, je n’irais pas loin.
« Vous pouvez goûter aux deux si vous n’arrivez pas à vous décider.
— Non, ça ira. Je vais prendre la chimie. Ça me rappellera les séances de Travaux Pratiques de ma jeunesse.
— Excellent choix », me dit-il en attrapant un bocal de sa main gantée.
Il s’approche de moi. Le bocal a l’air d’être plein de poudre.
Il m’en jette un bon paquet sur le ventre, qui se met à me brûler. Je serre les dents pour ne pas hurler, mais lorsqu’il m’en rajoute sur le bras, juste sur ma blessure qui n’avait pas été bandée, je n’arrive plus à me retenir.
( Je me vautre confortablement sur le canapé, puis j’ouvre ma canette de bière avant d’allumer la télé. Je zappe un peu, histoire de faire passer le temps en attendant le début du match... )
Qu’est-ce que c’est, cette fois ? Je veux bien halluciner, mais ce serait cool que, tant qu’à faire, je me retrouve pas dans la peau d’un beauf. Je ne peux pas zapper, moi aussi ?
( William s’approche doucement de moi et m’embrasse. Je dois rougir un peu. Il commence à ouvrir quelques boutons de mon chemisier. Je l’aide à finir, avant de me débarasser entièrement du vêtement.
J’en profite pour me déshabiller entièrement, histoire que ça soit fait, avant de me recoller à William.
Il me lèche le cou tout en caressant doucement mes seins. Je gémis légèrement lorsqu’il passe son pouce sur mon téton, qui se durcit sous la pression de son doigt. Je me passe la main dans les cheveux et... )
Ah, voilà qui est mieux. J’ai un contrôle sur ce que je vois, alors ? Intéressant.
( Sandy m’attrape la main et la fait descendre doucement vers son pubis. Elle gémit une nouvelle fois lorsque mes doigts la caressent. Je sens mon pénis se durcir alors que... )
On dirait bien. Bon, laissons Sandy et William baiser tous seuls : ils n’ont pas besoin de moi et j’aimerais bien tenter autre chose...
( Je suis un peu inquiet. Aurais-je commis une erreur ? Pourtant, je suis un professionnel. J’ai déjà fait ce genre de choses. Ce que je lui ai fait devrait être douloureux, mais ne devrait pas la mettre en danger.
Or, elle ne hurle plus, malgré la soude qui est en train d’agir sur sa peau. Ses yeux sont toujours ouverts mais elle regarde dans le vide. Je passe une main devant son visage. Aucune réaction. Merde, elle est pas morte, au moins ? Monsieur Johnson me tuerait... )
Le bourreau a bien arrêté de faire brûler ma peau, et est en train de me secouer pour essayer de me réveiller.
J’imagine que ça écarte définitivement la thèse des hallucinations. À moins que je ne sois encore en train d’halluciner. Bon, quoi que ce soit, il y a un coup à tenter.
( Apparemment, elle a l’air de respirer. Elle n’a pas vraiment l’air d’être inconsciente non plus. Est-ce qu’elle pourrait être en état de choc, ou quelque chose comme ça ? )
Je pense : je ferais mieux de la détacher.
( À moins qu’elle ne fasse semblant. Peut-être qu’elle a trouvé ça pour que j’arrête de l’interroger ? )
Je pense à nouveau, plus fort : je ferais mieux de la détacher.
( Merde, d’habitude les démons ne réagissent pas comme ça. On dirait qu’elle est dans les vapes. Mon regard se pose sur la télécommande que j’ai entre les mains. Peut-être que j’ai trop forcé la dose ? )
Bon, ben apparemment je ne peux pas influencer ses pensées. Dommage. Allez hop, il est temps de revenir chez moi.
Je bouge doucement la tête. Putain, ce con n’a pas lésiné sur les moyens, je n’ai presque plus de peau sur le ventre et le bras droit.
« Alors, on se réveille ? me demande-t-il.
— J’ai... mal... »
Il me tend un verre. De l’eau, apparemment. Mais est-ce sûr ?
« Vous devriez boire un peu. »
Il approche le verre de mes lèvres. Que je garde fermées, en secouant la tête.
« Maligne, hein ? me dit-il. Mais vous n’avez pas le choix. Allez, avalez. »
Il approche sa main de mon nez. Je tourne la tête. Il m’attrape le visage. J’essaie de secouer la tête, mais il ne lâche pas prise. Il finit par réussir à me boucher le nez, et approche le verre de ma bouche.
Je sens mon estomac se nouer une nouvelle fois, et les larmes me monter aux yeux.
« Je vais parler ! » dis-je à toute vitesse en me mettant à sangloter.
« Bonjour, Alan », me dit Claire, me sortant de ma torpeur. J’étais en effet en train de somnoler dans ma cellule à ressasser tous les doutes qui me traversent.
« Bonjour, lui dis-je d’une petite voix. J’étais déçu, je ne vous ai pas vu ce matin.
— Désolée, mais vous n’êtes pas seul ici, Alan.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire, je... »
Elle sourit tout en examinant mes yeux.
« Je vais bien ?
— Physiquement, oui. »
Je hoche la tête. C’est toujours ça de pris.
« Je vais rester ici toute ma vie ? Ou je vais être transféré dans une vraie prison ?
— Je n’en sais rien. Je ne pense pas que vous soyez fou. J’imagine que la police va devoir vous interroger. »
Je soupire. Super. Me faire interroger alors que je ne sais pas moi-même ce qui s’est passé, c’est vraiment génial.
« Il faut que je retrouve la mémoire. »
Claire acquiesce en hochant la tête.
« Je sais. Je vais vous faire passer une séance d’hypnose. J’espère que ça nous avancera un peu.
— Merci. »
Elle me met à nouveau sur le fauteuil roulant, aidée par l’infirmier, ou le garde, ou je ne sais pas trop quel est son titre exact. Peu importe.
« Vous pensez que je l’ai vraiment tuée ?
— Je pense que tout vous désigne comme le coupable. Le témoignage de votre oncle, votre tentative de suicide, le fait que vous vous soyez replié sur vous-même pendant tant d’années. »
Je dois admettre qu’elle a raison. Même si Takeshi a l’air plus ou moins convaincu de mon innocence, je crois bien qu’il est le seul.
Peut-être que j’ai vraiment tué cette fille. Mais même si c’est le cas, je dois m’en souvenir. Je lui dois bien ça, non ?
Une nouvelle fois, la doctoresse traîne mon fauteuil dans les couloirs et me dirige dans une salle qui a, comme les autres, une porte vitrée.
Claire me pousse contre la table et s’assoit à côté de moi.
« C’est vous qui allez me faire ça ?
— Non. Je n’ai pas la formation pour. C’est le professeur Helmut. Il ne devrait pas tarder. »
En effet, après deux ou trois minutes d’attente, un homme de petite taille à la barbe blanche soignée vient s’asseoir en face de nous.
Il fait une rapide présentation de ce qu’il va me faire, c’est à dire, pour commencer, essayer de me faire replonger au jour de mon dernier anniversaire — enfin, le dernier fêté, les suivants étant, j’imagine, nettement moins intéressants.
Je suis déçu, il n’y a même pas de pendule à regarder.
« On y va ? finit-il par me demander.
— On y va. »
Il commence par me demander de me relaxer. Pas forcément facile, quand on se demande toujours si on a tué quelqu’un. Mais je finis par réussir à mettre ça de côté.
Je respire plus lentement. J’essaie de me laisser bercer par les paroles du professeur, de me remettre dans l’ambiance de mon vingtième anniversaire.
( Je rentre dans l’immeuble un peu déglingué et mal éclairé, et je monte rapidement les trois étages et me dirige vers l’appartement de Mélanie.
Elle m’ouvre avant que j’ai le temps de frapper. Je suis entièrement sous le charme de ses cheveux blonds qui lui arrivent à l’épaule et de ses yeux bleus qui paraissent me dévisager.
« Viens, suis moi », me dit-elle en se dirigeant vers son petit salon.
Je remarque qu’elle a préparé un repas aux chandelles. Mignon.
« C’est très romantique.
— N’est-ce pas ? Assieds-toi. Cela dit, j’ai peur de ne pas être une très bonne cuisinière. »
Je souris.
« Mélanie, tu es... c’est génial. Je ne sais pas quoi dire. » )
« Alan ? »
Je rouvre les yeux, me demandant pendant une fraction de seconde où je suis.
« Qu’est-ce qu’il y a ? Ça marchait, non ? »
Claire secoue la tête, l’air déçue.
« Non, Alan. Ça ne marchait pas. Vous inventiez tout ça. Vous avez passé la soirée de votre vingtième avec des amis et Laura. Pas Mélanie. »
Je soupire. Alors, comme mon rêve, ce que je prenais pour des souvenirs n’était qu’invention ?
« Ne vous en faites pas, Alan, me dit Claire en voyant mon expression. C’est relativement courant. C’est compréhensible. Vous tenez tellement à retrouver vos souvenirs... »
Je me tourne vers le professeur. Il hoche la tête, pour approuver ce qu’elle vient de dire.
« Alors... on peut recommencer ?
— Je ne pense pas que ça soit une bonne idée, me répond le professeur. Il vaudrait mieux vous donner un peu de temps. Avec tous ces événements récents, je ne pense pas que vous soyez prêt. »
Je suis toujours en train de sangloter lorsque le chef des BADs — Johnson, si j’ai bien compris — débarque dans la salle.
« J’ai entendu dire que tu désirais abréger tes souffrances ? » me demande-t-il en souriant.
Je hoche doucement la tête.
« Oui, dis-je. Mais à deux conditions. D’abord, je veux que vous arrêtiez de me torturer.
— Je ne vois pas de raison de continuer, nous ne sommes pas cruels. Et la seconde condition ? »
Je lève les yeux au ciel. Pas cruels ? Mes fesses !
« Je veux aller aux toilettes et prendre une douche, dis-je finalement. Et des fringues propres. »
Il paraît surpris de ma requête.
« D’accord, me répond-il finalement. Si l’adresse est bonne.
— Pour les toilettes, je préférerais ne pas avoir à attendre », dis-je avec un sourire gêné.
Il sort un carnet de sa poche.
« Tes requêtes me paraissent raisonnables.
— J’ai votre parole ?
— Tu l’as. Alors, l’adresse ? »
Je ferme les yeux, et les larmes se remettent à couler à l’idée de devoir trahir mes amis. En tout cas, c’est ce qu’il doit croire.
« C’est une grosse maison, j’explique au bout d’un moment. À l’extérieur d’un petit village d’Auvergne, en France. Passez moi votre papier, je vais vous montrer comment y aller. »
Il fait signe au bourreau de me libérer la main droite, et me tend prudemment le carnet et le stylo.
J’écris les instructions aussi précisément que je le peux, tout en continuant à sangloter.
Je lui tends le carnet une fois que j’ai fini. Il y jette un coup d’œil. Il sort ensuite un petit PDA de sa poche, et se met à pianoter dessus.
« Vos instructions m’ont l’air cohérentes. Ce qui n’implique pas qu’elles soient justes, cela dit.
— Non. Mais au pire, vous risquez quoi ? »
Il range le PDA et le carnet dans sa poche.
« Pas grand chose, effectivement, me répond-il. Je vais dire au lieutenant Balder de vous emmener au petit coin. »
Il se dirige vers la porte, mais s’arrête soudainement, et se tourne une nouvelle fois vers moi.
« Évidemment, si ces instructions sont fausses, vous le regretterez.
— Je sais », dis-je sombrement.
Mais en fait, j’en doute. Toutes les tortures du monde n’effaceront pas le plaisir de savoir que les BADs vont faire un débarquement fracassant dans la maison de campagne du président du conseil européen, au moment où il y prend des vacances incognito avec sa nouvelle maîtresse.
Je ne sais toujours pas comment j’ai obtenu le pouvoir de débloquer et de me retrouver dans la peau d’autres personnes, mais je crois que je lui ai trouvé une utilité.
*****
Kevin entre à son tour dans la salle de torture. Je souris un peu en le voyant.
« C’est vous, le lieutenant Balder ?
— En chair et en os », me dit-il en me dessanglant et en me passant les menottes. « Tu peux marcher ?
— Oui », dis-je en me levant.
Et en m’écrasant misérablement par terre.
Il m’aide à me relever, et me soutient pour que j’atteigne la porte.
« Attendez, Monsieur, lui lance le bourreau avant qu’on n’ait quitté la salle. J’ai oublié de rendre ceci à votre supérieur. »
Il lui tend la télécommande qui permet de libérer ces putains de salves de douleur. Kevin l’attrape et la met dans la poche de sa veste. La poche qui est de mon côté.
« Merci. J’espère que ça ne me sera pas utile, mais je la lui rendrai. »
Il me dirige lentement dans les couloirs uniformes. Ce qui n’est pas facile étant donné mon état : c’est pratiquement s’il ne doit pas me porter.
Je vois qu’il observe mon ventre mutilé.
« Il n’y est pas allé de main morte, observe-t-il.
— Non.
— Ça a du te faire mal.
— Oui. »
Il hoche la tête.
« Je sais, je sais. Si je ne t’avais pas arrêtée, tu n’aurais pas autant souffert.
— Je n’ai rien dit. »
En effet, j’étais occupée à essayer de récupérer la télécommande. Même avec des menottes, ce n’est pas si difficile quand on a le coup de main. Le plus dur est de réussir à la dissimuler sur moi après, ce qui n’est pas facile en étant en soutien-gorge. Je décide finalement de la glisser dans mon pantalon, en espérant qu’il n’ira pas fouiller ici.
« On est arrivé, me dit-il en ouvrant la porte des toilettes. Je suppose que tu préfères rester seule pour ça ?
— Je préférerais, oui. »
Il paraît hésiter quelques secondes. Puis il hausse les épaules.
« D’accord. À condition que tu continues à me parler.
— Tu crois vraiment que je peux m’échapper ? je demande en fermant la porte.
— On sait jamais, me répond-il alors que je déboutonne mon jean. Et puis, on peut faire la causette, comme ça. »
J’attrape la télécommande et je finis de baisser mon pantalon.
« Tu veux que je te parle de quoi ?
— N’importe quoi, tant que tu ne parles pas de démons ou de trucs dans le genre. »
Je souris en m’asseyant sur le siège.
« Tu es marié ? Fiancé ?
— Nan, me répond-il. Pas trouvé le temps, j’imagine.
— Tu devrais l’avoir, une fois qu’ils m’auront abattue. J’espère que tu trouveras l’âme sœur. »
Je regarde attentivement la télécommande. Super, elle a l’air facile à ouvrir. Bon, je n’aurais pas accès à la carte et aux puces, mais pour ce que je veux en faire, les piles me suffisent.
« Et toi ? me demande-t-il.
— Je n’ai personne en ce moment. »
J’applique une petite pression, et je parviens à ouvrir la télécommande. Je pousse un petit cri au même moment pour masquer le bruit.
« Qu’est-ce qu’il y a ?
— Rien. Un truc qui s’appelle douleur. Séquelle d’un truc qui s’appelle torture. »
La télécommande a l’air d’avoir besoin de deux bonnes vieilles piles 1,5 Volts. Je les retire toutes les deux, en faisant attention de ne pas les faire tomber par terre.
« Il faudrait peut-être voir un médecin.
— Vu le temps qu’il me reste à vivre, je pense que ça ne vaut pas le coup. Et si j’avais le temps, je finirais par guérir. »
À condition qu’on arrête de me torturer, évidemment.
« Tu penses qu’ils vont te tuer ? » me demande Kevin.
Bon, où est-ce que je vais mettre ces putain de piles ? Je pourrais les foutre derrière la cuvette si je n’étais pas menottée. Et si je les planquais sur moi ?
Non, c’est possible qu’on m’amène aussi prendre ma douche s’ils m’ont assez fait confiance. Bien sûr, cela n’élimine pas toutes les cachettes, mais je préférerais éviter d’en arriver là.
« Évidemment, je finis par répondre. Tu crois quoi, qu’ils vont me payer un hôtel cinq étoiles ?
— Pourtant, tu leur as dit ce qu’ils voulaient savoir. »
Je me décide finalement à remettre les piles dans la télécommande, en prenant soin d’en mettre une à l’envers. J’appuie sur un bouton pour vérifier que ça ne marche pas. Pas de douleur. J’imagine que le test est concluant.
« C’est la bonne adresse que tu as donnée, au fait ? »
Je tire la chasse et profite du bruit pour refermer le capot à piles.
« Je n’ai qu’une parole », lui dis-je, sans préciser que du coup je préfère la garder.
Je remonte mon pantalon, remet la télécommande dedans, et ouvre la porte.
« Je vois que tu tiens presque debout toute seule.
— Ouais. Mais je veux bien un coup de main pour marcher. »
Il me soutient à nouveau pour me ramener vers ma cellule. J’en profite au passage pour remettre discrètement la télécommande dans sa poche.
Je lui demande si je n’ai pas droit à une douche alors qu’il referme la porte.
« On ne m’a parlé que des toilettes, me répond-il.
— Je pourrais au moins avoir un verre d’eau ? »
Il hoche la tête, et revient quelques minutes après avec une bouteille de cinquante centilitres, qu’il me tend à travers les barreaux.
Je l’attrape avec mes mains menottées et j’en bois la moitié pratiquement d’une traite. Ça fait un peu de bien, surtout qu’elle est fraîche.
« Tu ne veux toujours pas m’aider à m’évader, alors ?
— Désolé, mais je ne peux pas. C’est trop de risques. Et j’y gagnerais quoi ? »
Je le regarde dans les yeux, en essayant d’avoir le sourire le plus enjôleur possible.
« On pourrait être amants. »
Je vois qu’il secoue la tête, tristement.
« Dans d’autres circonstances, on aurait peut-être pu. Mais je ne te ferai pas sortir d’ici. Même si je le pouvais. »
Je soupire. Pas que je m’attendais sérieusement à ce qu’il accepte de m’aider à m’évader, mais bon.
« Je dois te laisser », me dit-il.
Je me contente de hausser les épaules alors qu’il s’éloigne de ma cellule.
( Mélanie s’allonge sur le lit, et regarde vers la porte de la chambre avec, sur le visage, une expression qui oscille entre excitation et anxiété.
Laura sourit alors que Mélanie lui fait, de la main, signe d’approcher.
« Tu es sûre que tu en as envie ? demande-t-elle à Mélanie, qui sourit, en hochant la tête.
— Oui. Enfin, je crois. »
Laura enlève son tee-shirt noir et le laisse tomber à ses pieds. Les yeux de Mélanie se fixent sur sa poitrine.
« Tu as l’air nerveuse, fait remarquer Laura.
— Je le suis. Mais continue. »
Laura déboutonne son pantalon et le laisse, lui aussi, tomber à ses pieds. Elle fait ensuite deux pas et s’allonge sur le lit, à côté de Mélanie. Elle pose sa main sur sa joue, et la regarde dans les yeux pendant quelques secondes.
« Je t’aime.
— Moi aussi », répond nerveusement Mélanie en approchant son visage de celui de son amie.
Elles restent ainsi pendant quelques secondes, à quelques millimètres l’une de l’autre.
Puis Mélanie finit par tourner la tête, l’air gênée.
« Je suis désolée. Je... Je ne peux pas... »
Laura lui attrape la main, sans rien dire.
Mélanie se retourne à nouveau vers elle.
« Je suis désolée », répéte-t-elle alors qu’une larme coule le long de ses yeux.
Laura la serre contre elle et lui murmure dans l’oreille que ce n’est pas grave, qu’elle n’est pas obligée, qu’elle a le temps... )
« En fait, je ne crois pas que ça se soit exactement passé comme ça. Il me semble que j’avais une jupe. À l’époque j’aimais bien montrer mes jambes. »
Je reste abasourdi en regardant la jeune fille qui se trouve debout dans ma cellule. S’agit-il de Laura ? Est-ce que je suis en train d’halluciner ?
« Si la fin de l’histoire t’intéresse, on a quand même fini par coucher ensemble ce soir là. Il a juste fallu le temps. Et peut être une ou deux bières, accessoirement.
— Qui... qui êtes vous ? je demande, halluciné.
— Arrête de poser des questions stupides. La vraie question, c’est, toi, qui es tu ? »
Je cligne une, deux fois des yeux, mais la demoiselle est toujours là.
« Vous êtes une hallucination, dis-je.
— Sans blague ? »
Je soupire. Non seulement j’ai une hallucination, mais elle se fout de ma gueule. Bon.
« Qu’est-ce que vous voulez ?
— Arrête de me poser des questions sur moi. On s’en tape. Je te l’ai dit, c’est sur toi qu’il faut te poser des questions.
— D’accord. Est-ce que je vous ai tuée ? »
Elle secoue la tête, manifestement déçue par ma question.
« Je te le répète, je suis une hallucination. H, A, L, L, U, C, I, N, A, T, I, O, N. Comment voudrais-tu tuer une hallucination ? »
Évidemment. J’en déduis donc que si cette fille — pardon, si cette hallucination — a bel et bien l’apparence de Laura, ce n’est pas elle pour autant. Ce qui élimine au moins la thèse du fantôme.
« D’accord. Est-ce que j’ai tué Laura ?
— Aucune idée. »
Je soupire une nouvelle fois. J’espérais une réponse plus définitive.
« Qui suis-je ?
— Il te suffit de regarder. Tu as la réponse juste devant les yeux, mais tu ne la vois pas. »
Superbe, encore une réponse qui m’avance beaucoup. Je m’étonne cependant qu’elle ne m’ait pas répondu quelque chose d’encore plus utile, comme « Alan » ou « Toi ».
« Tout ça ne m’avance pas beaucoup. Je suis censé faire quoi, maintenant ? »
Elle hausse les épaules.
« Hmmm. Je dirais, pour commencer, te réveiller en sueur et te demander si tout ça n’était qu’un rêve. »
*****
« Attends une seconde, me dit Takeshi en passant sa main dans ses cheveux longs. Récapitulons. Tu t’es rappelé être sorti avec une Mélanie, tu as rêvé qu’elle couchait avec Laura et, pour finir, tu as parlé avec cette dernière. C’est ça ?
— Dans les grandes lignes. Tu en penses quoi ?
— J’en pense que tu débloques. »
Je souris. Je m’attendais un peu à cette réponse. Pour tout dire, je commence à penser la même chose.
« Pour le coup de l’hallucination, je veux bien. Mais cette Mélanie, elle existe ou pas ? »
Takeshi secoue la tête.
« Pas à ma connaissance. Toi et Laura vous êtes connus quand vous étiez relativement jeunes. Si tu es sorti avec quelqu’un d’autre, tu ne me l’as jamais dit. Et pour ton dernier anniversaire, tu n’étais pas avec cette Mélanie, mais avec Laura et moi.
— Donc, tout ça, n’était encore qu’une invention de ma part ?
— Je ne vois pas d’autre explication.
— Pourtant, ça aurait pu expliquer pourquoi je l’aurais tuée.
— Comment ça ?
— Je découvre que Laura me trompe. Avec une fille, en plus. On s’engueule, ça dégénère, et je pète les plombs. »
Takeshi sourit.
« Je ne te croyais pas capable de péter les plombs comme ça, mais je dois dire qu’avec ce que tu m’as raconté, je commence à me poser des questions. Cela dit, je ne crois vraiment pas que Laura ait eu une relation avec quelqu’un d’autre. Ça me surprendrait.
— Donc, tout ça n’était qu’un délire de ma part.
— Je pense.
— Qu’est-ce que je suis censé faire maintenant ? Si seulement je pouvais une nouvelle fois me réveiller en sueur et que tout ceci ne soit jamais arrivé ! »
En terminant ma phrase, je me rends compte qu’une larme coule le long de ma joue. Je l’essuie avec la main.
« Calme toi, Alan. N’essaie pas d’aller trop vite. Je suis persuadé que tu vas finir par retrouver la mémoire. Il faut juste donner le temps au temps. »
Ses paroles me réconfortent un peu.
« Merci, lui dis-je au bout d’un moment de silence. Je ne sais pas ce que je ferais sans toi. »
*****
Après une nouvelle séance de rééducation fastidieuse et un nouveau repas plutôt pas très bon, Claire finit par venir me voir, et me redonne quelques médicaments, avant de me demander comment ça va. Je lui parle de mon rêve de cette nuit, en omettant de mentionner ma conversation avec l’hallucination.
« Ne donnez pas trop de sens aux rêves, me conseille-t-elle finalement. Vous ressassez toute la journée les quelques informations que vous possédez, il est normal que vous en rêviez la nuit. À votre place, j’essaierais plus de me concentrer sur la rééducation pour l’instant. Une fois que vous pourrez remarcher, que vous commencerez à vous sentir mieux, je pense que vos souvenirs devraient revenir.
— Peut-être. Mais mettez vous à ma place, vous pourriez vivre en ne sachant pas si vous êtes un assassin ou pas ? »
Elle se mord les lèvres, l’air gêné.
« Je sais que c’est difficile, dit-elle finalement. Mais essayez vraiment de ne pas trop penser à tout ça. »
« Tu vas le payer, espèce de vomissure de Satan ! »
J’ouvre les yeux pour apercevoir la figure rouge de colère du chef des BADs.
Je reste allongée sur la planche qui me sert de lit.
« Moins fort, s’il vous plaît. J’ai mal au crâne. »
Je le vois sortir sa télécommande. Tiens, on dirait que Kevin la lui a rendue.
« Et comme ça, c’est mieux ? » me demande-t-il en appuyant sur un bouton.
Je me mets à hurler et à me tordre de douleur. L’avantage d’avoir vraiment souffert, c’est qu’on simule mieux, après.
Il sourit. Le spectacle a l’air de lui plaire. Je me demande si de la bave va sortir de sa bouche ou s’il va mouiller son pantalon.
« Arrêtez ça immédiatement ! »
C’est la voix d’Anaëlle. Il se tourne vers elle et la regarde, toujours énervé.
« Oh ? Et pourquoi devrais-je arrêter ? Elle nous a envoyés sur une fausse piste ! Nous nous sommes ridiculisés devant le président du conseil !
— Je n’en ai rien à foutre, répond Anaëlle en gardant son calme. J’ai besoin d’elle.
— Et bien, vous attendrez qu’elle nous ait donnée la vraie adresse !
— J’en doute, répond Anaëlle en sortant un papier de sa poche. Les Sages veulent la voir. »
Je ne peux m’empêcher de sourire légèrement en voyant sa tête se décomposer alors qu’il lit le papier.
« Mais, proteste-t-il, les Sages se réunissent au Vatican...
— Nous prendrons l’avion.
— Il vous faut une escorte.
— Malheureusement, répond Anaëlle en soupirant. Mais ne vous sentez surtout pas obligé de faire ça vous même. »
*****
Anaëlle tape le code de desactivation et mes menottes s’ouvrent. Elle me tend un pantalon et un T-shirt bleus.
« Change-toi, me dit-elle.
— Je ne peux pas prendre une douche ? »
Elle secoue la tête.
« Allez, pas de coquetterie. Enfile ça. »
Mes yeux se posent sur la caméra de surveillance.
« Il faut que je me déshabille devant une caméra ?
— Et depuis quand tu es pudique ? »
Bien sûr, la question n’est pas d’être pudique ou pas. Mais une minute sans être observée... et bien, ça peut toujours être mis à profit. Qui ne tente rien...
« C’est une violation de mon intimité ! »
Évidemment, on pourrait supposer que des types qui sont prêts à me torturer n’ont strictement rien à foutre de mon intimité.
Anaëlle soupire.
« Fais pas d’histoires. »
Je finis par obéir et par me déshabiller. De toutes façons, j’avais déjà le ventre à l’air.
Je remarque qu’Anaëlle me regarde bizarrement. Je la regarde à mon tour.
« Pourquoi vous me regardez comme ça ?
— Je regardais ta blessure. Tu as du souffrir.
— Ça vous surprend ? Vous pensiez que la salle avec tous les trucs pointus était juste un musée ? dis-je amèrement en enfilant le pantalon.
— Non. J’espérais juste qu’ils seraient un peu moins durs. »
Je ne réponds pas, et me contente d’enfiler le T-shirt.
« Bien, me dit Anaëlle. On va pouvoir y aller.
— Il y a quelque chose dont j’aimerais vous parler avant.
— Vas y.
— Votre rituel, pour me faire souffrir et me virer mes pouvoirs, il consistait en quoi, exactement ? »
Anaëlle paraît surprise de la question.
« Et bien, le démon...
— Moi.
— En l’occurrence. Donc le démon est placé dans un lieu saint, aspergé d’eau bénite et le Sage...
— Vous. »
Elle paraît légèrement irritée de mes interruptions. Mais elle est agaçante, aussi, à tout faire pour minimiser son rôle dans l’histoire. Qu’elle assume, au moins !
« En l’occurrence, oui. Le Sage allume des cierges et récite une prière pour neutraliser les pouvoirs du démon et l’empêcher d’échapper à la douleur.
— Et il y a des effets secondaires ?
— Pas que je sache. Pourquoi, tu as des boutons ? »
J’hésite à lui parler de mes visions. Après tout, elle est quand même plus ou moins mon ennemie. Mais d’un autre côté, elle doit en savoir plus que moi.
« Non, dis-je finalement. Mais quand ce type me torturait, je voyais... des trucs.
— Ah. Que la douleur t’ait fait halluciner, ça...
— Non ! C’était réel ! C’est comme si je rentrais dans la tête des gens, je pensais ce qu’ils pensaient, je voyais ce qu’ils voyaient, je...
— Une seconde. Comment tu sais que c’était réel ?
— J’ai vu ce que pensait le bourreau.
— Tu aurais pu l’imaginer, non ? »
Je soupire. Je m’attendais un peu à cette réaction. À vrai dire, je m’étais aussi posée la question.
« Pensez à quelque chose, lui dis-je. N’importe quoi. »
Elle sourit.
« D’accord. »
Je me concentre. Je me suis un peu entraînée, mais ce don qui m’a été mystérieusement accordé n’est pas spécialement facile à contrôler.
« Un gâteau. Au chocolat. Pas sympa, je crève de faim.
— D’accord, tu peux lire dans mes pensées. Bon, ce n’est pas exceptionnel non plus, on a même des machines qui le font... »
J’y ai pensé aussi. Les machines qui lisent les pensées existent depuis longtemps. Elles ont été utilisées à une époque pour détecter les mensonges. Mais elles ne voient que les pensées superficielles, et des parades ont vite été trouvées.
« Les pensées de n’importe qui ? Même à des milliers de kilomètres de distance ? Je ne connais pas de machine qui fasse ça. »
Anaëlle soupire.
« Non. En effet. Tu peux faire ça à volonté ? »
J’acquiesce de la tête.
« Oui. Au début, la douleur déclenchait ça, mais maintenant j’arrive à le contrôler... Ce n’est pas franchement facile, mais je peux.
— Je dois avouer que je ne comprends pas comment c’est possible. Surtout que je ne connais personne capable de faire ça... voir les pensées de quelqu’un à côté, oui, mais... »
Elle secoue la tête.
« Tu penses que ça pourrait être lié aux explosions ? » me demande-t-elle.
Je hausse les épaules.
« Ma tête n’a pas encore explosé. Je ne vois pas de lien.
— Bon. Quoiqu’il en soit, il faut qu’on y aille. »
*****
Je me vautre dans le confortable siège en cuir du jet. Après tout ce que j’ai vécu, un peu de confort, ça fait du bien.
« Waow, je dis. C’est la première fois que je monte dans un jet privé. »
Anaëlle sourit en s’asseyant en face de moi, mais ce n’est pas le cas du chef des BADs, qui s’assoit à ma gauche, histoire de me barrer la route si d’aventure je décidais de fuir du jet. J’aime bien le saut en parachute, mais tout de même, sans parachute, c’est moins drôle.
« Y’a rien à boire ?
— Pas pour vous, me répond-il d’un ton austère.
— Oh. »
On garde tous le silence alors que l’avion décolle.
« Tu veux lire le journal ? finit par me demander Anaëlle.
— Non merci. J’ai besoin de réfléchir un peu. »
Réfléchir. Le plus dur, c’est, par où commencer ? Les explosions ? Mes visions ? Le lien entre les deux ?
Peut-être par ça, tiens. Plus j’y pense, plus j’ai l’impression qu’il y a un lien. Je ne sais pas pourquoi, mais je le sens.
Peut-être que c’est ça, la solution. Sentir plutôt que réfléchir. Des fois, ça marche mieux.
Malheureusement, une impression, ça ne se commande pas vraiment.
Bon. Reprenons depuis le début. Le temps a des ratés. BOUM. La gravité a des ratés. BOUM. Anaëlle me fait un rituel, et je me retrouve à pouvoir entrer dans l’esprit de n’importe qui.
Un rituel à base d’eau bénite et de prière.
Et si Dieu avait des ratés ?
Le BOUM risque de faire du bruit, du coup.
Les médicaments doivent commencer par être efficaces car, pour une fois, je passe une nuit correcte et ne me rappelle d’aucun rêve spécial. Pas d’hallucination non plus.
J’avale mon petit-déjeuner avant d’avoir droit au seul moment de soleil dans mes journées : la visite de Takeshi. Je ne sais pas pourquoi, mais je me sens toujours mieux après l’avoir vu. Aujourd’hui, comme je n’ai rien « découvert » de nouveau, on ne parle de rien de particulier. Mais cela suffit pour que je me sente un peu mieux.
Alors que j’avale mon — infect — repas de midi, je commence sérieusement à me demander si je ne suis pas en train de tomber amoureux de lui. L’idée d’être attiré par un homme ne me surprend pas. Pourtant, j’ai cru comprendre que je n’avais jamais eu de relation homosexuelle avant. Bah, quelle importance, finalement ? Je suis a priori parti pour rester enfermé ici pour un temps indéterminé, ce n’est pas vraiment comme s’il pouvait y avoir une relation entre nous.
Une fois le repas plus ou moins avalé, un infirmier me signale que j’ai une autre visite de prévue pour aujourd’hui.
*****
L’infirmier me pousse dans la salle de visite. Derrière la vitre, se trouve un homme aux cheveux blonds grisonnants et aux yeux bleus. Il me dévisage d’un air... je ne sais pas, inquisiteur. Oui, c’est ça. Inquisiteur.
« Bonjour, Alan, me dit-il lorsque j’ai porté le combiné à mon oreille. Je suis Daniel Miller, ton oncle. Je suppose que tu ne te souviens pas de moi ? »
Je secoue la tête. Non, je ne me souviens pas de lui. La seule chose dont je me souviens, c’est qu’apparemment c’était le témoin le plus proche de l’affaire.
« En effet.
— Je suis heureux de voir que tu es enfin sorti de ton état... de mutisme. Tu vas bien ? »
Je hausse les épaules.
« Autant qu’on le peut dans les circonstances.
— Je comprends. J’imagine que ça doit être difficile d’avoir tué la personne qu’on aimait. Peut-être qu’il est mieux que tu ne te souviennes de rien, finalement.
— Alors, vous pensez que je l’ai tuée ? »
Il soupire, l’air attristé par la question.
« Comment pourrais-je faire autrement ? J’ai entendu les détonations, je me suis précipité, je t’ai vu lever mon arme vers ta tête et appuyer sur la détente. Je n’en ai pas dormi pendant des semaines. »
Son arme ? Je ne me souviens pas qu’on m’ait parlé de ce détail.
« Vous avez dit que c’était votre arme ?
— Oui. Mon arme de service. C’est vrai que tu ne te souviens pas. J’étais policier. Je suis à la retraite, maintenant. C’est peut-être de ma faute. Je n’aurais pas du la laisser à la maison. »
Je soupire. Si ce qu’il dit est vrai, c’est une véritable tragédie. Mais je me rends compte que j’ai un peu de mal à y croire. C’est plutôt compréhensible, j’imagine, de ne pas vouloir croire qu’on est un tueur.
« Je vivais chez vous, c’est ça ?
— Oui, me répond-il. D’ailleurs, ça me fait bizarre que tu me vouvoies. »
Je souris légèrement.
« Désolé. Comme je ne me souviens pas de vous...
— Je comprends. C’est sans importance. Pour en revenir au sujet, tu vivais en effet chez moi avec Laura. Je t’avais recueilli après l’accident de tes parents. Je sais que vous parliez de vous trouver un appartement tous les deux, mais vous étiez tous les deux étudiants, et je ne roulais pas sur l’or, tu comprends ?
— Ouais. Peu importe.
— Je ne sais pas, me dit-il avec un air triste. Si vous aviez eu un appartement séparé, tu n’aurais pas pu prendre mon arme. »
Je hausse les épaules.
« Peut-être.
— Bon, je suis désolé, mais je dois y aller. Oh, il paraît qu’ici, la nourriture n’est pas vraiment géniale. Je t’ai acheté un dessert, mais ça n’a pas l’air aussi simple de te donner quelque chose que je ne le pensais. J’espère que tu pourras quand même le manger ce soir.
— Merci. »
Voilà qui est bien gentil. C’est vrai que la nourriture n’est pas terrible. Cela dit, j’aurais préféré un bouquin, je n’ai pas grand chose pour occuper mes journées.
*****
Je suis en train de me laver les mains après un besoin naturel lorsque j’entends une voix qui commence à devenir familière :
« Tu ne comptes quand même pas faire ça ? »
Je lève les yeux vers la glace et, au lieu d’y trouver mon reflet, je découvre le visage de l’hallucination de la veille. Pourtant, là, je suis à peu près certain d’être réveillé. Ma santé mentale ne s’améliore pas vraiment, on dirait.
Je jette un coup d’œil gêné à l’infirmier qui me surveille plus ou moins, avant de murmurer :
« De quoi tu parles ?
— D’abandonner. Tu veux vraiment laisser définitivement tomber ?
— Nan, pas définitivement. Mais tout le monde a l’air de penser que je ferais mieux de ne plus penser à ça pour l’instant.
— Moi pas. »
Nouveau coup d’œil à l’infirmier, qui commence à s’impatienter.
« Tu proposes quoi ?
— Fais comme moi. Passe de l’autre côté du miroir. »
Je soupire. Encore une réponse qui m’avance beaucoup. Lorsque je ramène les yeux sur le miroir, je constate que c’est à nouveau mon visage inconnu que je peux contempler.
Passer de l’autre coté du miroir, ça veut dire quoi ? Je le touche du bout des doigts, en me demandant à quoi je m’attends, mais il n’y a rien de spécial. Pas de doigts qui s’enfoncent pour passer dans un autre monde. Juste le toucher froid du verre.
Je me sens ridicule. Ridicule et cinglé.
Alors, voilà donc les soi-disant Sages. J’en connaissais déjà la plupart par la presse : Michel, Gabriel, Ethaniel, Daniel, et Paul. Je me suis souvent demandée si ce dernier se sentait exclu parce qu’il n’avait pas un nom qui se terminait en « el ».
Ils sont tous assis autour d’une table rectangulaire en bois verni.
Anaëlle s’assoit à l’une des places de libres, et me fait signe de m’asseoir à côté d’elle.
Je remarque que certains n’ont pas l’air très enthousiastes de me voir m’asseoir à leur table. Daniel en premier. Il me dévisage de ses yeux bleus avec un regard mauvais. C’est con, il pourrait presque être sexy avec ses cheveux blonds. Bon, il faudrait peut-être lui retirer le balai du cul avant, évidemment.
« Bonsoir, fait Anaëlle. Je vous présente Laërith...
— Je préfère Laura. »
Laërith est en effet mon nom « de démon ». Ce n’est pas que je le haïsse particulièrement, mais dernièrement les gens ont un peu trop tendance à l’utiliser pour rappeler ce que je suis, et que par conséquent ce que je dis est forcément mauvais et mènera en Enfer.
« Laura, rectifie Anaëlle. Enfin, peu importe. On peut commencer ? »
« Donc, me dit Ethaniel en souriant, votre conclusion est que le temps se détraque ? »
Je lui jette un regard mauvais.
« Je pense que ces problèmes sont plus génériques. Il y a eu d’autres explosions, on peut raisonnablement penser qu’il s’agit des mêmes causes... Je pense que c’est l’univers tout entier qui pourrait se « détraquer », comme vous dites.
— Conneries ! me lance Daniel, qui n’a vraiment pas l’air de me porter dans son cœur (mais c’est réciproque). Moi, je pense que c’est vous qui avez provoqué ces explosions.
— Aux quatre coins du monde ?
— Vous, ou vos fanatiques, crache-t-il. Peu importe. Et maintenant vous osez venir nous voir avec une théorie débile pour expliquer cela ? »
Anaëlle secoue la tête.
« Un lieutenant des BADs m’a confirmé qu’il avait vu l’eau s’envoler.
— Et alors ? Un tour de magie ! »
Ben tiens, bien sûr. J’ai que ça à faire, des tours de magie à la con quand je suis poursuivie.
Ethaniel lui fait un geste de la main pour lui demander de s’arrêter.
« Bien. Vous pensez que l’univers se détraque. Et ?
— Je n’en sais rien ! C’est vous qui prétendez détenir cette foutue sagesse !
— Je dois admettre que c’est une situation inédite, me répond-il en gardant son calme. Pour qu’un démon en vienne à venir voir les Sages, j’imagine que vous pensez que c’est plutôt grave. »
Je hoche la tête en approbation.
« Cependant, continue-t-il, il ne s’agit finalement que de quelques explosions. Peut-être qu’on devrait mettre une unité des BADs sur cette affaire, mais qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse de plus ?
— Je n’en sais rien, dis-je en soupirant. À vrai dire, j’espérais que vous en sauriez plus que moi.
— J’ai plutôt l’impression, fait Daniel en ayant manifestement décidé de revenir à la charge, que vous espérez surtout négocier votre vie en échange d’un soi-disant service. »
Je soupire une nouvelle fois. Ce type commence à me soûler sévèrement.
« Si vous aviez subi ce que vos sbires m’ont fait subir, lui dis-je en le fixant dans les yeux, je ne pense pas que vous penseriez que j’ai tellement envie de...
— Je crains que l’on ne s’éloigne du sujet, coupe Ethaniel. Cela dit, on ne va peut-être pas s’étendre des heures là-dessus. Vous proposez quelque chose, mademoiselle ? »
Je hausse les épaules.
« Vous prétendez être les envoyés du Seigneur, dis-je. N’y aurait-il pas moyen de Lui présenter le problème ? Il doit avoir une solution. »
Il y a un silence gêné dans la salle. Ils ont tous l’air de réagir un peu comme Anaëlle quand je lui avais exposé cette idée. Intéressant.
Daniel est le premier à reprendre la parole.
« De mieux en mieux ! Un démon qui prétend devoir parler au Seigneur...
— Il y a un problème ? »
Nouveau silence gêné.
« Il y a un problème, dis-je à nouveau. Bien. C’est quoi ? Je Lui fais peur ? »
Encore un silence gêné. Manifestement, les Sages n’aiment pas parler de leur Dieu.
« Oh, et puis, pourquoi ne pas la mettre au courant ? » propose Anaëlle.
Mais je vois aux regards qu’ils lui portent qu’ils ne sont pas d’accord.
« C’est un démon ! fait Daniel.
— Merci, j’avais remarqué. Me mettre au courant de quoi ? »
Nouveau silence.
« Dieu est mort ? »
Gabriel sourit.
« Vous êtes bien un démon pour blasphémer ainsi. Si Dieu était mort, l’univers n’existerait plus.
— Possible. Peut-être même qu’alors, un peu avant que ça n’arrive, la réalité commencerait à se désagréger petit à petit. Peut-être que les lois de la physique commenceraient à ne plus se comporter comme avant et à avoir des ratés. Donnant une impression bizarre de se retrouver au milieu d’un rêve. Marrant, ça me rappelle quelque chose.
— Alors voilà votre hypothèse ? me demande Ethaniel. Cela me paraît un brin... alarmiste.
— Alors répondez moi. Pourquoi Dieu n’est-Il plus disponible ? »
Encore un silence gêné.
« À vrai dire, nous ne savons pas trop, répond enfin Anaëlle. Cela fait longtemps qu’Il S’est un peu retiré des affaires. Je veux dire, plus d’apparition du type miracles, et autres trucs de ce genre, il préférait laisser les humains gérer leurs affaires seuls. Mais depuis quelques années, nous n’avons plus eu aucun contact avec Lui.
— Donc, Il pourrait être mort ?
— Techniquement, oui, répond Gabriel, agacé. Mais nous pensons plutôt qu’Il fait cela pour tester notre foi. »
Bien sûr. Mais j’ai comme un doute. Je suis plutôt effrayée de voir à quel point mes intuitions paraissent être dans le vrai.
« Quoiqu’il en soit, je vois mal ce que l’on pourrait faire, ajoute Ethaniel.
— Je ne vois pas ce que l’on aurait besoin de faire, répond Daniel. Dieu est éternel, et je suis surpris que des Sages puissent être convaincus par les hypothèses farfelues d’un Démon. Même si ces explosions n’étaient pas l’œuvre de son groupuscule, rien ne montre que...
— Mais putain, arrêtez de faire l’autruche ! Il y a un réel problème, quelque chose que vous n’aviez jamais vu, admettez le !
— Le seul problème, me répond Daniel, est qu’un Démon puisse déverser ses propos blasphématoires au milieu des Sages ainsi. »
Putain, mais quel con.
« Alors, vous n’allez rien faire, hein ? »
Silence dans la salle.
« Non, répond finalement Ethaniel. Je ne vois rien à faire. Si la situation empire, nous aviserons à nouveau, mais pour l’instant tout cela est plutôt léger.
— Si ce qu’elle a dit est juste, fait remarquer Anaëlle, l’univers entier risque d’être détruit. Cela vaudrait peut-être le coup d’y mettre quelques moyens ? »
Mais ils n’ont pas l’air très convaincus. J’aurais peut-être mieux fait de laisser Anaëlle présenter la situation, ils refuseront de me croire. Mais vu comme ils m’ont l’air bouchés, je doute que ça aurait marché, de toutes façons.
« Gabriel a raison, fait Daniel. Tout ceci n’est qu’une épreuve du Seigneur afin de nous donner une occasion de Lui montrer notre foi. Et pour commencer, il faut donner un châtiment exemplaire à ce Démon, pour montrer qu’on ne peut pas impunément braver Dieu. »
J’éclate de rire.
« Mais bien sûr ! Un autodafé, ça résoudra tous les problèmes ! Je vous savais fasciste, Daniel, mais je ne pensais pas que vous étiez crétin à ce point !
— Vos insultes ne vous sauveront pas. »
Non, c’est vrai. Mais au moins ça défoule un peu. Je regarde l’ensemble de la salle.
Putain, il y en a qui ont l’air convaincus par ce qu’il a dit. Mais quels bande de connards.
« Alors c’est ça, hein ? Ce que vous voulez ? Foutons le feu à Laura, et ça va sauver le monde ? »
Je hausse les épaules.
« Très bien. Allez-y. Brûlez moi, si ça vous fait bander. »
Je constate au moment du repas que Daniel Miller — mon oncle, donc, apparemment — a réussi à me faire passer le dessert dont il me parlait.
Je peux dire sans mentir que c’est le plus bon que je me rappelle avoir mangé.
Cette fois-ci, c’est un infirmier qui vient m’apporter mes médicaments, que j’avale sans broncher, avant de me coucher sur mon lit et de m’endormir.
Beaucoup plus rapidement que d’habitude.
*****
Je me réveille en gémissant. J’ai mal au crâne. Pourtant, j’ai l’impression d’avoir plutôt pas mal dormi cette nuit.
Lorsque j’essaie de me lever, je me rends compte que je suis sanglé sur un lit d’hôpital. Voilà qui est étrange.
« Bon sang, qu’est-ce qui m’est encore arrivé ? je demande à voix haute.
— Je crois que tu aurais mieux fait de ne pas manger ce gâteau », me répond l’Hallucination, négligemment assise sur mon lit.
Je soupire. Il ne manquait plus que ça.
« Quoi ?
— Tu ne te rappelles pas ? T’as bouffé ce gâteau, pris tes médocs comme un bon petit patient bien sage, et tu t’es endormi.
— Et qu’est-ce que je fous là ?
— Attends. Tu t’es réveillé deux heures après, complètement cinglé. Tu as fini par attraper une lame de rasoir et te couper les veines.
— Quoi ? Quelle lame de rasoir ?
— Celle qui traînait accidentellement dans ta piaule. Le hasard fait parfois bien les choses, hein ?
— Pourquoi je ne me rappelle de rien ?
— Je ne suis pas une experte en biochimie, mais je dirais que tu étais drogué. »
Je soupire à nouveau. Cela dit, pour une fois, sa réponse est satisfaisante et directe.
« D’accord. Mais comment tu peux t’en souvenir, toi ? Je te prenais pour une sorte de projection de mon inconscient, ou quelque chose comme ça.
— C’est joliment dit. Pour ta gouverne, il faut plus que quelques grammes de substance toxique pour me mettre hors-jeu, moi. »
Bon, pourquoi pas. Ce ne serait pas le premier truc cinglé qui m’arrive.
Mais ce qui me préoccupe plus, c’est que ça veut dire que quelqu’un m’a filé cette drogue.
Et j’aurais du mal à voir qui d’autre aurait pu faire ça que la personne qui a tellement insisté pour pouvoir me donner ce gâteau.
Mais il y a autre chose qui me gêne.
« Pourquoi mon inconscient se projetterait-il sous la forme de la personne que j’aimais ? »
Elle tourne ses yeux verts brillants vers moi. Elle sourit légèrement.
« C’est le cas ? » me demande-t-elle. Avant de disparaître.
Je soupire une nouvelle fois. Pour une projection de mon inconscient, je trouve qu’elle ne m’aide pas beaucoup dans ses réponses.
*****
« Ça va mieux ? me demande Claire en entrant dans la salle.
— Bof. Ça irait mieux si j’avais les mains libres.
— Désolée pour ça. Mais c’est pour éviter que vous recommenciez. Bon sang, où est-ce que vous avez trouvé cette lame ?
— Aucune idée. Vous allez rire, mais je ne me souviens pas de ce qui m’est arrivé hier. »
Claire me regarde, un peu surprise.
« Comment ça ? me demande-t-elle.
— Je serais toi, j’éviterais de lui parler de moi », me fait l’Hallucination, qui se tient soudainement derrière Claire.
Je tourne mes yeux vers elle, un instant. Claire se retourne, et ne voit évidemment personne.
« Qu’est-ce qu’il y a ? me demande-t-elle.
— Rien. Et je suis bien incapable de répondre à votre question. Le dernier souvenir que j’ai, c’était quand je m’endormais juste après avoir mangé. »
Claire me dévisage un moment en plissant les yeux.
« Hmmm, fait-elle. Vous êtes sûr ? Je suis là pour vous aider, Alan. Vous devez tout me dire. »
J’hésite un moment à tout lui dire. À propos de l’hallucination que je vois maintenant régulièrement.
Et puis, je me dis qu’il ne vaut sans doute mieux pas. Après tout, je pourrai toujours lui dire plus tard.
« Si ce que vous dites est vrai, votre cas est sans doute plus compliqué que ce à quoi je m’attendais.
— Vous voulez dire qu’en plus d’être amnésique et criminel, je suis cinglé ?
— Je ne dirais pas ça, répond-elle, un peu gênée.
— Malade ?
— Malade, oui, c’est possible, reprit-elle. Ne soyez pas sans cesse sur la défensive. Je vous l’ai dit, je veux vous aider.
— Vraiment ? Alors, commencez par m’enlever ces sangles. »
Claire sourit.
« Désolée, mais non. Je n’ai pas le droit de faire ça seule.
— Super, lui dis-je en soupirant. Et c’est pour m’aider, je suppose, ces sangles ?
— C’est une mesure de sécurité, me répond Claire. C’est pour éviter que vous ne recommenciez. Je suis désolée. »
Elle commence à s’écarter.
« Attendez, lui dis-je. Le coup de la lame de rasoir.
— Hmmm ? fait-elle en se tournant.
— Où j’aurais pu la trouver ? Je veux dire... elle devait être dans la chambre.
— Je me suis posée la question, me répond-elle.
— Et ?
— Et, rien. J’espérais que vous m’éclaireriez là-dessus.
— Je n’ai pas pu la prendre. Ce qui veut dire que quelqu’un a du me la donner.
— Peut-être, admet Claire. Où voulez-vous en venir ? »
Je secoue la tête.
« Je ne sais pas. Peut-être que ça aurait arrangé quelqu’un que je me suicide. Vous voyez où je veux en venir, maintenant ?
— Oui, me répond-elle. Je vois très bien. Et je pense que vous allez me dire que ça veut dire que vous êtes innocent ?
— Et bien... » je commence avant de comprendre où elle veut en venir. Au fait que je refuse d’accepter que j’ai pu tuer Laura.
Je soupire.
« Vous êtes tordue, lui dis-je.
— Je suis psy », me répond-elle.
« C’était évident, me dit l’Hallucination, tranquillement assise sur mes jambes. Si tu veux mon avis, tu aurais mieux fait de te taire. »
Je soupire.
« Ouais. Sans doute. Mais je pense qu’elle n’a pas tout à fait tort.
— Comment ça ? me demande l’Hallucination en me dévisageant de ses yeux verts.
— Et bien, peut-être que je suis cinglé, et que tu es une partie de moi qui me pousse à me mentir à moi-même et à nier ce meurtre.
— Peut-être, admet-elle en haussant les épaules. Mais pourquoi je ferais ça ?
— Parce que tu es cinglée ? Ou plutôt, moi. »
Elle éclate de rire.
« Tu commences à te mélanger les pinceaux. Mais ne t’en fais pas. Je veux t’aider.
— Vraiment ? Dans ce cas, détache-moi. »
Elle me lance un regard navré.
« Je n’ai aucune existence physique, me rapelle-t-elle. Ce serait plutôt dur.
— Bon. Je fais quoi ?
— Réfléchis », me répond-elle avant de disparaître à nouveau.
Super. Voilà encore un conseil bien utile.
Je suis en train me ronger nerveusement les ongles lorsque le chef des BADs arrive dans ma cellule.
« C’est l’heure d’y aller, me dit-il.
— J’ai droit à un dernier repas, au moins ?
— C’est un privilège réservé aux condamnés humains, pas pour les damnés. »
Je hausse les épaules. Dommage. J’aurais bien aimé avoir quelque chose à manger pour la route.
Il m’ouvre la porte, et commence à me guider vers la sortie, accompagné de deux types armés. Apparemment, ils ont peur que j’essaie de m’évader.
Je devrais peut-être essayer, après tout. Au pire, ça ne ferait qu’accélérer un peu les choses.
Mais vu mon état, je pense que ce serait un rien difficile. Même si j’ai mis hors service la télécommande, la douleur se remettra à m’envahir si je me mets à courir un peu vite.
Et je me vois mal tenter une fuite sans courir.
Bah, tant pis. Tout le monde finit par mourir un jour, moi ce sera aujourd’hui. Ce n’est pas si dramatique, tout bien réfléchi.
« J’ai une question pour vous, monsieur Johnson. »
Il se contente de tourner légèrement la tête.
« Lorsque vous serez mort, vous pensez que vous irez au Ciel ?
— Évidemment, me répond-il.
— Mais n’est-il pas dit « Tu ne tueras point » ?
— Ça ne concerne pas les Démons. »
Je hoche la tête. Voilà une réponse bien facile.
« J’espère pour vous. En tout cas, soyez assuré que je serais plus que réjouie de vous retrouver en Enfer.
— Je suis désolé, mais je pense que c’est sans moi que vous y moisirez jusqu’à la fin des temps. »
Bah, ce n’est pas plus mal, finalement. L’Enfer risque d’être déjà assez pénible sans lui.
Il me dirige vers un parking et me fait monter dans une espèce de camionnette.
« Mon exécution va être publique ?
— Oui. Nous tenons à ce que tout le monde sache que vous êtes morte. On ne veut pas d’allumés qui créent des tas de rumeurs sur votre existence.
— Et si des allumés créent des rumeurs sur ma résurrection ? Ça s’est déjà vu, il y a deux mille ans. »
*****
Plus qu’une dizaine de minutes avant mon exécution. L’ambiance est plutôt... surprenante. Dehors, une large foule est présente. J’imagine que je devrais en être flattée. Je me demande s’ils sont heureux ou pas de me voir mourir.
En tout cas, je suis heureuse de savoir que c’est le bourreau avec lequel j’ai récemment partagé un certain nombre d’expériences extrêmement enrichissantes qui va mettre fin à mes jours.
Il m’a fait enfiler une robe de cérémonie spéciale. J’imagine que c’est pour qu’elle brûle mieux.
Je remarque qu’Anaëlle me regarde d’un air triste. Je souris.
« Ne t’en fais pas, lui dis-je. Ça ira.
— Tu tiens bien le coup, me répond-elle. J’admire. »
Je hausse les épaules.
« Non. Je fais semblant. Je suis morte de trouille. »
Elle m’attrape la main — menottée — et me la serre, alors qu’une larme commence à couler sur ma joue. Putain, je deviens sentimentale ou quoi ?
« Tu te rappelles la promesse que tu m’as faite ? » je lui murmure.
Elle hoche la tête, doucement.
« Je ferai ce que je peux pour la tenir », me dit-elle.
Je ferme les yeux, et reste un instant, là, à lui tenir la main. Je me sens maintenant étrangement sereine. L’espace de quelques instants, je me sens bien.
« C’est l’heure », fait le bourreau.
Je me lève. On me défait les menottes pour l’entrée sur la « scène ». Évidemment, vu le nombre de types armés qu’ils ont, ils ne prennent pas beaucoup de risque. De toutes façons, je n’ai plus envie d’essayer de fuir.
Je vais être exécutée de manière on ne peut plus traditionnelle : un bûcher, un poteau. Les caméras télé jurent un peu au milieu du décor.
Je monte sur le bûcher avant qu’on ne m’en donne l’ordre, ce qui, en plus d’amuser un peu la foule, a l’air de légèrement déstabiliser le bourreau, qui doit courir après moi pour me repasser les menottes et m’attacher au poteau.
Je parcours la foule du regard. Il y a vraiment du monde. Certains ont même amené des pancartes. J’essaie d’en déchiffrer quelques unes, mais je suis quand même un peu loin. Manifestement, certaines ont l’air de ne pas plaire aux BADs qui viennent les arracher. J’imagine que ça répond à la question que je me posais tout à l’heure : tous n’ont pas l’air très contents de me voir mourir. Je suis touchée. Je souris même légèrement.
En parlant des BADs, voilà leur chef qui s’approche du micro et commence à réciter la liste de mes forfaits : vols, dégradations, coups et blessures, pose d’explosifs, meurtres...
Meurtres ? Il se fout de la gueule de qui ?
Je prends une profonde inspiration, puis je hurle :
« Je n’ai jamais tué personne ! Les seuls meurtriers ici, ce sont ceux qui vont me brûler ! »
Ma voix résonne étrangement. Plus forte que je ne le pensais. Peut-être que je ne suis pas si faible que je n’en ai l’impression.
Les gens paraissent surpris par ma déclaration, j’en vois certains discuter avec d’autres. Il y a des hochements de tête. Jonhson a l’air gêné, mais il continue à réciter sa plaidoire dans le micro, en se contentant de parler un peu plus fort, alors que je crie toujours que je suis innocente d’une partie des crimes dont ils m’accusent. Évidemment, je ne compte pas être graciée, mais j’aimerais au moins que les gens soient au courant.
« C’est nos libertés ! Qui vont être brûlées ! »
Le slogan est parti de quelqu’un dans la foule, de je ne sais trop où, mais il a été repris par une proportion non négligeable des gens. Je souris légèrement. Voilà qui commence à devenir intéressant. Et voilà aussi qui pourrait fortement dégénérer si les BADs réagissaient mal. Bah, j’imagine que je ne peux plus rien faire, maintenant. Il y a des moments où il faut bien admettre qu’on ne contrôle plus rien.
« Silence ! hurle le chef des BADs. Dois-je vous rappeler qu’il s’agit d’un Démon ? »
Mais les gens n’ont pas l’air de l’écouter. De plus en plus de gens se mettent à hurler.
C’était quand même un peu prévisible. Il fallait être un peu con pour organiser ce genre de spectacle devant un public.
Ne les écoutant pas, Johnson finit par ordonner au bourreau de mettre le feu au bûcher, qui s’exécute aussitôt. Ou peut être que je devrais plutôt dire qui m’exécute.
En tout cas, je vois les flammes commencer à progresser vers moi. Je sens la chaleur, je commence à respirer la fumée. Je me dis qu’avec un peu de chance je serais asphyxiée avant d’avoir trop souffert.
Et je continue à entendre les cris de la foule. Les BADs sont un peu désarmés : je vois bien qu’ils auraient envie de faire cesser tout ça, mais ils n’ont pas l’air d’oser. Peut-être que c’est à cause de toutes les caméras de télévision. S’ils s’en prennent à un millier de personnes maintenant, il se pourrait bien qu’ils en aient un million sur les bras demain.
Je tousse. Je commence à avoir du mal à respirer. Les flammes commencent à atteindre mes pieds, qui commencent à chauffer un peu trop à mon goût. J’ai envie de hurler, d’expirer une partie de ma douleur, mais je me retiens. Question d’image.
Et alors que je commence à brûler, derrière un mur de flammes, c’est le bordel. Des gens se sont mis à jeter des pierres et à essayer de passer le cordon de policiers. Je crois voir Kevin en train de se disputer avec Johnson. Anaëlle crie, et se dirige vers le micro que le chef des bads a du lâcher à cause de Kevin. Un ou deux cocktails molotov explosent.
Alors que je perds connaissance, je réalise avec un certain soulagement qu’il est probable que ce système ne me survivra pas longtemps.
Malgré mon nouveau régime à la sécurité renforcée — mais c’est pour mon bien — j’ai quand même le droit à la visite quotidienne de Takeshi.
Je lui parle un peu de ma tentative de suicide. Je me décide finalement à lui dire tout ce que je sais, y compris tout ce qui concerne mon Hallucination.
« Alors, tu en penses quoi ? Je suis cinglé ? » je lui demande finalement.
Il paraît réfléchir quelques instants. Puis il finit par hausser les épaules.
« Aucune idée, me répond-il. Je ne suis pas psy, mais ça me fait penser à de la schizophrénie. Si tu commences à avoir des hallucinations, peut-être que tu aurais pu la tuer en en écoutant une ? »
Je secoue la tête, dépité.
« Alors, tu penses que je suis coupable, finalement ?
— Je ne sais pas, me répond-il. Mais tout ça ne m’a pas l’air très net. Cela dit, ça pourrait aussi être ton oncle, d’après ce que tu me dis.
— Il n’y aurait qu’une seule façon de vérifier, dis-je finalement. Il faudrait que je parle à mon oncle.
— Ça me paraît plus facile à dire qu’à faire.
— J’ai besoin d’aide, Takeshi », lui dis-je à voix basse.
Il baisse la tête, l’air gêné. Ou l’air de réfléchir, je ne sais pas trop.
« Alan, je...
— Je comprends. »
Je vois qu’il sourit légèrement.
« Je vais faire ce que je peux, me dit-il. Je te le promets. »
*****
La suite de la journée est plutôt morose : je suis renvoyé dans ma cellule — maintenant détaché, après une fouille en profondeur destiné à vérifier que je n’ai pas d’objet tranchant.
Claire et un autre psy passent un certain temps à m’interroger sur les raisons de mon acte, me demandent si je ne me souviens de rien, ce genre de choses. La confiance règne. Finalement, ils me foutent la paix et j’ai le droit à mon repas du soir, accompagné de ses médicaments.
Cette fois-ci, je décide de ne pas les avaler, et les recrache un peu après la sortie de l’infirmier. Si c’est bien, comme mon Hallucination me l’a dit, de la drogue qui m’a poussé au suicide, je préfère autant ne rien avaler de louche, quitte à ne pas dormir de la nuit.
Je me réveille une nouvelle fois.
Pour la première fois depuis une éternité, je n’ai mal nulle part. Je ne ressens absolument rien.
Ça fait du bien, finalement, surtout après tous les événements récents. Je me demande ce que vont devenir ces manifestants qui ne voulaient pas de ma condamnation. J’espère que, pour une fois, les BADs ne forceront pas trop sur la répression. L’espoir fait vivre. Ou peut-être même qu’ils se rallieront à leur cause, tant qu’à rêver. Ça s’est vu, dans l’histoire.
Peut-être que les Sages vont effectivement être dissous, qui sait ?
Je regarde un peu autour de moi, en me doutant un peu de ce que je vais y trouver.
Rien. Niet, nada. À vrai dire, si je ne connaissais pas déjà le truc, je pourrais me demander si j’ai vraiment ouvert les yeux à tel point il n’y a que de l’obscurité autour de moi.
Voilà donc ce qui arrive quand on meurt. Enfin, quand je meurs, en tout cas. Normalement, en tant que démon, je devrais me retrouver en Enfer. Je me demande pourquoi j’ai droit à un régime spécial.
Bah. Il vaudrait mieux que j’arrête de me poser des questions. Je me demande combien de siècles il me faudra me déplacer dans le néant avant de finir par tomber un jour sur quelque chose. Peu importe, au moins je n’ai pas mal.
Et puis, je suis terriblement fatiguée. J’ai l’impression que ça fait un demi siècle que je n’ai pas arrêté de me battre pour une cause perdue d’avance. Je crois que je vais dormir un moment.
« Je suis désolé, mais je ne crois pas que tu en ait le temps immédiatement. », fait une espèce de voix dans ma tête.
Je me retourne, et aperçois deux yeux brillants et multicolores qui me fixent dans l’obscurité. Je soupire. Merde, c’est pas vrai, pour une fois que j’ai un moment de tranquille, et il faut qu’un putain de chat vienne me faire chier !
Mais je ne vous ai pas présenté le matou — car il s’agit bien d’un chat. Je l’ai rencontré il y a quelques dizaines d’années, dans un voyage dans un autre plan, où j’étais, justement, laissé en plan. Il m’avait filé un coup de main. Ou de patte, plutôt.
Bien sûr, le fait qu’un chat soit capable de parler dans mon crâne m’avait surprise au début, mais ce n’était pas grand chose par rapport au reste. Il prétendait être le chat de Schrödinger, en même temps mort et vivant, ce qui expliquait le fait qu’il se baladait entre les mondes.
Personnellement, je le soupçonne d’être plutôt un cousin du chat de Cheshire, mais peu importe.
« Oh, je fais juste une sieste, lui dis-je en lui tournant le dos, boudeuse. Reviens dans trois, quatre ans.
— Arrête de faire la gamine. J’ai quelque chose d’important à te dire
— Non merci. J’ai déjà donné.
— Il s’agit de ce que tu es vraiment. »
Je le regarde un moment, surprise, avant de hausser les épaules.
« Ça fait un bout de temps que j’ai arrêté de me poser des questions existentielles.
— Tu n’as jamais rêvé de connaître tes parents ?
— Je les ai connus. J’ai vécu chez eux jusqu’à mes dix-sept ans. Fous moi la paix.
— Je te parle de tes vrais parents.
— Ceux qui m’ont abandonné juste après ma naissance ? Ceux qui m’ont laissé me démerder toute seule pour savoir ce que j’étais ? Qu’ils aillent au Diable.
— Marrant que tu dises ça. »
Ce coup ci, ce foutu matou a réussi à attirer ma curiosité.
« Comment ça, marrant ? Ce sont des démons, c’est ça ? Quelle révélation. Je me demandais justement d’où je tenais ça.
— Bon, tu me laisses t’expliquer, ou tu vas continuer à faire ta pénible ? »
Même pas cinq minutes que qu’il est là, et il commence déjà à me taper sur les nerfs, avec sa façon de toujours se considérer comme supérieur.
« Vas-y, je finis par lui répondre.
— Bien. Tu as déjà entendu parler de l’Antéchrist ?
— J’ai déjà du voir un ou deux films dessus.
— Et bien, en quelque sorte, Dieu a bien prévu un Antéchrist qui devait amener le monde à sa fin. Il en avait assez de ce monde. »
Oh putain. Je vois le truc venir, gros comme une maison.
« Et alors ? Si tu comptes sur moi pour l’en empêcher, tu te fous le doi... la patte dans l’oeil. Jusqu’à ce qui te sert de coude.
— Je vois qu’en un demi siècle, tu n’as rien appris, hein ? »
Je soupire, non pas que je sois vexée par sa remarque, mais parce que ça confirme ma thèse.
« Va te faire foutre. Je n’ai rien à voir avec ce type.
— Je te l’accorde, niveau summum du démoniaque, Il s’est un peu loupé. J’imagine que ça montre les limites de la génétique.
— Bon, admettons. Je suis l’Antéchrist-e. Et ? Tu veux que je détruise le monde ? Non, merci. »
L’espace d’un instant, je revois les deux explosions auxquelles j’avais assistées, et je me rends compte de la stupidité de ma remarque.
« Tu veux que je le sauve, c’est ça ? je lui demande immédiatement.
— Gagné. »
J’éclate de rire. Un rire nerveux. Il résonne bizarrement, dans cette immensité de Vide. Évidemment, vu qu’il n’y a pas d’air, il ne devrait pas être audible. D’un autre côté, je ne devrais pas pouvoir respirer. La physique a des raisons que la Raison ignore.
« Et comment je suis censée faire ça ?
— Je n’en ai aucune idée. Mais tu as un grand pouvoir. Toi seule peut arrêter ça. »
Une nouvelle fois, j’éclate de rire. J’ai toujours été un Démon minable. Jamais été capable de maîtriser le moindre pouvoir. Mes « collègues », du temps où je traînais encore avec eux, n’arrêtaient pas de se foutre de moi avec ça.
« Arrête. Je n’ai aucun pouvoir !
— Vraiment ? Va dire ça au Conseil des Sages. Mon petit doigt — si je puis dire — me dit qu’il vit ses derniers moments.
— C’était de la chance !
— Je ne crois pas à la chance.
— Et en quoi, alors ? Le Destin, peut-être ?
— Le Destin, je ne sais pas. Mais je crois au Chaos. Et je ne peux que constater que là où tu passes, il te suit de près.
— Je ne vois pas ce que tu veux dire.
— Arrête de te voiler la face. Je sais que tu as toujours rêvé d’être quelqu’un de normal, mais ce n’est pas le cas. Regarde la vérité en face. Tu. Es. Spéciale. »
Bien sûr, au fond de moi, je sais qu’il a raison. C’est bien ce qui m’énerve le plus.
« Bon. Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?
— Dieu a décidé de mettre fin à ce monde. Je voudrais que tu lui parles.
— Et pourquoi il m’écouterait ?
— Tu es celle qui devait faire ce boulot. La fille de Lucifer. »
Waow, et il m’annonce ça comme ça. Bah, après tout, qu’est-ce que ça change ?
Tout de même, Lucifer, le porteur de lumière, l’ange déchu, celui sans qui cette guerre éternelle ne serait pas arrivée...
« Vraiment ? J’ai mal tourné, alors. Mais je ne vois pas ce que ça a à voir là-dedans.
— Je ne peux que te donner des indices. La suite, tu devras la deviner par toi-même.
— Super. Bon, et comment je suis censée aller lui parler ?
— Je vais t’y mener. »
( Laura pose ses lèvres sur celle de Mélanie, sans se soucier des passants qui les regardent d’un air un peu surpris.
Il fait beau. C’est une belle journée. Laura est heureuse. Elle passe sa main autour de la taille de Mélanie, qui sourit, elle aussi.
Mélanie se détache de Laura pour sortir son portefeuille. Elle doit en effet se payer un nouveau ticket de bus.
Laura regarde Mélanie. Mélanie regarde son portefeuille.
Aucune d’entre elles ne voit venir la voiture de sport à côté d’elles. Aucune ne voit le type pointer un pistolet automatique par la fenêtre.
Il y a une rafale de coups de feu. Les deux jeunes filles s’écroulent alors que la voiture démarre dans un crissement de pneu.
Mélanie a reçu une balle dans la tête. Elle est morte sur le coup. Laura, elle, en a reçues deux dans le ventre. Elle rampe vers Mélanie, laissant une traînée de sang sur la chaussée.
Elle pleure. )
Je me réveille en sursaut, une nouvelle fois. Je regarde autour de moi. Comme je m’y attendais, l’Hallucination est debout dans la pièce. Elle s’essuie du revers de la main une lame qui lui coulait sur la joue.
« Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Elle est morte. C’est moi qu’ils voulaient avoir, bien sûr. Mais c’est elle qui est morte.
— Qui ça, ils ? Pourquoi ? »
Je vois qu’elle sourit légèrement.
« Peu importe. Mais ta séance d’hypnose a fait remonter tous ces souvenirs que tu t’étais efforcé d’oublier. »
Mes souvenirs ? Pourtant, dans tout ces rêves, à aucun moment, je n’étais présent. Pas que je sache, en tout cas.
« Qu’est-ce que j’ai à voir là-dedans ? J’étais aussi amoureux de Mélanie ?
— Bien sûr que tu aimais Mélanie, me dit-elle. Je l’aimais.
— Je ne comprends pas. Et évite les « c’est devant toi » ou « réfléchis », s’il te plaît. Je veux une vraie explication.
— Tu me prends pour qui ? Je ne suis qu’une projection de ton subconscient. Je ne peux pas tout faire à ta place. Je peux juste t’aider à te poser les bonnes question.
— D’accord. Pourquoi ce subconscient se projette-t-il sous l’apparence de Laura ? »
Elle sourit une nouvelle fois. Un sourire espiègle.
« Ça, répond-elle, c’est une bonne question. »
Et elle disparaît.
*****
« Debout », me fait l’infirmier en entrant dans ma cellule. « Tu as de la visite. Tu as de la chance, tu sais. »
Je me passe une main sur mon visage, en espérant que ça me réveillera un peu.
« Ouais, je sais », dis-je au type en essayant de me mettre debout. Mais je n’y arrive toujours pas. Enfin, j’arrive presque à me lever, mais le type doit me soutenir pour m’amener au fauteuil roulant. Il y a déjà des progrès, cela dit.
En passant dans les couloirs, je remarque, au vu de l’éclairage, qu’ils m’ont, pour une fois, réveillé un peu plus tard que d’habitude. Il aura donc fallu que je me coupe les veines pour qu’ils me laissent faire une grasse matinée ?
*****
Je m’approche du parloir. Je vois par la vitre que Takeshi n’a pas l’air d’avoir beaucoup dormi non plus, cette nuit.
« Salut, me dit-il alors que j’ai décroché. J’ai bien réfléchi, tu sais. »
Je cligne des yeux. Réfléchi à quoi ?
« À propos d’hier ?
— Ouais. Tu sais, tu es plus qu’un ami, pour moi. Je veux t’aider. »
Je souris. Ça ne m’étonne pas de lui. Il a, en effet, l’air de vraiment bien m’aimer, pour une raison ou pour une autre. Je me demande si l’attraction que j’ai parfois ressenti pour lui est réciproque. Peut-être.
« Comment ? je lui demande.
— Tu comptais faire quoi, exactement ? me demande-t-il. Aller voir ton oncle et lui faire avouer qu’il avait tué Laura, c’est ça ? »
Je hoche la tête. C’est, en effet, ce que j’avais prévu de faire. Enfin, ce que j’avais prévu de faire si un jour je pouvais sortir d’ici.
« Et tu es prêt à risquer gros pour ça ? » me demande-t-il.
Je reste surpris par sa question.
« Euh... ouais, dis-je finalement. Pourquoi ? »
Il attrape un sac à dos qu’il avait jusqu’à maintenant laissé par terre, et en sort quelque chose qu’il colle contre la vitre.
« Écarte toi », m’ordonne-t-il en s’éloignant aussi du plastic — bizarre que je sois capable de reconnaître ce que c’est si facilement ; aurais-je eu un passé terroriste ? — et en activant la mise à feu. Des éclats de verre volent dans toute la pièce, alors que Takeshi sort un imposant pistolet du sac et le pointe vers le garde avec un grand sourire.
« À ta place, lui dit-il, je ne bougerais pas. »
Mais les alarmes se mettent déjà à sonner.
« Je ne peux pas t’accompagner plus loin », me dit le chat, alors qu’un couloir apparaît autour de nous. Pas vraiment un couloir, en fait. Ça ressemble plutôt à un kaléïdoscope : un gros tunnel rond, les parois pleines de couleurs qui changent sans cesse. Je n’apprécie pas ce genre de trucs. J’ai passé la plupart de mon existence dans un univers plutôt cartésien, où, notamment, les murs ne se mettent pas à changer de couleurs. Pas quand je n’ai pas avalé quelques pilules avant, en tout cas.
« Je suppose que je devrais te remercier, dis-je au chat.
— N’oublie pas, l’avenir du monde dépend de toi.
— On n’est pas dans la merde. »
Mais il a déjà disparu. Je hausse les épaules, et m’avance dans le couloir, soulagée de ne pas avoir de vrai corps physique à ma disposition pour avoir mal au crâne à cause de ces conneries de couleurs.
Le couloir finit par déboucher sur une large pièce. Complètement couverte de miroirs. Lorsque je me retourne, je constate qu’il y a aussi un miroir qui remplace l’entrée par laquelle je suis passée. Voilà encore un genre de trucs auquel je ne suis pas vraiment habituée. Bah. Ce qui me gêne plus, c’est que du coup, il n’y a plus de sortie.
Je hausse les épaules, suivie par une infinité d’autre Lauras dans les miroirs. Avec un léger décalage. Bizarre.
Accessoirement, je me rends compte que je suis totalement nue. Ce qui est plutôt normal. Le corps que j’ai là correspond, basiquement, à l’idée que je m’en fais. Par défaut, tout le monde ou presque apparaît nu. Seulement, si je dois voir Dieu, comme m’a dit le chat, ce n’est peut-être pas très sérieux de se présenter à poil. Je me fais donc apparaître quelques vêtements classiques — plutôt facile, une fois qu’on a pris le coup de main. Un jean noir, des vieilles baskets, un T-shirt moulant. Je vois, là encore avec un certain retard, des vêtements apparaître sur mes reflets. Je me sers du miroir le plus proche pour regarder à quoi je ressemble. Parfait. Je repousse une mèche qui tombait sur mes yeux bleus.
Je me retourne, et me décide finalement à essayer de comprendre ce que je suis censée faire. Hey, une seconde. Je ferme mes yeux, me repassant les dernières secondes à l’envers.
Puis je me tourne une nouvelle fois vers le miroir. Je me regarde dans les yeux. Les yeux bleus. Marrant, j’étais persuadée d’avoir les yeux verts.
Je me dirige vers un autre miroir, et me regarde à nouveau. Il y a une infinité de Lauras, des reflets de reflets de reflets, mais mon reflet direct a les yeux verts.
Et, accessoirement, les cheveux blonds.
« Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ?, je demande à haute voix.
— Devine », me répond mon reflet.
Je recule d’un pas, surprise.
« Hmmm. Je ne suis pas vraiment morte, et pour ne pas que je souffre trop de mes brûlures ils m’ont donnée un peu trop de morphine ?
— Perdu », me répond une Laura située derrière moi.
Je me retourne, mais n’arrive pas à savoir d’où le bruit venait.
« C’est une épreuve ?
— En quelque sorte, me répond un autre moi.
— Et je suis censée faire quoi ?
— Découvrir qui tu es, je suppose », me répond une énième Laura, qui mesure bien dix centimètres de plus que moi.
Je fronce les sourcils. Je ne savais pas que j’avais des problèmes d’identité.
« Je sais qui je suis.
— Vraiment ? me demande un reflet. Je suis sûre que tu ne sais même pas combien de Lauras différentes il y a.
— Bah, dis-je en souriant. Ce n’est pas un prénom si rare que ça.
— Tu sais bien ce qu’on veut dire, me dit un énième reflet. Il faut que tu découvres ce qu’il y a de l’autre côté du miroir. »
Je me tourne une nouvelle fois, essayant de repérer l’origine de la voix parmi tous ces reflets de moi — tous similaires, mais tous différents.
Puis j’enlève une de mes baskets, et la balance de toutes mes forces droit devant moi. Je suis très premier degré, parfois.
Le miroir touché se brise en éclat. Puis un autre. Puis un autre. Il ne faut que quelques secondes pour que tous disparaissent et que la salle soit totalement vide.
Une étrange sensation s’empare de moi et je réalise que, tout d’un coup, je n’ai plus de corps — bien sûr, le corps que j’avais jusque là n’avait rien de très physique, mais il avait au moins le mérite d’exister.
Je suis seule. Il n’y a plus de reflets. Il n’y a plus de miroirs. Il n’y a même plus de bouts de verre. Il n’y a plus rien. Juste moi, enfin, encore un reste de conscience. La sensation est vraiment bizarre, comme si, d’un coup, le monde cessait d’exister. Je me demande si ce n’est qu’une impression.
Bonjour, Laura, me fait une voix dans ma tête.
Bien sûr, ce n’est pas la première fois que j’entends une voix dans mon crâne : le chat utilisait aussi ça pour me parler, et pas mal de Démons étaient, eux aussi, capables de télépathie. Ça pouvait être plutôt pratique quand il fallait être silencieux — même si maintenant, on était capable de faire des téléphones qui lisaient vos pensées superficielles.
Bref, tout ça pour dire que là, c’est très différent. D’habitude, j’avais l’impression que le type me parlait en court-circuitant mes oreilles ; là, c’est comme si j’avais imaginé cette pensée. D’ailleurs, je commence à me demander si ce n’était pas le cas.
Bon, sang, ça me filerait la chair de poule si j’avais encore de la chair. Après la perte de la vie, après la perte de mon corps, j’ai l’impression de perdre mon identité, de perdre ma conscience propre.
Qui êtes vous ? je pense. Dieu, c’est ça ?
Certains m’appellent comme ça.
Une nouvelle fois, je me demande si ce n’est pas moi qui suis en train d’imaginer tout ça. J’ai l’impression de penser avec moi-même. C’est dingue.
Ça vient de vous, le petit test ? J’ai vraiment fait ce que j’étais censée faire ?
Pas vraiment, me répond la voix dans mon esprit. Mais tu n’as jamais fait grand chose comme tu étais censée le faire, je dois dire.
C’est l’histoire de ma vie. Bon, question subsidiaire : s’Il parle dans mon esprit, est-ce qu’Il peut le lire aussi ?
Tu es plutôt maligne, je dois le reconnaître.
Superbe. Il connaît tout de moi. Bah, pas très dramatique, après tout, ce n’est pas nouveau qu’on ne peut rien cacher à Dieu.
Je pense : Il parait que vous voulez détruire ce monde ?
Je parais amusée. Non ! C’est lui qui est amusé, pas moi ! OK, du calme. Bon sang, je n’aurais jamais pensé qu’il était si difficile de séparer ses pensées de celle d’une autre personne. Si je ne suis pas déjà cinglée, je crois que je vais le devenir d’ici peu.
Tu rentres bien vite dans le sujet. En effet, je suis fatigué de ce monde.
Moi aussi, final— Merde ! C’est vrai qu’Il sait tout ce que je pense.
Nouvel amusement. Encore une fois, j’imagine que c’est Lui qui est amusé, parce que moi, je n’ai pas le cœur à ça.
Tu vois. Je savais que tu me comprendrais.
J’essaie de reprendre un peu le contrôle. Il peut lire dans mes pensées. Normal, après tout, c’est Dieu, Il n’est pas censé être omniscient ?
Laisse tomber. Je sais que c’est très désagréable, mais tu n’arriveras pas à me cacher quelque chose. Je suis Dieu. Je suis l’Univers. Je suis Tout.
Il sait tout ce que je pense.
Il pense tout ce que je pense.
Oh, super. Et je suis censée faire quoi, alors ?
J’essaye de ne pas penser aux visions que j’avais eues pendant que j’étais torturée.
Je ne me demande pas s’Il est aussi au courant de ça.
Je ne pense pas : Et s’il y avait un lien entre tout ça ?
Je pense : Vous n’avez pas le droit de faire ça.
Bien sûr que si. J’ai tous les droits. J’ai créé ce monde, alors je peux le détruire.
Je ne pense pas : Et si, moi, je pouvais aussi savoir ce qu’Il pense ?
Je pense : Il y a des milliards de gens. Ils vivent, ils ont des bonheurs, des chagrins, des joies, des peines. Vous ne pouvez pas leur reprendre ça !
Je savais que tu dirais ça.
Évidemment. Il est omniscient. Il sait tout ce que je sais. Il sait tout ce que je suis.
Je ne pense pas : Est-ce que je sais moi-même ce que je suis ?
Il doit déjà savoir tout ce que je vais dire. Ça ne sert à rien d’essayer d’argumenter. Tout est déjà joué d’avance.
Je ne pense pas : Qui ne tente rien, n’a rien.
Cela reviendrait à me battre contre Dieu. Qui pourrait faire ça ?
Je ne pense pas : Moi, je pense que je peux. Même si c’est désespéré. S’il n’y a qu’une chance sur un million, ça vaut toujours le coup d’essayer de la prendre. C’est ça ou laisser ce monde cesser purement et simplement d’exister. Ce ne sera pas la première fois que je me lancerai dans un combat perdu d’avance. Et tant pis si c’est pour une cause aussi galvaudée que sauver le monde.
Tu as raison. Tu ne me feras pas changer d’avis. Mais pourquoi le voudrais-tu, de toutes façons ? Il y a des milliards de gens. Combien ont levé leur petit doigt alors que ce type te torturait ?
Il n’a pas tort, je dois le reconnaître. Je suis tellement fatiguée de me battre. Fatiguée de souffrir pour libérer des gens qui ne veulent même pas l’être.
Je ne pense pas à ma mort. Au connard en costume ridicule qui m’a torturée et assassinée. Mais aussi aux gens qui criaient des slogans et se sont mis à jeter des pierres ou des cocktails molotov, malgré la réputation des BADs. Malgré le danger qu’ils couraient.
Je pense : Je suppose que vous avez raison. Vous êtes tout puissant. Qui serais-je pour vouloir vous faire changer d’avis ?
Je ne pense pas : Il est Dieu.
Je ne pense pas : Il est l’Univers.
Je ne pense pas : Je fais partie de l’Univers.
Je ne pense pas : Donc finalemet, je suis aussi Dieu, non ? Au moins un peu ?
Je pense : Mais pourquoi avoir créé ce monde, alors ? Si vous savez tout, vous saviez où tout cela mènerait. Alors pourquoi avoir créé quelque chose pour le détruire ensuite ?
Je ne pense pas : Il y a omniscient et omniscient.
Je ne pense pas : Il peut tout savoir sur tout. OK. Mais est-ce qu’Il sait tout sur tout tout le temps ?
Je ne pense pas : Peut-être que je ne pourrais rien Lui cacher éternellement. Mais je n’ai pas besoin de l’éternité. Juste de quelques minutes.
Je n’entends — ou ne pense — pas de réponse. Serait-Il parti ?
Non. Je suis toujours là. Mais es tu sûre de vouloir connaître la réponse ?
Je pense : Évidemment. De toutes façons, pour vous, ça changera quoi ? C’est comme si je n’existais déjà plus.
Je — non, Il — paraît hésiter.
Pour pouvoir être Dieu, me répond-Il finalement. J’ai imaginé ce monde pour en fuir un autre.
Oh. Je vois. Alors, je ne suis que le fruit de l’imagination d’un esprit dérangé ?
Je ne pense pas : Bah. Ne pas se poser de question existentielle. Ça change quoi, de toutes façons ?
On peut dire ça comme ça. Désolé. Mais tu voulais savoir.
Je ne pense pas : Il s’est créé un monde imaginaire.
Je ne pense pas : J’en fais partie.
Je ne pense pas : Je fais partie de son esprit. Je suis lui.
Je ne pense pas : Est-ce que je peux avoir des souvenirs de son monde à lui ?
Je pense : Alors, vous n’allez pas changer d’avis ?
Je ne me concentre pas sur les souvenirs qu’Il peut avoir du monde extérieur.
Non, je ne changerai pas d’avis. Adieu, Laura.
Je ne vois pas les gens en blouse blanche passé autour de moi dans un mouvement flou.
Je n’essaye pa de remonter en arrière.
Je pense : Adieu, alors. Je suppose que je devrais vous remercier d’avoir existé.
Je ne vois pas, par une porte entrebâillée, cet jeune fille aux cheveux noirs tomber à genoux après avoir reçu une balle dans l’estomac.
Je ne la vois pas ce tenir le ventre, stupéfaite. Je ne vois pas son regard alors qu’elle voit le cent sur ses mains.
Je ne la vois pa implorer la pitié de celui qui doit être dent mon angle mort.
Je ne sais pas. Non, je ne pense pas que tu devrais me remercier. Tu n’as pas forcément eu une vie très heureuse.
Je n’entend pas la nouvel détonation, je ne vois pas sa tête explosait, et le sang éclabousser les murs.
Je ne m’entend pas crier : « Laura ! »
Alor, c’est pour sa que j’étai si importante, hein ? Fille de Lucifer, mon cul ! Je suit la petite copine qu’Il n’a pas pu protégeait !
Je sang la stupéfaction. Sou le choc, je n’est pas masquer mes dernières pensées.
Je pens : Alor, c’est ca, hein ?
Tu es plus forte que je ne le pensais.
Répondeait !
La violenc de ma dernière penser me surprends moi-même. Je me rend alors comte deux les tas dent le quel jeu suie.
Oui, pens-t-Il finalement, tous jour calme. Je crois que c’est ça. Ce n’était pas conscient, bien sûr. Mais c’est ça, tu as raison. Et maintenant, je vais tout recommencer, et ce monde va disparaître.
Nom.
Pardon ?
Jeu comprend mieu, maintenant. Qui vous êtes... Qui jeu suit. Dieux, ben tien.
Je suis désolé. Mais maintenant, tout est fini. Je vais tout recommencer à zéro.
Jeu rend alor comte qu’île à raison. Tous et finis.
Takeshi me soutient d’une main et tient son arme, pointée vers nos poursuivants, de l’autre, alors que j’ouvre la porte de la voiture.
Je suis toujours sous le coup de la surprise. Takeshi a réussi à prendre un gardien en otage, tout en me soutenant, et à nous faire atteindre sa voiture vivants.
Évidemment, il va encore falloir qu’on s’en tire. Ce qui n’est pas gagné vu le nombre de types qu’on va avoir à nos trousses.
Takeshi monte après moi, tenant toujours nos poursuivants en joue. Puis il démarre en trombe.
« Pas mal. Je dois admettre que je n’aurais pas fait mieux. »
Je me tourne légèrement vers l’origine de la voix, pour m’apercevoir qu’il s’agit de mon Hallucination, tranquillement vautrée à l’arrière de la voiture.
« Wow, dis-je. Comment t’as fait, pour le plastic ?
— C’est du fait maison, me répond Takeshi. J’ai vu comment en fabriquer sur Internet.
— Et pour le flingue ? Comment t’as fait pour pas le faire sonner ? »
Takeshi sourit.
« Oh, c’est simple. C’est un pistolet en plastique. Un jouet.
— Oh. Malin. »
Des sirènes derrière nous nous font comprendre que les flics sont derrière nous.
« Je crains que le plus dur soit à venir, fait remarquer Takeshi, en accélérant encore un peu. Surtout vu l’état de tes jambes.
— Ouais. Merci, au fait.
— Pas de quoi. N’importe qui aurait fait pareil. »
Je souris. Ben tiens, ouais, n’importe qui serait prêt à mettre sa vie en danger pour libérer un ami dont rien ne prouve l’innocence.
« Tiens, enfile le blouson à l’arrière, tu seras déjà un peu plus discret. »
J’obéis, alors que Takeshi prend un virage dans un dérapage plus ou moins contrôlé en espérant semer nos poursuivants...
...Pour finir bloquer contre un mur de CRS nous séparant d’une foule brandissant un certain nombre de pancartes et criant des slogans que je n’entends pas.
« Oh, oh, fait Takeshi. J’aurais du penser à regarder les itinéraires de manifs.
— Faut en profiter ! » crie l’Hallucination. Manifestement enthousiaste.
« Mon Hallucination dit qu’il faut en profiter.
— Ah ? » répond Takeshi en sortant de la voiture et en attrapant un sac à dos. « Passe lui le bonjour de ma part, au fait. »
Les CRS nous regardent d’un air méfiant. J’espère qu’ils vont nous laisser passer sans trop faire d’histoires, parce qu’à six contre deux, vu leur équipement, ça ne va pas être facile.
Takeshi s’approche d’un air décidé en me soutenant.
Les CRS s’approchent de nous.
Derrière nous, une ou deux voitures de police s’arrêtent en urgence.
Takeshi essaye de profiter de cet événement pour déborder les CRS, mais deux s’approchent quand même de nous.
Merde, leurs boucliers et leurs matraques sont imposants. Surtout de près.
« Faut qu’on rejoigne la manif’ », commence Takeshi en espérant qu’ils nous laisseront passer. Mais derrière nous, des flics sont sortis de voiture et commencent à crier aux CRS de ne pas nous laisser filer.
Les deux gardiens de la paix essayent de s’emparer de nous. Sans prévenir, Takeshi parvient à pousser le bouclier de l’un des deux pour lui donner un violent coup de poing dans l’estomac, mais le résultat est plutôt inférieur à mes espérances.
Le deuxième CRS s’empare de moi.
« Police partout ! Justice nulle part ! » hurle mon Hallucination.
Je m’empresse de répéter le slogan, en regrettant de ne pas avoir autant de voix qu’elle. Mais au moins, la mienne, quelques manifestants paraissent l’entendre, et se rapprochent de nous et des CRS.
Pendant ce temps, Takeshi se prend un coup de matraque mais parvient à repousser « son » flic et essaye de me tirer des griffes du mien.
Finalement, avec l’aide de deux manifestants, il parvient à me dégager avant que les renforts n’arrivent.
Me soutenant, il me dirige aussi vite que possible dans la manifestation, en espérant que les policiers n’oseront pas nous suivre ou qu’on les perdra. Mais, en tournant la tête, je remarque qu’il y a encore deux ou trois policiers qui nous suivent. En revanche, les CRS ont l’air d’avoir abandonné. C’est toujours ça.
Je remarque distraitement que, pendant qu’on essaye de perdre les flics, mon Hallucination agite — avec un certain talent — un drapeau noir que personne ne voit en chantant à tue-tête un chant anarchiste que personne n’entend. Ravi de voir qu’il y en a au moins une qui paraît s’amuser.
Alors que les flics s’approchent de nous, on passe sous une banderole que je n’ai pas le temps de lire.
Sitôt la banderole passée, j’arrête Takeshi et me jette à son cou. Alors que je l’embrasse, je vois les flics passer d’un pas pressé sans faire vraiment attention à nous.
Je suis ravi de voir que cette vieille ruse ne marche pas qu’avec les couples hétéros.
Et d’un coup, sans doute sous l’effet du baiser, un peu comme le crapaud qui se transforme en prince (je vis peut-être une version homosexuelle du conte), tous mes souvenirs me reviennent.
D’un coup.
Wow, ça fait un choc.
Je commence à sentir ma conscience se dissiper doucement, comme si j’étais en train de m’endormir.
Mais je ne suis pas en train de m’endormir. Je suis en train de disparaître.
Avec le reste du monde.
J’essaie de résister.
Attendez. Il y a quelque chose que j’aimerais savoir.
Quoi ?
J’ai de plus en plus de mal à distinguer ses pensées des miennes. Bientôt, j’aurais entièrement disparu, je le sais.
Ce que je vais dire — pardon, ce que je vais penser — est sans doute extrêmement prétentieux, mais, tout cet univers... Vous l’avez créé autour de moi, c’est ça ?
Silence. Mais je sais que c’est ça. Alors que je commence à oublier qui je suis moi-même, j’ai de plus en plus de souvenirs de lui. Traumatisé par la mort de Laura, il s’est réfugié en lui-même. Il a imaginé qu’elle n’était pas morte. Il a imaginé tout un univers dans lequel elle existait. Tout un univers qui tournait autour d’une lutte entre le Bien et le Mal et dont elle était la clé. Dont j’étais la clé. Il y aurait sans doute des tas de choses à dire là-dessus du point de vue psychanalytique, mais j’ai peur de ne pas avoir trop le temps. Toujours est-il qu’il a créé le monde autour de moi, lui donnant une histoire au fur et à mesure.
Tu as raison. Tu étais quelqu’un de spécial dans ce monde. Mais maintenant, tout est fini. Adieu, Laura.
Je me demande combien de fois il a recommencé à zéro, voyant que ça ne fonctionnait pas. Combien de fois il a inventé un monde différent autour d’une Laura différente tout en restant, par certains côtés, la même. J’ai même des bribes de souvenirs de ces autres moi. J’ai été une Ange bienveillante qui veillait sur lui. J’ai été une fée. Et maintenant, je devais être une Démone. Une Antéchriste. Celle qui mettrait fin à tout cela.
Et tu as échoué. Je suppose que même dans mes cauchemars les plus horribles, tu ne peux pas être mauvaise, Laura. Mais je vais tout recommencer à zéro. Une nouvelle fois.
Je sens les dernières bribes de ma conscience se disloquer. Mais alors que je m’apprête à disparaître, une idée me vient, que je ne formule même pas.
Je pense : vous vous trompez sur un point. C’est moi, qui suis au cœur de tout ça. Ce n’est pas vous. Vous n’êtes là que pour me guider. Durant tant d’années, j’ai rêvé, rêvé de mondes différents, et vous m’avez servi de prétexte pour la création d’un tout nouveau monde. Mais maintenant, j’ai compris.
Je n’ai pas échoué. Je vais tout terminer.
Sous le poids de mes dernières pensées, je sens Alan — car c’est ainsi qu’Il s’appelle — vaciller.
J’ouvre les yeux.
Takeshi me traîne vers une entrée de métro, ce qui me tire de ma rêverie — après tout, c’est un peu mes retrouvailles avec moi-même.
« Takeshi, ça y est, je me souviens », lui dis-je alors qu’il m’aide à descendre les escaliers.
« D’un coup, comme ça ? Cool », me répond-il en passant sa carte dans la borne.
« Ouais. Mais j’ai une mauvaise nouvelle. Je ne suis pas Alan.
— Vraiment ? me demande-t-il en me traînant vers le quai. Et tu es qui ? »
Je souris légèrement, alors que j’entends le métro arriver.
« Je crois qu’il vaudrait mieux qu’on soit assis. »
Il m’aide à monter dans le métro. Par chance, il n’y a pas grand monde dans le wagon, et on peut s’asseoir.
« Je suis Laura, lui dis-je finalement.
— Laura ? Ce n’est pas drôle. »
Je secoue la tête.
« Non. Mais je ne suis pas la Laura à laquelle tu penses.
— Quoi ?
— C’est pour ça que je t’ai dit de t’asseoir. Il y a sept ans, après le meurtre, Alan a, disons, pété les plombs. Je pense qu’il a refusé la réalité. En gros, Laura était morte, il en a recréé une dans son monde à lui.
— Oh. Donc, toi.
— Oui. »
Takeshi soupire.
« Tu dis au moins un truc de vrai. Tu es complètement cinglé.
— Pas moi, lui dis-je en souriant. Alan. Mais je comprends que tu ne me crois pas. »
Il hausse les épaules.
« Bah, me dit-il finalement. Je ne sais pas. C’est vrai que tu es plutôt différent de l’Alan que je connaissais. Mais de là à dire que tu es carrément quelqu’un d’autre... »
Il paraît réfléchir encore un peu. Puis il sourit légèrement.
« Quoique, Alan schizo, ça ne m’étonnerait pas tant que ça. C’est toi, sa fameuse hallucination ? »
Je souris à nouveau. Ça m’était sorti de la tête, tiens, le coup de l’hallucination. Je comprends maintenant le symbole du miroir. Putain, j’ai vraiment un subconscient tordu.
« Non, dis-je finalement. Moi, je suis celle qui s’est réveillée à la place d’Alan. L’hallucination, c’est mon subconscient. »
Takeshi hoche la tête, en souriant légèrement.
« Donc, tu es la personnalité schizophrène d’un type schizophrène ?
— C’est à peu près ça. En un peu plus compliqué. C’est mon inconscient, pas quelqu’un d’autre.
— Bon. Et tu sais si tu as tué Laura ? La vraie, je veux dire. Parce que c’est ça qui nous intéresse, si tu te souviens.
— Non. Je n’en suis pas sûre. Mais je suis presque certaine qu’Alan ne l’a pas tuée.
— Presque ?
— Ouais. »
On reste silencieux un moment alors que les stations se succèdent.
« Tu sais, me dit Takeshi, je me demande quand même si tu n’es pas cinglé.
— Je sais, lui dis-je. Tu prends des risques énormes pour m’aider sans être sûr que je le mérite. Merci. »
Il hausse les épaules.
« Bah. C’est juste que j’espère vraiment que tu ne l’as pas tuée. Enfin, que ce soit toi ou Alan.
— Moi aussi. »
Nouveau silence.
« Et où est Alan, alors, si ce n’est pas toi ?
— Là », dis-je en pointant mon doigt vers ma tête. « Mais je suppose qu’il va bien falloir que je lui rende la place. Le seul ennui, c’est que je ne sais pas franchement comment faire. »
Il secoue la tête à nouveau.
« Super.
— Au fait, ça va ?
— Ouais, me répond-il en hochant la tête. J’ai juste pris un ou deux coups. Rien de cassé.
— Tu te débrouillais plutôt bien contre les crs.
— J’ai traîné dans des bars mal famés.
— Vraiment ?
— Ouais. »
Je hoche la tête.
« On descend », me dit-il en me traînant vers la sortie du train.
Je regarde avec appréhension s’il n’y a pas des flics ou des vigiles qui nous attendent à la sortie, mais ça n’a pas l’air d’être le cas. Peut-être que nos poursuivants n’ont pas compris qu’on avait pris le métro.
« Ne t’en fais pas, me dit-il. On n’est plus très loin.
— J’espère que mes jambes tiendront jusque là. »
Elles tiennent relativement bien, en fait. Bien sûr, je n’arrive pas à marcher toute seule, mais lorsque Takeshi me soutient, ça va plutôt bien.
On sort du métro et on fait une centaine de mètres avant d’arriver devant un immeuble.
« Voilà. C’est là. Tu es prêt ?
— Je suis prête.
— Tu as un plan ?
— Ouais, lui dis-je en souriant. Je lui fais dire tout ce que je peux.
— D’accord, me dit-il. Comment on rentre ? Je ne connais pas le code. »
Je m’approche un peu du digicode. Dix chiffres, deux lettres. Hmmm. En regardant bien, on peut voir quels sont ceux qui ont été utilisés le plus souvent. Ça limite déjà le nombre de possibilités. Ce qui doit encore nous en laisser une cinquantaine.
Je suppose qu’il ne nous reste plus qu’à compter sur la chance, alors.
Je fais quelques essais. Au bout d’une dizaine, un petit grésillement électronique nous signale que la porte est ouverte.
« Bien joué », me félicite Takeshi en m’aidant à me diriger vers l’ascenseur, qui s’ouvre immédiatement après l’appui sur le bouton.
Il m’aide à entrer et appuie sur le bouton du troisième. Mais, entre le premier et le deuxième, il appuie sur le bouton d’arrêt, et commence à fouiller dans son sac.
« Tu cherches quoi ?
— Ça, me répond-il en me tendant un magnétophone. Cache le sur toi.
— Bien joué », lui dis-je en le cachant sous mon blouson.
Il sort aussi un pistolet de son sac, qu’il arme. Il a l’air plus vrai que le faux. Ce qui, je dois l’admettre, n’est pas très étonnant.
« Ça, c’est pour si ça tourne mal », m’explique-t-il en le coinçant à l’arrière de son pantalon.
Je hoche la tête alors qu’il relance l’ascenseur.
Il s’ouvre. Encore quelques mètres avant la porte de Daniel Miller. Mon cœur bat la chamade.
Takeshi me maintient quelques secondes devant la porte, avant que je ne me décide à sonner.
Encore quelques secondes qui passent. Les battements de mon cœur s’accélèrent.
La porte s’ouvre sur Daniel Miller. Il me dévisage de ses yeux bleus, manifestement surpris. Tu m’étonnes.
« Alan ? Comment est-ce que...
— Je vais t’expliquer. On peut entrer ?
— Bien sûr. Ne me dites pas que tu t’es évadé ?
— Et bie »n, dis-je alors que Takeshi m’aide à entrer dans le salon, « pas vraiment. Il faut qu’on parle.
— De quoi ? me demande-t-il, visiblement surpris. Tu veux sans doute boire quelque chose ?
— Non ! dis-je un peu violemment. Je veux la vérité.
— La vérité ?
— Arrête de prendre ton air innocent », lui dis-je en espérant qu’Alan le tutoyait bien, « si ton petit cadeau empoisonné ne m’a pas tué, il m’a en revanche aidé à y voir un peu plus clair. J’ai retrouvé une partie de ma mémoire. Et je sais que c’est toi qui as tué Laura.
— Quoi ? » Il a l’air outré. Ou bien il est bon comédien, ou bien il est sincère. J’espère que c’est la première hypothèse qui est la bonne, parce que sinon, on est dans la panade. « Comment peux-tu penser une chose pareille ? Elle était comme ma fille. »
Merde, merde, merde, si ça se trouve il est sincère. Bon, quoi qu’il en soit, il faut que je reprenne l’avantage.
« J’ai beaucoup réfléchi, tu sais. Je n’arrêtais pas de me demander pourquoi tu avais fait ça.
— Je n’ai pas fait ça !
— Ben voyons. J’ai fini par comprendre, tu sais. Elle a vu quelque chose qui te gênait, c’est ça ? On s’est engueulés, alors elle est rentrée plus tôt que prévue, ce soir là. Elle voulait prendre des affaires pour aller chez une copine. Seulement, elle ne savait pas qu’elle allait te surprendre pendant un sale trafic.
— Je ne vois pas de quoi tu veux parler, me répond Daniel, plus calmement. Tu débloques. De quel trafic tu parles ?
— Oh, j’ai mis du temps à comprendre, dis-je en souriant. Ce sont les effets de ton petit gâteau qui m’ont mis sur la voie. Trafic de drogues, c’est ça ? J’imagine que tu profitais de ton job pour récupérer un peu de came et la refiler à bon prix ? Il faut bien arrondir les fins de mois, pas vrai ?
— Tu délires. »
Il est toujours aussi calme. Mais j’ai quand même l’impression que ce n’est qu’une façade. J’ai du mettre le doigt sur un point qui fait mal.
En tout cas, j’espère.
« Bien sûr que je délire ! Avec ta drogue, c’est plutôt normal, pas vrai ? Mais revenons à nos moutons. Laura t’as vu en train de magouiller. Pas de bol. Tu as essayé de discuter, de l’embobiner, de lui dire que c’était normal. Mais elle n’était pas si naïve. Et elle était honnête. Alors, tu as du la tuer. Deux balles.
— Je n’ai pas fait ça. Et tu le sais très bien.
— Seulement, il y a eu un autre problème, je continue en ignorant sa remarque. Je suivais Laura. Je voulais discuter. Je t’ai vu la tuer. Alors, tu as du me tuer aussi. Et puis, cela t’arrangeait. Cela donnait un coupable. Après, tu n’aurais qu’à dire que je m’étais suicidé. Personne ne remettrait en cause ce que tu avais vu, hein ? Tu étais flic. »
Il secoue la tête.
« Seulement, je ne suis pas mort. Je me suis renfermé sur moi-même. Peut-être que tu as payé un infirmier pour m’aider avec une de tes drogues ? Mais peu importe. Parce que maintenant, je me suis réveillé. Et tout est fini, Daniel. Je vais tout raconter. »
Il sourit. Mais ce sourire m’a l’air un peu nerveux. Il est coupable, je le sens.
« Vraiment ? Tu n’as aucune preuve, pourtant.
— Mais je me souviens.
— Non. Tu es cinglé, Alan, c’est tout. »
Une sirène retentit dans une rue voisine. Est-ce qu’elle vient pour nous ? Aucune idée. En tout cas, il faut en profiter.
« J’ai déjà appelé la Police », lui dis-je en souriant. La sirène semble en effet se rapprocher de nous. « Ils arrivent. Tu vas plonger. »
Il sourit une nouvelle fois.
« Tu oublies une chose, Alan. Comme tu l’as dit, je suis flic. Retraité, certes, mais ça ne changera rien. J’ai fait croire que tu avais tué Laura, je ferai bien croire que tu as tué Takeshi avant de te tuer. »
À une vitesse qui me surprend, il sort une arme de son dos et tire. Un coup de feu résonne à mes oreilles alors que je m’écroule, le ventre en sang, tandis que Takeshi me lâche pour dégainer son arme. Merde, on aurait du mieux préparer le coup. Un autre coup de feu. Takeshi ne tombe pas. J’en déduis que c’est lui qui a tiré. Je l’entends en effet s’approcher de Daniel Miller pour écarter son arme.
J’essaie de me tourner, et y parviens partiellement. Je vois Miller, toujours debout, la main ensanglantée, et Takeshi qui le tient en joue.
Soudainement, la porte s’ouvre violemment et des policiers font irruption dans la pièce, nous hurlant de ne pas bouger.
Personnellement, je n’y comptais pas vraiment.
*****
Ça y est. Les policiers ont écouté un peu le magnéto et ont fini par être convaincus qu’on était les gentils. D’autres types sont arrivés et m’ont mis sur une civière. Apparemment, la blessure n’est pas très grave, je devrais m’en remettre. Ou Alan, je ne sais pas trop.
Takeshi s’approche de moi.
« Ça y est, me dit-il. Tu es innocenté. »
Je souris.
« Alan, tu veux dire. Tout ça, c’est grâce à toi. Bien joué, la balle dans la main.
— Oh, en fait, je visais la tête », me répond-il en souriant à son tour.
Je sens ma respiration devenir un peu plus difficile. Ma tête commence à tourner.
« Je ne sais pas si on se reverra, lui dis-je. Ravie de t’avoir connu, Takeshi.
— Pareil. Essaie quand même de me ramener Alan, un de ces quatre. »
Des infirmiers soulèvent la civière et m’emmènent, alors que tout se met à tourner autour de moi et que je perds connaissance.
Je me réveille une nouvelle fois au milieu de nulle part. Le vide absolu, tout ça. Peut-être que je vais pouvoir profiter d’un petit break, cette fois-ci. Tout a été tellement compliqué, ces derniers temps. Tout est encore confus dans ma tête.
En m’asseyant, je me rends compte que, contrairement à ce que je pensais, je ne suis pas toute seule. Alan est là aussi. Ça me fait bizarre, je m’étais un peu habituée à être lui.
« Tu es contente ? me demande-t-il. Je suppose que je devrais te féliciter. Tu as réussi à me voler mon corps. Bien joué, ton coup de bluff, pour me déstabiliser. »
Ah, voilà une discussion qui est déjà plus civilisée. Ce coup-ci, j’ai droit à mon bon vieux corps plus ou moins physique que je suis plus qu’heureuse de retrouver, et je n’ai pas à séparer mes pensées de ce que me dit mon interlocuteur.
J’en profite pour fermer les yeux, et essayer de démêler un peu les événements récents. Dieu, Alan, Laura, moi. Moi. Bon, je sais qui je suis, tout va bien. Même si je ne suis que la personnalité inventée par un type pour remplacer sa copine. On fera avec.
« Désolée, dis-je finalement en souriant. C’était sans doute un peu... irréfléchi. »
Il me toise, l’air un peu gêné. Il n’a pas l’air de savoir quoi dire.
« Je ne compte pas garder ton corps, lui dis-je. Réveille toi. Tu es innocenté, et tu as quelqu’un qui t’aime. Ne te laisse pas bouffer par le passé.
— Quelqu’un qui m’aime ? »
Il a l’air surpris. Évidemment, lui ne pense toujours qu’à Laura. Enfin, pas moi, l’autre. Heureusement que je n’ai plus de corps physique, j’aurais une de ces migraines.
« Oui, dis-je en souriant. Takeshi. Je vois bien qu’il t’aime. Il était prêt à tout pour toi.
— Mais c’est un... un mec !
— Et alors ? » Je hausse les épaules. « Tu ne vas quand même pas laisser un détail technique entraver une superbe histoire d’amour ? »
Pour la première fois, je le vois sourire, en secouant la tête.
« Tu as peut-être raison. Tu sais, tu m’épates. Essayer de me faire innocenter, vouloir me caser... tout ça alors que tu devrais me haïr... Vraiment, tu m’épates.
— Te haïr ? dis-je en souriant. Non, je suis nulle à ce genre de trucs. Allez, retourne dans le « vrai » monde. Pour autant qu’il soit plus vrai que celui-là. Ta place est là, pas à te prendre pour Dieu ici.
— Mais ce monde va disparaître. »
Je hausse les épaules.
« Laisse lui une chance. Peut-être qu’il disparaîtra. Peut-être qu’il restera quelque part. Ce ne serait pas le premier rêve à survivre à son créateur. Mais ne t’occupes pas de ça. Ce n’est pas ton problème. »
Et à vrai dire, je m’en fous un peu aussi. Cesser d’exister, ce n’est finalement pas si mal, pas vrai ? Plus de douleur. Plus de question existentielle à se poser. Plus de culpabilité. Le repos, enfin.
Non, définitivement, ça ne serait pas plus mal.
Je demande juste deux minutes, pour profiter un peu de ma bonne humeur actuelle.
« Merci, Laura, me dit-il. Merci. Et adieu.
— Adieu, lui-dis-je en lui faisant un signe de la main. Et salue Takeshi de ma part. »
*****
Je suis restée assise un petit moment seule après le départ d’Alan, à réfléchir sur les événements récents. À me demander ce qu’allait devenir ce monde. À repenser à Mélanie, que j’avais presque réussie à sortir de ma tête depuis une dizaine d’années. Mais il m’aura fallu tout ça pour me rendre compte que je l’aime toujours.
Je suppose que j’ai été trop surchargée, ces derniers temps. J’ai vraiment besoin de vacances.
Le chat apparaît près de moi, me tirant de ma rêverie.
« Alors, me dit-il. Tu as réussi.
— Je ne sais pas.
— Ce n’était pas une question. On est toujours là, non ?
— Ouais. Mais je ne sais pas si on va rester. »
Il saute sur mes genoux, et me regarde avec ses yeux à la couleur changeante.
« Tu n’y connais rien en physique quantique, hein ?
— Ce n’est pas vraiment mon truc, non.
— Tu sais, le principe d’incertitude ? Le chat de Schrödinger qui est à la fois mort et vivant tant que personne ne regarde ?
— Ouais ?
— Notre monde est dans un état à peu près pareil. Tant que personne ne regarde, il existe et il n’existe pas en même temps.
— Hmmm.
— Donc on est tranquille jusqu’à ce qu’un observateur extérieur puisse regarder.
— Hmmm.
— À mon avis, on en a encore pour au moins quelques milliers d’années.
— Mais nous, on n’est pas des observateurs ?
— Oui, mais si le monde n’existe pas, nous non plus.
— Donc, on peut observer qu’il existe, mais pas qu’il n’existe pas.
— Voilà. Donc, il ne peut pas ne pas exister. »
Je hoche la tête, alors que le chat pose son menton sur ma jambe.
« Matou ?
— Hmmm ?
— Tu sais, je crois quand même que ça s’apparente plus à de la magouille qu’à de la physique quantique. »
*****
« Alors ? me demande le chat. Qu’est-ce que tu comptes faire ?
— Je ne sais pas. Je suis tellement fatiguée. J’ai envie... je ne sais pas, de ne plus me poser de questions, tu vois ce que je veux dire ?
— Deviens un chat. »
J’éclate de rire.
« Non. C’est gentil, mais non. Je crois que je ne suis pas encore assez branleuse pour ça. »
On reste en silence un moment. Je repense une nouvelle fois à Mélanie. À une vieille promesse. Pas vraiment une promesse, en fait. Plutôt une phrase en l’air.
« Et dans tout ça, qui tu es exactement, matou ?
— Un chat.
— Tu sais bien ce que je veux dire. Tu es un morceau d’Alan, toi aussi ? Ou alors un intervenant extérieur venu pour éviter la casse ?
— Un intervenant extérieur ? Venu du monde d’Alan, tu veux dire ?
— Pourquoi pas ? Le monde d’Alan est-il « réel », d’abord ? Ou est-ce lui aussi un rêve ? Ou le rêve d’un rêve ? Y’a-t-il une réalité, quelque part ? »
Le matou tourne la tête. Ses babines forment une espèce de sourire narquois.
« Tu sais, jeune fille...
— J’ai soixante-dix ans.
— Et combien d’âge mental ? Peu importe. Ce que je veux dire, c’est que tu n’es pas la seule à te poser des questions sur le sens de la vie, l’origine du monde, ce genre de choses. Tu ne peux pas tout savoir.
— Le truc, c’est que j’en sais trop. Je sais que le monde n’est que le rêve d’un type un peu givré. J’ai vu Dieu. Je lui ai même emprunté son corps, merde ! Comment je suis censée vivre après ça ?
— Tu as l’alcool, les calmants, la drogue...
— Oh, super. »
Il me saute sur les genoux, et se met à ronronner. Je le caresse, un peu distraitement.
« D’accord. Je vais te renseigner un peu. Tu as raison. Je ne viens pas de ce monde. Je file des coups de main quand je peux pour éviter qu’un rêve ne soit détruit. Je regarde quels sont les bons leviers, et je pousse dessus.
— Alors, c’est ce que je suis ? Juste un levier ?
— Un levier susceptible, en plus.
— Ta théorie est bidon, alors, lui dis-je en souriant.
— Quoi ?
— Le charabia quantique. Tu es un observateur extérieur.
— Ah. Oui. C’est vrai. Mais ne t’en fais pas pour ce monde. J’ai déjà vu des cas de ce genre. Il tiendra.
— Si tu le dis.
— Tu pourrais venir avec moi. Voyager d’un esprit à l’autre. D’un rêve à l’autre.
— Non. Merci. Mais un, ça m’a suffit. Et j’ai encore quelques trucs à régler ici. Et il y a déjà pas mal de choses à voir dans ce monde là, entre la Terre, l’Enfer, le Paradis et tout ce qu’il peut y avoir entre les deux. Certains ont une imagination fertile, il faut le reconnaître.
— Oui, répond simplement le chat. Donc, tu restes ?
— Pour l’instant, en tout cas. J’ai besoin de vacances. Dans deux siècles, j’aurais peut-être repris assez de forces pour reconsidérer ta proposition.
— À plus tard, alors. Peut-être. Tu comptes faire quoi ? »
Je reste silencieuse quelques instants, pensive. Je repense aux derniers rêves que j’avais eu, quand j’étais dans le corps d’Alan.
« Je crois qu’il est temps que j’aille en Enfer, dis-je finalement. En tant que démon, j’imagine que c’est un peu une obligation. Et ensuite, les vacances. »
L’Enfer ne ressemble pas franchement à ce à quoi je m’attendais.
Je pensais voir une étendue de roche et de lave, des démons rougeauds à cornes et à queue fourchue, le tout sous un ciel couleur de sang.
Et il y a ça. Mais il y a aussi des forêts, des étendues de glace ou de sable, bref une grande variété. Une très grande variété.
En fait, en Enfer, pour peu qu’on ait une certaine force mentale et un peu d’imagination, il est possible de modifier considérablement l’environnement. Autant dire que celui-ci est plutôt instable. Je ne sais pas s’il y a des cartographes en Enfer, mais si c’est le cas, ils doivent vraiment vivre un... et bien, un Enfer.
L’autre truc qui m’a surpris, c’est les damnés. Je pensais qu’ils étaient condamnés pour l’éternité à se faire fouetter, ou quelque chose comme ça.
Ce n’est pas tout à fait faux. Généralement, les damnés servent d’esclaves aux démons. Mais au bout d’un moment, ils finissent par disparaître. Comme ça, pouf. Enfin, ils se dissolvent petit à petit. Une fois que leur âme est en paix, quelque chose comme ça.
Mais pas tous, en fait. Ceux qui ne se dissolvent pas finissent généralement par avoir plus de droits, ou par les prendre. Au bout de quelques siècles. À la fin, ils peuvent finir par devenir des démons.
Ce qui donne une sorte de structure sociale où les jeunes damnés sont des esclaves, où les anciens damnés se débrouillent plutôt bien, et où les démons sont les seigneurs.
Et après, il y a encore une hiérarchie compliquée entre les démons, où, basiquement, tout le monde se bat pour avoir l’honneur de faire partie de la Cour Infernale. Tout ça pour être bien vu du Roi de l’Enfer. Alias Satan.
Un autre truc, avec l’Enfer, c’est que, l’air de rien, c’est grand. Très grand.
Autant dire qu’il m’a fallu un certain temps, un certain nombre d’engueulades avec des démons qui me regardaient de haut, un certain nombre de menaces et de petits sacrifices avant de réussir à retrouver Mélanie.
Mais j’ai fini par y arriver. J’ai appris qu’elle était quelque part avec les insurgés.
C’est un truc qui m’a fait vachement plaisir, de savoir que même en Enfer il y avait des insurgés. Je me suis demandée si dans leurs rangs se trouvaient tous les vieux révolutionnaires morts. L’Enfer, un paradis pour gauchistes.
Je suis quand même revenu à Mélanie, parce que c’est pour elle que je suis venue.
Me déplacer n’a pas pris trop de temps, en revanche : en Enfer, on n’a pas vraiment à respecter de lois physiques. Enfin, pas les démons.
Quelques uns sont en train d’assiéger une bicoque en pierre. Ils ont des armes hétéroclites : de la catapulte à la mitrailleuse de Rambo.
Les affrontements ne sont pas vraiment menés avec beaucoup de sérieux. Tout le monde est déjà mort, aussi se prendre une balle dans le crâne paraît beaucoup moins définitif. Cela fait juste une petite pause.
L’enjeu est simplement de positionner la ligne de front, à ce que j’ai compris.
Je passe de l’autre côté. Je cherche Mélanie. D’un coup, mon cœur s’emballe. Je l’ai trouvée.
Ce n’est pas vraiment la retrouvaille à laquelle je m’attendais. Je pensais la voir réduite en esclavage, ou quelque chose dans le genre, et venir en libératrice.
Au lieu de cela, elle est occupée à botter le cul de ses adversaires, un sourire aux lèvres et un énorme pistolet dans chaque main.
Quand je l’ai connue, elle était timide, effacée. Calme. Studieuse. Sérieuse.
Elle a pas mal changé depuis.
Je m’approche d’elle. Je la regarde un peu, occupée à tirer sur des démons. Malgré les dizaines d’années qui sont passées depuis sa mort, elle n’a pas changé.
Et puis elle se retourne vers moi. Elle me reconnaît.
« Alors, tu es venue me chercher », me dit-elle en se jetant dans mes bras, se désintéressant manifestement de la bataille en train d’être menée.
Je souris à mon tour, en la serrant contre moi.
« Je t’avais bien dit que j’irais en Enfer pour toi. »
Et je me mets à pleurer.
*****
« On est en quelle année, sur Terre ? me demande Mélanie alors que nous marchons côte à côte sans but apparent. J’ai un peu perdu le compte.
— Quand je suis partie, on était en 2051.
— Ça fait quoi ? Quarante ans ?
— Je suis désolée. J’aurais du venir plus tôt.
— Ça va. Ce n’était pas si terrible. Je m’en suis plutôt bien tirée.
— Je vois ça. Je pensais te sauver de la damnation éternelle, mais tu as l’air de bien t’amuser.
— Non, dit-elle en haussant les épaules. C’est vite répétitif. Tu penses pouvoir nous sortir de là ?
— J’espère. »
À ma connaissance, il n’y a pas eu de tentative d’exfiltration depuis Orphée.
Mais le Chat m’a appris quelques trucs, niveau voyage entre les mondes. On verra bien ce que ça donne.
En attendant, j’embrasse Mélanie.
« Si tu savais comme je suis heureuse de te revoir. »
Une larme coule sur ma joue.
« Maintenant, on est ensemble. Pour l’éternité. »
Et qu’importe que nous ne soyons toutes les deux que le fruit de l’imagination d’un type un peu givré.
Finalement, la réalité, c’est très surfait.
Version 2, June 1991
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