Delirium / L’ange du chaos, version 0.4
Copyright ©2004, 2005 Neryel (Frédéric HENRY).
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Cette nouvelle est une fiction. Les personnages et les situations décrits dans cette histoire sont purement imaginaires. Toute ressemblance avec des personnages ou des événements existant ou ayant existé ne serait que pure coïncidence.
Cela dit, le hasard fait parfois bien les choses, pas vrai ?
J’ouvre les yeux.
*****
Je ne distingue pas grand chose à cause de l’obscurité.
J’ai comme l’impression d’avoir une sacrée gueule de bois. Je n’ai pas mal au crâne, mais je n’ai aucune idée de l’endroit où je suis.
Voyons voir. J’essaie de me rappeler ce que j’ai fait la veille.
Blanc.
Je n’arrive pas à percer le brouillard. Et je commence à me rendre compte avec une certaine frayeur que je n’ai pas non plus la moindre idée de qui je suis.
Oh la la. Je me passe la main devant les yeux. Ma peau me paraît bien sèche. Bon. Voilà qui ne me fait pas autant progresser que je ne l’aurais aimé.
Bon, récapitulons. Je ne sais pas où je suis, je ne sais pas qui je suis. Par contre, j’arrive à me rappeler qu’il y a un mot pour ça : amnésie.
Ça ne m’avance toujours pas beaucoup.
Je reste un certain temps en silence, à me dire que ça va peut-être passer d’ici quelques minutes. Mais je dois bien me rendre à l’évidence. Ça ne passe pas.
Bon, bon, bon. Pas grave. J’ai connu pire. Enfin, sûrement. L’ennui, c’est que je ne m’en souviens pas.
Je me décide finalement à explorer un peu. Peut-être qu’au moins ça me donnera des indices.
Évidemment, l’obscurité ne m’aide pas. Il y a peut-être un interrupteur quelque part, mais je n’ai pas encore le courage d’aller le chercher. Je commence donc par me passer la main sur la tête, ce qui me permet de découvrir que j’ai le crâne rasé. Je me rends aussi compte que j’ai une barbe de trois jours.
Bon, ben on avance déjà : apparemment, je suis de sexe masculin. Bien. Maintenant, j’aimerais bien savoir comment j’ai pu en aller jusqu’à oublier mon sexe, alors que je suis encore capable de me rappeler des mots qui permettent de le désigner.
On verra ça plus tard. Je continue à m’auto-explorer. Je suis torse nu, au toucher je dirais que je suis plutôt maigre et que je n’ai pas le torse poilu.
Je suis en pantalon. J’ai deux jambes, deux bras. Bon, c’est déjà ça. Rien d’exceptionnel, cela dit.
J’en sais déjà plus sur le « qui ». Essayons maintenant d’étudier le « où ». Suis-je chez moi ? Peu probable. Les cas de types qui se réveillent un beau matin en ayant oublié tout leur passé, ça ne doit pas être très courant.
Et si j’avais eu un accident ? Mais ça ne m’a pas l’air d’être un lit d’hôpital. Et il n’y a aucun moniteur, aucune électrode. Mon corps a l’air intact. Si j’ai eu un accident, ça doit remonter à un certain temps.
Je me résous finalement à aller explorer la pièce en tâtonnant. Je me lève.
Et je m’écroule par terre. Apparemment, mes jambes ne me portent plus. Elles m’avaient l’air bien maigres, en effet, mais je ne pensais pas que c’était à ce point.
Merde, ça fait combien de temps, que j’étais sur ce lit ?
Le Serveur Central d’Analyse des Données contre les Criminels et les Terroristes analyse paisiblement tout un tas d’informations collectées à travers toute la planète afin de pouvoir... et bien, aider à lutter contre les terroristes et les criminels. Autrement dit, il trace le profil psychologique de chaque individu, puis se base sur un certain nombre de facteurs pour déterminer le score de dangerosité potentielle du dit individu.
Après, il n’y a plus qu’à prendre les N scores les plus élevés, à les donner à des équipes de policiers et à arrêter les criminels et les terroristes. Terriblement efficace.
La preuve, on n’a jamais eu aussi peu de crimes dans toute l’histoire de l’humanité. Le système marche comme une horlogerie parfaitement huilée.
Oh, bien sûr, il y a toujours quelques anarchistes, rabat-joie et autres sectes subversives qui prétendent que cela constitue une atteinte aux libertés fondamentales. Certes, le système parfaitement huilé écrase régulièrement dans ses engrenages de parfaits innocents dont le seul crime est d’avoir lu le mauvais livre, vu le mauvais film, ou porté le mauvais T-shirt. Mais c’est le prix à payer, pas vrai ?
Bref, le Serveur Central d’Analyse des Données Contre les Criminels et les Terroristes analyse. Évidemment, ce système est lui-même doté d’un ensemble complet de protections dernier cri afin d’éviter les intrusions — après tout, si le serveur est contre les criminels et les terroristes, il y a fort à parier que lesdits terroristes et criminels soient aussi contre le serveur.
Donc, il s’agit d’un système réputé inviolable. Afin de se connecter au serveur, il faudrait passer à travers l’équivalent d’une couche imposante de grilles, miradors, portes blindées, éviter des hordes de gardes et des meutes de chiens, bref, Mission : Impossible. Et vu que, à part sous un éclairage très favorable, je ne ressemble absolument pas à Ethan Hunt, je n’ai même pas essayé.
En revanche, le Serveur Central de mes deux, enfin, façon de parler, n’a rien pour détecter la présence des explosifs que j’ai placés à l’intérieur de son boîtier.
Avec tout ça, j’ai oublié de me présenter. Je m’appelle Laura, et je suis un démon. Vous savez, le genre cornes sur la tête et ailes noires dans le dos ?
Bon, je n’ai pas de cornes et j’ai rangé les ailes au placard, mais vous voyez l’idée ? J’imagine que mon côté anarchiste, terroriste et subversif vient de là.
Physiquement, je ressemble à une jeune fille ordinaire — plutôt mignonne, tant qu’à faire, la tentation faisant partie de mon job. Le seul point suspect, c’est les yeux. Ils sont verts, mais... et bien, un autre vert, si vous voyez ce que je veux dire ? Bref, si quelqu’un les regardait bien et pendant un bon moment, il pourrait peut-être y déceler quelque chose de bizarre. Et si quelqu’un qui savait quoi chercher les regardait vraiment bien, il pourrait sans doute découvrir quelle est ma véritable nature. Enfin, si on considère que ma véritable nature se limite à ça. Je ne voudrais pas paraître trop prétentieuse, mais je trouve que me résumer à « un démon » est un peu grossier.
Surtout qu’on ne peut pas vraiment dire que je suis une fervente adepte des forces du Mal. Ma vision des choses, c’était que le Bien et le Mal n’était jamais que deux facettes d’une même pièce. L’un se servant de l’autre pour justifier ses exactions. Et vice-versa.
Si je dis « c’était », ce n’est pas parce que j’ai changé d’avis depuis, mais parce que ça fait maintenant une vingtaine d’années que le Bien a triomphé sur le Mal.
Pendant un certain temps, la situation était plutôt équilibrée, et puis les quelques pays qui servaient directement le Mal ont commencé à s’écrouler, les uns après les autres. Pour couronner le tout, dans les pays de l’axe du Bien, des scientifiques ont trouvé le moyen de créer un détecteur de démons fiable. Je ne sais pas exactement comment ça marche, mais c’est basé sur la reconnaissance du champ morphique. Un peu comme des empreintes digitales, mais en plus éthéré.
Ça en dit long sur l’orientation de la recherche, soit dit en passant. Les pauvres crèvent toujours du SIDA en Afrique, ou tout simplement de malnutrition, mais les citoyens honnêtes peuvent dormir sur leurs deux oreilles, en sachant qu’un Démon ne va pas cramer leur décapotable pendant la nuit. C’est beau, le progrès.
Mais je m’égare. Revenons au truc qui détecte les démons, séparant le bon grain de l’ivraie. Quand je dis qu’il est fiable, ça n’est pas tout à fait vrai. Il ne l’est pas à cent pour cent. Pour une raison que j’ignore, je suis toujours passée au travers des mailles de ce filet. Je ne dois pas être assez démoniaque, et pourtant, Dieu sait que je fais des efforts. Bref, ça m’arrange quand même plutôt et grâce à ce bug j’ai pu continuer à vivre presque normalement malgré l’apparition de ce gadget fort pratique.
Tous les autres démons, à ma connaissance, ont été éliminés. Ou alors ils se cachent dans des trous à rats. Je suis sans doute la dernière. En tout cas, la dernière un peu visible, la dernière à essayer de continuer à placer quelques bombes pour lutter contre le Bien.
Ce qui nous ramène au (futur-ex) Serveur Central d’Analyse des Données contre les Criminels et les Terroristes. J’ai mis assez d’explosifs pour faire sauter à peu près toute la salle, histoire d’être sûre. Évidemment, ils ont sûrement des copies de sauvegarde ailleurs, mais ça fera toujours au moins une action symbolique.
J’ai réglé le compte à rebours sur 6,66 secondes. C’est le genre de trucs que je fais tout le temps, et malgré ça, leurs détecteurs de démons continuent à ne pas me détecter. La vie est vraiment trop injuste, des fois.
Je sors de la salle d’un pas dynamique avant de refermer la porte et de me plaquer contre le mur.
Maintenant, je dois filer d’ici. Vu le bruit, tout le monde doit être au courant, mais on fera avec. Le temps que les flics réagissent, je devrais bien avoir cinq minutes.
En passant l’angle du couloir, je me rends compte combien cinq minutes peuvent passer rapidement, de nos jours. Merde. Une équipe des BADs est déjà là. On dirait que ce soir, ça va être chaud pour mes fesses.
Les bads — Brigades Anti Démons — constituent en effet la force armée intergouvernementale la plus redoutée. Au départ entièrement consacrés à l’extinction des serviteurs du Mal, elles sont maintenant aussi utilisées lors de la répression contre ceux qui aident les démons. Quand je dis « qui aident », il faut comprendre ceux qui osent insinuer que, par, exemple, le fait que les démons existent n’impliquent pas forcément qu’il faut faire passer des centaines de lois restreignant les libertés fondamentales pour les empêcher d’agir.
On dirait que ce soir, ils ont décidé de faire un bon vieux retour aux sources.
Je me précipite vers les escaliers, et je descends les marches quatre à quatre. Je ne sais pas comment je vais faire pour m’en tirer, mais rester là n’est certainement pas la meilleure option.
Une rafale de mitraillette vient m’accueillir dès que je pose les pieds à l’étage en dessous. Merde, merde merde ! On dirait qu’ils m’attendaient. Je fais rapidement marche arrière, pour apercevoir deux autres types qui déboulent dans ma direction.
On dirait que toutes les issues sont bloquées. Trois ou quatre contre une. Leurs fusils automatiques dernière génération contre mes deux couteaux. Et en plus, j’ai envie de pisser. J’ai déjà connu des situations plus confortables.
Je reste calme. Il y a toujours une issue. Parfois juste un peu difficile à atteindre.
Une fenêtre, en l’occurrence. Pas le temps de réfléchir plus longtemps, je me précipite vers elle, alors que j’entends les deux militaires du dessus armer leurs fusils. Je casse la vitre d’un coup de coude, prends appui sur le cadre, et je passe par dessus bord.
Bon, la situation ne s’est pas vraiment arrangée, il faut l’admettre. Me voilà suspendue entre le quarante-deuxième et le quarante-troixième étage, la main entaillée par les éclats de verre, et avec tout au plus quelques secondes avant que mes poursuivants ne réagissent.
J’essaie de trouver une prise. Pas facile. Évidemment, l’immeuble n’a pas été conçu pour pouvoir être escaladé.
J’arrive quand même à trouver un endroit où mettre ma main gauche. C’est un pas en avant, mais c’est loin d’être gagné. Je cherche un endroit où poser un pied. Voilà. Maintenant, je descends ma main droite de vingt centimètres et...
... un de mes poursuivants se pointe à la fenêtre, et me vise avec son fusil. Et merde. Cette fois, je ne vois pas trop ce que je pourrais faire. Je me contente de relever la tête vers le type qui se prépare à me descendre. Il porte une cagoule, alors je ne vois que ses yeux, mais j’ai l’impression qu’il a l’air amusé.
« Bravo, me dit-il. Brillante idée. Tu préfères quoi, une balle dans la tête ou une chute de cent mètres ? »
Je ne hausse pas les épaules parce que je ne suis pas en situation de le faire, mais l’idée y est.
« Je ne ferais pas ça, à votre place, je dis. Si je tombe, je risque de blesser quelqu’un, après tout. Et je ne parle même pas du risque d’une balle perdue. »
Mon interlocuteur hausse les épaules. Lui, il peut se le permettre.
« Il est minuit. Pas beaucoup de chances pour qu’il y ait quelqu’un en bas. Allez, sois intelligente et rends toi sagement. »
Je souris en entendant ces mots.
« Depuis quand les BADs font-elles des prisonniers chez les Démons ?
— ’Faut bien commencer, non ? Et t’es un peu spéciale, toi, si j’ai compris. »
Je reste surprise du comportement de ce type. Ça me paraît suspect. D’un autre côté, on ne peut pas dire que j’ai vraiment le choix.
Ou peut-être que si, en fait. Je lâche prise, et je tombe.
Quarante étages, ça fait une belle chute, quand même. À peu près cinq secondes. Cinq secondes, ça ne paraît pas grand chose, mais c’est long quand on se dit que c’est peut-être les dernières. Les dernières sur Terre, s’entend, car en tant que démon j’aurai normalement le droit à une place bien au chaud en Enfer.
Mais le plus désagréable dans les chutes, ça reste quand même toujours l’atterrissage. Quarante étages, ça laisse assez de temps pour accumuler un bon paquet d’énergie cinétique.
Heureusement pour moi, le choc est amorti par quelques bons mètres de cartons situés dans un camion garé devant l’immeuble. Le hasard fait parfois bien les choses. Le truc, c’est de savoir forcer un peu la chance.
J’essaie de reprendre mes esprits, et je regarde rapidement l’état de mon corps. Apparemment, rien de cassé. Bon, il serait temps de foutre le camp d’ici, mes poursuivants ne vont sans doute pas tarder à se rendre compte que je suis un peu moins morte qu’ils ne le pensent.
Je gueule à mon « chauffeur » de démarrer. Rien ne se passe. Je me demande ce qu’il fout. Je n’entends même pas le bruit du moteur ; il ne s’est quand même pas tiré pour aller pisser un coup ?
J’essaie de me relever, ce qui n’est pas vraiment une tâche facile quand on vient de faire une dégringolade d’une centaine de mètres et qu’on est au milieu d’un gros tas de cartons.
J’arrive finalement à descendre du camion, et je me dirige en titubant vers la cabine. Apparemment, mon chauffeur est bien à l’intérieur. Mais qu’est-ce qu’il fabrique ? À l’avenir, il faudra que j’évite de faire confiance à des types rencontrés par Internet pour ce genre de missions.
J’ouvre la porte du camion, en me préparant à lui gueuler dessus. C’est là que je me rends compte qu’il ne s’agit pas de mon chauffeur, mais d’un autre gars des BADs, avec un flingue à la main.
Comme quoi, je n’aurais vraiment pas du faire confiance à ce type, on dirait. Lorsque je me retourne, j’aperçois un autre mec armé qui se trouvait derrière moi.
On dirait bien que ces salauds m’ont eue sur toute la ligne.
« Lève les mains », m’ordonne le type.
Mais je n’ai pas envie d’obéir. S’ils ne sont que deux, je peux m’en tirer. D’un geste vif, je fais sortir un couteau de ma manche et l’envoie vers la main d’un de mes adversaire et je me précipite devant moi, en espérant que le deuxième ne va pas réagir trop vite. J’aperçois une moto qui m’a l’air de grosse cylindrée. Super. Je sors mon petit passe-partout électronique tout en me mettant à cheval sur l’engin. Pendant que mon gadget débloque la moto, un de mes poursuivants s’est mis en tête de me tirer dessus. Je me prends une ou deux balles dans le bras, quelques autres m’atteignent au ventre — comme quoi, j’ai bien fait de mettre mon gilet pare-balles — mais je m’occuperai de ça plus tard.
Ça y est, la moto démarre. J’aime beaucoup toutes ces entreprises qui pensent que ne pas parler d’une faille de sécurité est aussi efficace et beaucoup moins cher que de boucher le trou. Sans elles, je ne sais pas ce que je ferais. Sans doute plus de course à pied, j’imagine.
J’accélère, larguant ainsi les deux pénibles. Bon, je ne m’en tire pas trop mal, finalement. Je continue quand même à accélérer, profitant de la puissance du moteur pour mettre le maximum de distance entre mes poursuivants et moi.
Ça fait bien deux minutes que je roule et toujours pas de signe des BADs. Je me relaxe un peu. Je ralentis, histoire de ne pas me faire remarquer par des flics. Ce serait con.
Cette fois-ci, on dirait que je suis hors de danger.
En entendant le bruit de rotor derrière moi, je réalise que j’ai peut-être parlé un peu vite. Je tourne la tête, et j’aperçois un hélicoptère noir qui se rapproche de moi, avec un gars des bads qui essaie de m’allumer avec son fusil de sniper.
Ça fait chier. Ces types sont des coriaces. En plus, juste quand je m’apprêtais à traverser un de ces ponts qui enjambent ce fleuve dont j’ignore le nom — je n’ai pas eu le temps de faire beaucoup de tourisme dans le coin.
J’accélère, libérant toute la puissance du moteur. Je zigzague entre les quelques voitures qui sont encore là à cette heure tardive. Le sniper de l’hélico essaie bien de tirer quelques balles, mais aucune ne me touche.
J’arrive au milieu du pont. Plus de voitures, je suis toute seule avec l’hélico. Super, le type va pouvoir m’allumer sans risquer de descendre un « honnête citoyen ». Je zigzague pour essayer d’éviter les balles. Mais il y en quand même une qui finit par toucher le pneu arrière de la moto. Pendant une fraction de seconde, j’essaie de garder le contrôle du véhicule. Puis la moto s’effondre sur le sol, me projetant à terre. Je roule sur plusieurs mètres avant de m’arrêter.
Lorsque je me relève, trois ou quatre points rouges répartis sur mon corps me laissent suggérer que je ferais mieux d’éviter de jouer trop longtemps à l’héroïne.
Quatre types cagoulés descendent de l’hélico par des câbles, et me tiennent en joue avec leurs fusils.
« Les mains en l’air ! » beugle un des mecs.
J’obéis, lentement. Cette fois-ci, ils sont trop nombreux pour moi.
Un des types s’approche un peu.
C’est là que je remarque qu’il y a quelque chose qui ne colle pas. Quelque chose dans la scène me paraît bizarre, sans pour autant que j’arrive à voir quoi. Une impression étrange, comme si tout ça était... irréel.
Je recule de quelques pas.
« Ne bouge pas ! » me gueule un des types en réajustant son arme.
Pendant une fraction de seconde, j’ai l’impression de... de voir son bras en double, ou quelque chose comme ça. Un truc bizarre. Je n’ai pourtant pas pris de substances illicites ce soir.
L’hélico se pose sur le pont, et s’arrête, laissant sortir deux autres types. Mais j’entends toujours un bruit de rotor, bien que plus faible. Un deuxième hélico doit approcher. Que de moyens mis en jeu pour moi, j’en serais presque touchée.
Tous ces types ont l’air nerveux. Si j’éternue, j’ai bien peur que mon gilet pare-balles ne soit pas suffisant, surtout que je n’ai rien pour le crâne. C’est moi qu’ils trouvent si dangereuse ?
Je secoue la tête.
« Ça va. Je ne bouge pas. »
Quelle distance entre le bord du pont et moi ? Quelle chance j’ai de survivre et de leur échapper si je plonge dans l’eau glacée ?
Un des types me regarde bizarrement. J’ai vraiment l’impression qu’il y a un truc de bizarre. Peut-être que c’est juste qu’il ne m’aime pas. Mais ça n’explique pas cette impression d’irréalité. J’ai l’impression d’être dans un rêve.
Un mauvais.
« Qu’est-ce que tu fais ? » demande le gars en gueulant. Je suppose que ça fait partie de leur formation, de gueuler au lieu de parler.
Je souris, involontairement.
« Rien ! C’est pas moi ! », je dis, aussi calmement que possible.
Cette ambiance commence à me foutre les jetons.
Le type se déplace. Là encore, j’ai l’impression de le voir en double pendant une fraction de seconde. Mais une fraction de seconde un peu plus longue. Tout ça n’est pas normal. Quelque chose me dit que je ferais mieux de dégager de ce pont. Et vite.
Je pointe le doigt vers l’avant et je gueule « Attention ! », puis je fonce vers le bord du pont en espérant que ma feinte minable me fera gagner quelques centièmes de seconde. Merde, c’était un peu plus loin que je ne le pensais. Les bads ont le temps de tirer. Bizarrement, aucune balle ne m’atteint. Je ne vais pas me préoccuper de ça maintenant. Je pose mes deux mains sur la rambarde, puis, avec un petit bond, mes deux pieds. Et je plonge.
Le choc thermique au moment de l’entrée dans l’eau me fait passer la sensation que j’avais d’être dans un rêve. Rien de tel que de l’eau bien froide pour se réveiller, je suppose.
Je reste sous la surface autant de temps que je le peux, pour éviter de me faire canarder. Lorsque je ressors, je jette un coup d’œil rapide vers le pont pour voir s’ils m’ont repérée.
Mais je ne vois aucun type des bads. Au lieu de ça, le pont est plein de fumée et de flammes. On dirait que j’ai bien fait de sauter à l’eau.
Par contre, un des deux hélicos a l’air de m’avoir repérée. Il se rapproche de moi. J’inspire une grande bouffée d’air avant de replonger.
Un des gars de l’hélico a plongé aussi. Rapide, l’enfoiré. Il essaie de m’attraper. Je me dégage. Il revient. Je lui donne un coup de coude, mais il ne lâche pas prise. Il est beaucoup plus costaud que moi. Je commence à manquer d’air. J’essaie de sortir mon deuxième couteau, mais il me bloque le bras et je n’arrive pas à l’atteindre.
Une petite bouffée d’air entre deux immersions. Mon adversaire me domine clairement. Je n’aurais peut-être pas du négliger mes cours de natation, dernièrement. Je tente une nouvelle fois de me dégager, mais je n’y arrive pas. Je sens mes dernières forces me quitter. Je crois que cette fois ci, c’est fini.
Une nouvelle bouffée d’air. Je ne lutte plus. Mais on dirait que ça ne suffit pas à ce type.
« Ordure ! gueule-t-il, tu les as tués ! »
Nouveau séjour sous l’eau. Je ne lutte toujours pas. Ils avaient l’air d’avoir envie de m’attraper vivante, tout à l’heure, j’espère qu’ils n’auront pas trop changé d’avis. De toutes façons, je n’ai pas la force de faire autre chose.
Alors que je suis sur le point de perdre connaissance, il finit par arrêter de me maintenir sous l’eau. J’essaie de respirer à nouveau. Il n’a pas l’air de vouloir me faire plonger une nouvelle fois.
« C’était pas moi », lui dis-je lorsque j’ai pu reprendre un peu de souffle, en espérant peut-être le calmer.
Il ne répond pas. Il se contente de me traîner vers le quai, qui se trouve à quelques mètres. Il passe en premier, puis me tire hors de l’eau et sort son pistolet.
Toujours allongée sur le dos, je lui demande s’il compte m’abattre.
Il secoue la tête.
« Non, dit-il. Je veux juste que tu jettes ton arme à la flotte. »
Je souris. J’attrape mon couteau et le laisse tomber à l’eau.
Le type fait un bruit que je n’aime pas beaucoup avec son pistolet.
« Arrête ça ! » me lance-t-il avec un regard menaçant.
Je le regarde sans comprendre. Puis je tourne la tête vers ma main.
Mon couteau flotte en l’air à quelques centimètres en dessous d’elle. « Flotter » est le bon terme : j’ai même l’impression qu’il dérive lentement.
Je ramène lentement ma main vers moi. Le couteau reste où il était. Je vois de grosses gouttes d’eau qui commencent à monter vers lui, comme si elles étaient en apesanteur.
Peut-être tout simplement parce qu’elles sont en apesanteur ? Ceci expliquerait cela. Bon sang, qu’est-ce qu’il se passe ici ?
« C’est pas moi », je dis, mais le type a l’air sceptique.
« Vraiment ? » demande-t-il.
Je hoche la tête, tout en essayant de me relever.
« Je crois qu’on ferait mieux de se tirer d’ici. Et vite. »
Par chance, le type réagit assez rapidement. Il m’attrape le bras et monte les marches aussi vite qu’il le peut en me traînant. À peine arrivés en haut, une explosion retentit derrière nous, me projetant au sol. Quelques gouttes d’eau viennent nous asperger. Mon couteau retombe à quelques centimètres de moi... Si seulement...
Mais je n’ai pas le temps de réfléchir à ce que je pourrais faire, mon adversaire l’a déjà écarté d’un coup de pied.
Il enlève sa cagoule trempée, et la laisse tomber au sol. Puis il se met à genoux à côté de moi. Il a les yeux marrons, et les cheveux noirs et courts. Il paraît plus jeune que je ne le pensais. Il doit avoir, quoi ? vingt-cinq ans ?
« C’est quoi, ce bordel ? me demande-t-il. C’est ça qui a provoqué l’explosion, sur le pont ? C’est toi qui a fait ça ? »
Je le dévisage un moment avant de répondre. Ça fait beaucoup de questions, et je suis si fatiguée.
« Je ne sais pas, dis-je finalement. Je pense que c’est lié, d’une façon ou d’une autre. Je n’ai rien à voir là-dedans. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé. »
Il attrape mon bras gauche, puis le droit, et les passent dans mon dos.
Il est en train de me mettre les menottes lorsque l’hélico atterrit à côté de nous.
« Pourquoi vous m’arrêtez ? D’habitude, vous ne vous embêtez pas autant.
— Je te l’ai dit, me répond le type. T’es un cas spécial. »
Je souris légèrement.
« C’était vous, en haut de l’immeuble ?
— Ouais. Joli saut, je dois admettre. »
Il me pousse vers l’hélico.
« Je suis désolée pour ces types », lui dis-je avant de monter.
Il me dévisage d’un air vide.
« Pas autant que moi. »
La porte se referme. Il me fait asseoir entre lui et un autre homme, qui, lui, est toujours cagoulé. Puis il attrape une boîte et en sort une seringue. Je la regarde, méfiante.
« C’est quoi ?
— Je ne veux pas prendre de risque, répond-il. Alors tu vas faire un petit dodo. »
Il me plante la seringue dans le bras. Il ne faut que quelques secondes pour que je perde connaissance.
L’ampoule s’éclaire au-dessus de moi et me fait reprendre conscience — j’ai donc du m’endormir à un moment ou à un autre.
Je cligne des yeux pour essayer de me réhabituer à la lumière. J’entends des bruits de pas qui approchent. Je dirais qu’il y a au moins deux personnes. Dont une qui a des talons.
J’essaie de tourner la tête dans leur direction. Il y a, en effet, une femme, plutôt élégante, aux cheveux châtains. Elle est accompagnée d’un type plutôt imposant, au crâne rasé et en habit blanc. Il porte une grosse matraque au côté droit. Pas l’air très commode.
Je me rends compte qu’une grande porte vitrée me sépare de ces deux personnes. Et elle ne peut s’ouvrir que de l’extérieur.
Donc, je suis enfermé. Et vu la gueule et les habits du type, j’aurais tendance à dire que je suis dans un hôpital psychiatrique.
À vrai dire, cela ne me surprend pas beaucoup, vu l’état de mon cerveau.
La femme déverrouille la porte et entre me rejoindre, tandis que le gorille se tient un peu en retrait. Elle s’agenouille à côté de moi. Je peux voir ses yeux verts et sentir son parfum.
« Vous êtes réveillé ? me demande-t-elle doucement.
— Je crois », dis-je. Après tout, on ne sait jamais, je rêve peut-être.
« Bien. Vous savez où nous sommes, Alan ? »
Ah. Donc, apparemment, je m’appelle Alan. Il n’y a pas à dire, je progresse à vitesse grand V. Bientôt, je connaîtrais peut-être mon âge ou ma couleur préférée.
« Je crois », je lui réponds finalement. Le son de ma voix me surprend. « Je dirais un hôpital psychiatrique. Par contre, je n’ai aucune idée du reste. Je ne sais ni qui je suis, ni quand, ni pourquoi. »
Je me rends alors compte que je me suis mis à pleurer doucement. Elle me serre la main.
« Ne vous en faites pas, Alan, me dit-elle avec une voix rassurante. Tout va bien. On va vous aider.
— Je... je ne suis même pas foutu de marcher. Depuis quand est-ce que je suis ici ? »
Elle fait un signe au gorille, et ils m’aident à me remettre sur le lit.
« Cela fait un peu plus de sept ans. »
La réponse m’atteint tel un coup de poing au visage. Sept ans ! Je comprends que mes muscles ne soient pas au mieux de leur forme. Bon sang, qu’est-ce qui a pu m’arriver ?
« Vous n’auriez pas quelque chose à boire ? »
*****
La doctoresse — enfin, je suppose que c’est son titre — doit m’aider à tenir mon verre d’eau. Elle n’a pas voulu me donner quelque chose de plus fort, dommage.
« Alors, j’ai été dans le coma pendant sept ans ? »
Elle secoue la tête.
« Non. Vous n’étiez pas dans le coma. Vous étiez en état de catatonie. »
Je la regarde, surpris.
« En... catatonie ?
— Oui. Cela fait sept ans que vous n’avez rien dit, ni bougé un muscle. Vous vous contentiez de respirer et d’avaler ce qu’on vous mettait dans la bouche. Comme si vous étiez mentalement absent. »
J’essaie de me passer la main sur les yeux, mais même pour faire un geste aussi simple, mes muscles sont faibles. Bon sang.
« Et... tout d’un coup, boum, je suis revenu ?
— Apparemment, me répond-elle.
— C’est dingue, non ? »
Elle ne répond pas. J’imagine qu’à force de bosser dans un hôpital psychiatrique on ne doit pas avoir la même notion du mot « dingue » que les autres. Bah.
« Et pourquoi j’ai été comme ça ? Un choc ?
— C’est... compliqué.
— Allez-y. J’ai tout mon temps. »
Elle sourit.
« Moi pas. Écoutez, je dois m’occuper d’autres patients. Richard va s’occuper de vous pour l’instant, et je reviens après vous raconter tout ça, d’accord ?
— Pas de problème. Après sept ans, j’imagine que je ne suis plus à la minute près. »
*****
Le gorille m’installe dans un fauteuil roulant et m’accompagne dans un long couloir blanc, pour finalement me faire entrer dans une petite pièce — là aussi, la porte est vitrée — où la femme que j’avais vue tout à l’heure est assise à une table. Il referme la porte, me laissant seul avec elle.
Je m’approche de la table. Je vois qu’elle a sorti un ensemble de documents, principalement des photos. Je tend un doigt maigre vers elles.
« C’est quoi ?
— Revoir des photos aide parfois à retrouver la mémoire. »
Je hoche la tête.
« On pourrait peut-être commencer par le début, dis-je. Vous vous appelez comment ?
— Claire, me répond-elle en souriant. Claire Andrew. »
Je souris à mon tour.
« Et moi ?
— Alan Klein. »
Elle me tend un miroir. Je l’attrape maladroitement.
Comme je l’avais deviné, je suis bien un homme, maigre, au crâne rasé. Je découvre tout de même que je suis blond et que mes yeux sont bleus.
Mais c’est toujours le visage d’un inconnu. Je lui rends le miroir. Elle me tend quelques photos, d’un jeune homme aux cheveux blonds et longs.
« C’est moi ? »
Elle acquiesce.
« Je n’avais pas encore la boule à zéro, apparemment.
— Désolée, me répond-elle en souriant. C’est un hôpital psychiatrique, pas un salon de coiffure. Mais vous aviez déjà les cheveux courts avant. Regardez. »
Elle me tend une autre photo, où je suis un peu moins jeune — mais je ne dois pas avoir beaucoup plus de vingt ans, cela dit. L’inconnu de la photo ressemble en effet à l’inconnu du miroir.
« Quel âge j’ai ?
— Vingt-neuf ans, me répond-elle. Trente le trois juillet.
— Et on est le combien ?
— Nous sommes le 30 mai. 2004. »
Bizarrement, j’ai comme l’impression que cette date me surprend. Que je m’attendais à ce que ce soit soit plus tard. Ou plus tôt, peut-être. Enfin, peu importe.
« Donc je suis rentré en 1997 ? »
Je n’ai peut-être plus ma mémoire, mais je suis au moins encore capable de faire une soustraction. C’est déjà ça, certains morceaux de mon cerveau ont l’air de pouvoir marcher encore un peu.
« Oui. En avril.
— Et pourquoi ? »
Elle paraît une nouvelle fois gênée. Elle a peur de me choquer, j’imagine.
« Qu’est-ce qu’il y a ? J’ai tué quelqu’un ou quoi ? »
Elle se mord les lèvres et paraît encore plus gênée. Merde, c’était censé être une blague.
*****
Elle me tend une photo — une fille d’une vingtaine d’années, plutôt mignonne, aux cheveux noirs et longs.
Je secoue la tête.
« Non... je ne vois pas qui c’est... »
Je me mets à pleurer. Elle pose sa main sur mon épaule.
« Alors... je l’ai tuée ? Je suis... un monstre... »
Elle ne répond pas, se contentant de me tapoter l’épaule et de me tenir la main.
« Elle s’appelait Laura, finit-elle par dire. C’était... votre fiancée. On n’a jamais vraiment su ce qu’il s’était passé, mais un soir... »
Elle s’arrête. Je devine que continuer lui est difficile. Mais elle poursuit néanmoins :
« On l’a retrouvée morte. Apparemment, vous l’avez abattue, avant de retourner l’arme contre vous.
— Pourquoi j’ai fait ça ?
— Aucune idée. Vous vous étiez disputés, un peu avant, c’est tout ce que je sais. »
Je continue à sangloter, un moment. Je me demande si je n’aurais pas mieux fait de mourir il y a sept ans.
J’ai rêvé. Je ne sais plus de quoi, mais j’ai l’impression que c’était important important. À vrai dire, en me réveillant, pendant une fraction de secondes, je me demande si je ne suis pas dans un autre rêve.
Pendant une fraction de secondes seulement, parce qu’après, il y a la douleur.
Il faut dire que je n’ai jamais vraiment ressenti de la douleur avant. Ça fait partie des quelques avantages à être un Démon : on est bien informé du fait qu’il y a une fracture ouverte à la jambe gauche, mais on n’est pas obligé d’en tenir compte. L’air de rien, ça change la vie.
C’est quand on n’a plus ce petit avantage qu’on se rend vraiment compte de son intérêt.
Apparemment, ça ne marche plus. Je ne sais pas ce qu’ils m’ont fait pendant que je dormais, mais je déguste au réveil. D’autant plus que je n’avais jamais connu ça avant.
C’est tout le problème de l’anesthésie. Lorsque ça s’arrête, on a toujours aussi mal, mais en plus on n’y est plus habitué. Maintenant, je vous laisse imaginer ce que ça fait quand on n’y a jamais été habitué.
Je reste un temps indéterminé, immobile, à souffrir.
Puis je finis par m’y faire un peu. Assez pour essayer de me relever légèrement et de voir où je suis.
Une cellule. Des barreaux. Une planche en bois en guise de lit. Et une lumière un peu trop intense qui me fait mal aux yeux.
Je fais un effort surhumain pour parvenir à m’asseoir. Au moins, je ne suis pas enchaînée, ai-je le temps de constater avant d’être assaillie par une nouvelle vague de douleur dans la tête. J’ai du me relever trop vite.
J’essaie de prendre une grande inspiration. Ça se calme un peu. Assez pour que je puisse reprendre mon inspection. J’ai toujours les mêmes fringues, maculés de sang et d’urine. Sympa. Je remarque qu’ils m’ont quand même bandé la blessure la plus importante. Je regarde si par hasard ils ne m’ont pas laissé quelques gadgets dans les poches. Non. Ils ne sont pas stupides non plus. Ils m’ont même enlevé mon badge « Deux planches, trois clous, il l’a fait, pourquoi pas vous ? ». Dommage, j’aimais bien le slogan. Surtout qu’en plus de faire joli et d’être amusant et provocateur, il me permettait de crocheter des serrures.
De toutes façons, la porte n’en a pas, elle a l’air commandée électriquement. Et même s’il n’y a pas de gardes, une caméra est pointée sur moi.
Je crois que je ne vais pas pouvoir m’évader. Pas tout de suite, en tout cas.
Je me rallonge sur la planche de bois en essayant d’oublier la douleur. Et, putain, c’est pas facile.
*****
Des bruits de pas dans le couloir me réveillent. Deux types se rapprochent de ma cellule. Ils sont en train d’avoir une discussion animée.
« C’est trop tôt ! » fait une voix de femme. Bizarrement, cette voix me dit quelque chose. Où ai-je bien pu l’entendre ?
« On ne peut pas se permettre de perdre du temps, répond une voix d’homme.
— Tout ce que vous allez obtenir, c’est de la tuer ! »
Merde. Ils parlent de moi, je suppose ? Qu’est-ce que ces enfoirés me réservent ?
Pas besoin d’être voyante, en fait. S’ils ont trouvé comment me faire souffrir, j’imagine qu’ils vont exploiter le filon jusqu’au bout. Génial, j’ai toujours rêvé de rejouer la belle époque de l’Inquisition.
« Ne vous en faites pas pour ça », répond le type, que je n’arrive toujours pas à voir. De toutes façons, je n’ai pas le courage de me lever. « Et n’oubliez pas qu’elle est sous ma responsabilité. »
Soupir de la femme. Elle n’a pas vraiment l’air d’apprécier ce type. Rien que pour ça, elle m’est presque sympathique.
« Je ne l’oublierai pas, Monsieur le futur ex-directeur des BADs », rétorque-t-elle sèchement, avant de repartir dans l’autre direction. Je n’aurai donc pas la joie de connaître son visage. Dommage. Surtout qu’elle me laisse seul avec l’autre timbré.
Je ferme les yeux, et je fais semblant de dormir. Si ce type est seul, autant en profiter.
Les bruits de pas se rapprochent de ma cellule. J’essaye de me préparer mentalement à le mettre à terre, mais ça risque de ne pas être facile étant donné l’état de mon corps.
Bruit de la grille de la cellule qui s’ouvre. Il va vraiment venir me chercher tout seul ? Ou bien il est con, ou bien il y a une arnaque quelque part. Bon, je n’irai sans doute pas bien loin dans mon état, mais si je pouvais prendre ce connard en otage...
D’un autre côté, si c’est un piège...
Il se rapproche un peu. Encore un peu...
C’est le moment ou jamais. Piège ou pas, tant pis, je balance mon bras dans son estomac tout en me relevant, et...
... et je hurle de douleur en m’effondrant sur le sol. Je ne comprends pas ce qu’il m’arrive. J’ai mal. Affreusement mal. Partout. Surtout dans la tête. Comme si mon cerveau allait exploser.
J’imagine que ça nous oriente vers l’hypothèse du piège.
Et pendant ce temps, le connard rigole. Il me donne un coup de pied dans l’estomac, me faisant me tordre de douleur une nouvelle fois.
Puis ça finit par s’estomper un peu. Le type m’attrape par les cheveux et me force à me relever.
« Qu’est-ce que tu espérais faire ? » demande-t-il.
J’essaye de hausser les épaules, mais maintenant j’ai même du mal à faire ça.
« Qu’est-ce que vous espérez faire ? Me torturer ? »
Il sourit. J’ai envie de le lui faire ravaler. Et ses putains de dents avec. Connard. Mais ça attendra. Et de toutes façons, je suis contre la violence. Cela dit, pour lui, je crois que je serais prête à faire une exception.
« Tu n’es pas si bête que tu en as l’air. On veut juste que tu nous donnes l’adresse où se réunissent les autres membres de ton petit clan.
— Et vous croyez que je vais vous la donner ?
— Bien sûr. Tôt ou tard. »
Je ne réponds pas. Il me traîne dans le couloir. J’ai encore mal au crâne. Ils vont me faire encore pire que ce que j’ai eu à l’instant ? Merde.
Putain, quand je pense que j’aurais pu avoir une petite vie tranquille, normale. Mais non. Bonne poire comme je suis, il a fallu que je me mette à faire la maligne. À jouer à défendre les opprimés. À vouloir que tout le monde aient les mêmes droits, que 5% de la population ne possède plus 95% des richesses, que quelques types ne se prennent plus pour Dieu et fassent passer des lois tellement réactionnaires qu’elles nous renvoient quelques siècles en arrière . En bref, à vouloir descendre le système.
Oh, et puis merde, je n’allais quand même pas rester chez moi et faire semblant de ne rien voir ?
Le type me coupe dans ma réflexion en me jetant dans une salle mal éclairée. Je lève les yeux. Ah ouais, ils ont vraiment envie de rejouer les meilleurs scènes de l’Inquisition. Si je n’avais pas si mal, je me croirais dans un mauvais film de série Z.
Un autre type m’attrape. Lui, il est vraiment grave. Il a toute la panoplie, jusqu’au masque de bourreau. Ces barjos ont vraiment une case en moins.
Le bourreau m’oblige à m’asseoir sur une chaise en bois, modèle « quatorzième siècle » avec l’option « sangles gothiques pour attacher les poignets ». D’ici, j’ai une vue sur toute la salle. Il y a une autre chaise, celle-ci avec des pointes. J’espère que ces cinglés ne vont pas me prendre pour une fakir. Il y a aussi un chevalet, plein de cordes, des tas d’outils tranchants et de quoi les chauffer.
Je n’ai rien contre le sadomasochisme, mais là, ça va un peu trop loin. Je veux dire, je préfère quand ça s’arrête aux menottes et à la fessée.
Malheureusement, je ne pense pas qu’ils se contenteront de ça.
Le type des BADs s’approche de moi.
« Sympa, comme ambiance, hein ? Je suis sûr que tu vas adorer.
— Joli travail de reconstitution, je dois l’admettre. Mais ça manque un peu d’originalité. »
Le type sourit, et sort une espèce de télécommande de sa poche. Bizarre, je n’ai pas remarqué de télé.
« Mais si, on a modernisé un peu, réplique-t-il avec sourire mauvais. Admire les bienfaits de l’électronique et de la chirurgie. »
Il appuie sur un bouton. Et je ressens une douleur infernale dans la tête. Je dois résister pour ne pas hurler, parce que ça lui ferait plaisir.
Ça finit par se calmer un peu.
« Maintenant, me dit-il, imagine ce que cela doit donner combinés aux bons vieux outils que tu vois dans cette salle. Je suis bon prince, je te laisse une chance. Où est le qg de ton clan ? »
Mon « clan ». Ben voyons. Comme si j’avais un clan. D’accord, il y a bien quelques types qui en ont marre de ces gouvernements contrôlés par les trusts et les organisations religieuses réactionnaires.
Sauf que je n’ai aucun contrôle sur eux. Il y a un certain nombre d’organisations avec lesquelles j’ai plus ou moins collaboré, mais c’est tout. Il n’y a que certains journalistes pour croire que je suis la leader de tout ça. La vérité, c’est que la plupart du temps, je bosse seule. Avec un ou deux partenaires, à la limite.
Comme si on avait un qg. Notre principal mode de communication reste Internet, malgré tous les contrôles, gouvernementaux ou pas, qui ont été ajoutés ces dernières années. Mais ils m’ont coincée grâce à ça, ils devraient être au courant.
Après, il y a aussi tous ceux qui me trouvent cool, et qui veulent savoir ce qu’ils peuvent faire pour aider. Mais il n’y a pas vraiment d’organisation dans tout ça. J’envoie quelques e-mails cryptés sur des boîtes anonymes, et ils font suivre. J’ai peut-être une certaine influence sur tous ces gens, mais je ne connais rien d’eux.
Bref, même si je voulais parler, je n’aurais pas grand chose à dire.
Mais le moins ils en savent, le mieux c’est. De toutes façons, ces types sont des malades. Je doute qu’ils arrêteraient de s’amuser avec moi si je parlais.
Voyant que je ne compte pas répondre, le connard à la télécommande hausse les épaules.
« Comme tu voudras, me dit-il. Je te laisse entre ses mains, il est plutôt doué. Amusez vous bien. »
Et il s’en va, me laissant seul avec le bourreau.
Je le regarde dans les yeux.
« Joli déguisement, je lui dis. Je ne savais pas que c’était le carnaval. »
Il me touche le visage de sa main gantée.
« Par quoi allons-nous commencer ? » demande-t-il en essayant de se donner une voix impressionnante. Sans succès. Ce type est peut-être un bon bourreau, mais il ferait un mauvais acteur. « Ils m’ont demandé de ne pas trop toucher au visage pour l’instant, à cause des photos, ajoute-t-il. Dommage.
— C’est con, je voulais justement me faire faire un lifting. »
Il ouvre un tiroir et sort un petit dispositif métallique qui ne me plaît pas beaucoup.
D’une main, il me force à ouvrir la bouche et de l’autre il m’insère l’engin, et s’en sert pour m’écarter les dents.
« Heureusement, dit-il, personne ne va regarder les dents de trop près.
— ’a la ’eine, ’ai é’é ’ez le ’en’is’e y’a ’a ’on’emps. »
J’essaie de ne pas montrer que je suis morte de trouille. Quitte à souffrir, autant ne pas lui donner ce plaisir.
« Je vais commencer par celle du fond, je ne voudrais pas qu’on vous voit édentée.
— ’est ’en’il. »
Il sort un scalpel qu’il me met dans la bouche. J’essaie de respirer lentement, de fuir la douleur.
C’est au moment de l’incision que je me rends compte que ça ne marche pas. Je ne hurle pas, parce que le truc qui m’écarte les dents m’en empêche, mais le cœur y est.
Et ça n’est que le début. Je sens le sang couler dans ma bouche, dans ma gorge. J’étouffe.
Note pour plus tard : une fois que je me serais mesquinement vengée du boss des bads, faire de même avec ce type.
Le bourreau ne s’arrête pas là, et sort une pince. Il me triture la molaire, chaque petit mouvement me faisant encore plus souffrir que le précédent. J’essaie de penser à autre chose, comment la lumière de la salle se reflète sur le bois, quel type de bois ça peut bien être, où devait se trouver cet arbre avant qu’on ne le coupe...
Mais j’ai mal. Trop mal. J’essaie de ne pas le montrer, mais je crois que je n’y arrive pas. Je me mets à pleurer. À espérer qu’un tremblement de terre de magnitude 8 va tous nous enterrer et mettre fin à mes souffrances, ou qu’une météorite va s’abattre sur le bâtiment, n’importe quoi.
Finalement, alors que j’en arrive à la conclusion que ce type passera peut-être bien avant le boss des BADs lorsque je leur ferai payer ce qu’ils m’ont fait subir, je m’évanouis.
J’essaye de manger un peu, mais le plateau-repas ne me tente pas beaucoup. Je dois être un peu difficile. Ou alors peut-être que la nourriture est vraiment mauvaise. Peu importe.
Claire revient dans ma cellule à la porte transparente, toujours accompagnée d’un gorille. Je comprends maintenant, cela dit, pourquoi il y a tant de mesures de sécurité. Même si je ne dois plus être très dangereux dans mon état.
Elle vient s’asseoir à côté de moi. Je la regarde un instant, puis retourne à ma nourriture, l’esprit absent.
« Les gens peuvent changer, en sept ans », me dit-elle finalement.
Je me contente de hausser les épaules.
« Je ne sais pas, lui dis-je au bout d’un moment. Je ne me rappelle même pas l’avoir tuée, je dois dire. »
Elle ne répond pas.
« Peut-être que c’est mieux ainsi, finalement.
— Je ne sais pas. »
Je hausse les épaules, une nouvelle fois. Une pensée me taquine, depuis quelques temps, mais je n’ose pas la formuler.
« Peut-être... finis-je par dire. Peut-être que je ne l’ai pas vraiment tuée ? »
Je regarde sa réaction. Elle n’a pas l’air surprise. J’imagine que les manuels de psychotrucs prédisaient ma question.
« Écoutez, me répond-elle finalement. Ce n’est pas en rejetant le passé que vous irez vers l’avenir.
— Quel avenir ? Celui de rester dans une chambre de trois mètres sur deux jusqu’à la fin de mes jours ? »
Elle soupire.
« Écoutez, je dis, je veux dire... d’après ce que vous dites, on ne sait pas ce qu’il s’est vraiment passé, pas vrai ?
— Si, on sait ce qu’il s’est passé, me répond-elle d’une voix douce. Votre oncle vous a vu, Alan. On ne sait pas pourquoi vous l’avez tuée, c’est tout. Mais vous l’avez tuée. Vous devez l’admettre. Fuir la réalité ne vous mènera nulle part.
— Je suppose que vous avez raison », je dis en soupirant.
Avant de me remettre à pleurer.
Au moins, ce réveil est un peu moins désagréable que le premier. Je suis allongée sur quelque chose de confortable, en tout cas beaucoup plus que ce que j’ai connu ces dernières heures. Et malgré une douleur lancinante dans mon crâne et à ma mâchoire, ça reste un net progrès par rapport à mes derniers instants éveillée.
J’ouvre les yeux. Une salle aux mur blancs. Apparemment, je suis sur un lit d’hôpital. J’essaie de bouger une main, mais mes poignets, comme mes chevilles, sont sanglés aux barreaux. De toutes façons, je ne suis pas en état de tenter une évasion.
« Tiens, on dirait qu’elle s’est réveillée », fait une voix familière.
J’essaie de tourner la tête, ce qui déclenche une nouvelle explosion de douleur. J’arrive quand même à apercevoir le type des bads qui m’a arrêtée hier. Si c’était bien hier. Je n’ai aucune idée de combien de temps a pu s’écouler entre le moment où ils m’ont endormie et celui où je me suis réveillée dans ma cellule.
« Je croyais les démons plus costauds, lance-t-il. Tomber dans les pommes au bout de quelques minutes, je suis déçu.
— Qu’est-ce que vous m’avez fait ? Pourquoi j’ai mal comme ça ?
— C’est un rituel des Sages. Pratique. En plus, on ajoute une petite puce dans le crâne qui provoque un pic de douleur en cas de mouvement brusque. Ou via télécommande. Ça évite les évasions. »
Alors, ce sont les mouvements brusques qui déclenchent la douleur ? Je suppose que ça explique certaines choses.
Et j’aurais du me douter que les Sages se cachaient derrière tout ça.
Les Sages, c’est les nouveaux dirigeants du monde. Ceux qui sont arrivés au pouvoir quand le Bien a battu le Mal. C’est grâce à eux, dit-on, que ce terrible fléau a été éliminé. Ce sont eux, en tout cas qui en ont aussi profité pour redonner de la force aux bonnes vieilles valeurs morales que Satan avait mis à bas.
Les Sages, ce sont les types qui se prennent pour les envoyés de Dieu sur ce bas monde. Et le pire, c’est qu’ils ont sans doute raison. En fait non, le pire, c’est que la quasi-totalité des gouvernements suit leurs conseils et leurs injonctions à la lettre.
Grâce à eux, depuis les années 10, on a fait un formidable bond en arrière. Il ne leur a fallu que quelques dizaines d’années pour détruire les quelques progrès du siècle passé : plus de sexe avant le mariage, l’homosexualité considérée comme un crime, j’en passe et des meilleurs.
« Quand je me serais tirée d’ici, je dis sans grande conviction, quelqu’un va devoir payer pour ça.
— La vengeance, toujours la vengeance. Tu devrais te résigner et reconnaître tes pêchés. »
Je secoue la tête.
« Mon seul pêché, c’est de ne pas avoir emmené assez d’explosifs pour tous nous faire sauter.
— Tu ne penses pas ce que tu dis, j’en suis sûr.
— Pourquoi je ne le penserais pas ? Au moins je serais morte, et je n’aurais pas à souffrir pour vos beaux yeux.
— Personnellement, je n’étais pas pour ces séances de torture, me répond le type d’un air gêné.
— Oh. Ça me soulage énormément. »
Il hausse les épaules.
« Ouais. Je comprends. Peut-être que j’aurais mieux fait de te noyer, hein ? »
Je ne réponds pas. Il soupire. Manifestement, il a l’air gêné de me voir dans cet état.
« Allez, je te ramène, me dit-il.
— Ce n’est plus ton patron qui s’occupe de moi ? Je suis déçue.
— Il est en train de faire le malin devant la télévision, il ne peut pas être partout à la fois. Tu peux marcher ou il va falloir que je te porte ? »
Je lui jette un regard mauvais.
« Je peux marcher. »
Enfin, j’espère.
Il me détache du lit, mais me repasse une paire de menottes aux poignets. Je me rends compte avec une certaine surprise que je suis, en effet, toujours capable de marcher. Pas trop vite, parce que sinon ça me fait méchamment mal, mais bon, c’est déjà ça.
« Tu t’appelles comment, au fait ?
— Kevin. »
Je hoche la tête. Kevin ouvre une porte, et on débouche dans un couloir à peu près vide.
Bon, il n’a pas l’air gêné que je le tutoie, et il m’a dit son prénom. J’imagine que ça fait presque de nous des intimes. Il est donc temps de lui demander :
« Tu attaches beaucoup d’importance aux bads ? »
Il a l’air désorienté par la question.
« Pourquoi tu me demandes ça ?
— Je ne sais pas. Tu es armé, et il n’y a pas grand monde, finalement. Tu pourrais me sortir d’ici. »
Il sourit, manifestement surpris par ma proposition.
« Et pourquoi je ferais une chose pareille ?
— Parce que ce sont des connards finis et que si tu ne fais rien, ils vont me torturer lentement jusqu’à ce que j’en crève ? »
Il me traîne dans un autre couloir. Une grille s’ouvre et se referme sur notre passage. Apparemment, même si on ne croise pas grand monde, on reste surveillé.
« Ce serait plutôt compliqué de te sortir de là, me répond-il finalement. Et puis, je perdrais mon job. »
La grille de la cellule s’ouvre. Il me pousse dedans. Puis la grille se referme. Je m’assois sur la planche qui me sert de lit. On dirait que ma tentative de charme a échoué.
Je suis vexée.
« Vous savez », lui dis-je en décidant de me remettre à le vouvoyer pour lui montrer qu’il a raté une occasion inespérée qui ne se représentera pas de si tôt, « je crois que vous auriez vraiment mieux fait de m’aider à sortir d’ici.
— Vraiment ? Et pourquoi donc ? »
Je souris légèrement.
« Parce que maintenant que je suis arrêtée, ça vous fera un prétexte de moins pour tabasser les gens un peu récalcitrants ou qui osent émettre quelques doutes sur la légitimé de votre unité ou sur celle des Sages. C’était tellement facile, hein, de les accuser de complicité. Vous allez faire quoi, maintenant ? Les brûler pour hérésie ? Ou alors trouver quelqu’un d’autre ? Ça sera quoi, la suite ? Les noirs ? Les rousses ? Les païens ? Les homos ? »
Il secoue la tête, l’air sceptique.
« Il faut bien des lois, même si ça ne plaît pas aux démons.
— Lois ? Quelles lois ? » Je me lève vigoureusement, mais le fait que mon cerveau manque d’exploser après cette manœuvre coupe un peu ma tirade. « Torturer quelqu’un qui n’a fait que des dommages matériels parce qu’elle a eu le malheur d’avoir un parent démoniaque, c’est prévu par la loi ? »
Il secoue la tête, l’air à nouveau gêné.
« Je sais. Ce qui t’arrive n’est pas très juste. Je pense que tu es quelqu’un de correct. »
Je me rassois, doucement. Correct ? Hmmph.
« Je dois prendre ça comme un compliment ?
— Je ne sais pas, répond Kevin en souriant. Je veux juste dire que tu es différente de tes comparses.
— Non, je réponds en secouant la tête. Peut-être que si vous ne les aviez pas chassés si violemment on aurait pu discuter, vous ne croyez pas ? »
Il n’a pas l’air convaincu, mais je peux le comprendre : en toute honnêteté, je dois reconnaître qu’il y avait aussi de sacrés enfoirés chez les démons. Enfin, sacrés, c’est une façon de parler. Je ne dirais pas qu’ils étaient définitivement mauvais, mais le problème, lorsqu’on ne ressent pas la douleur et qu’on est plus ou moins immortel, est que l’on a tendance à avoir facilement recours à la violence et à ne pas considérer la vie comme quelque chose de fondamentalement très important. Et quand on reçoit une balle dans le crâne, c’est plutôt dur d’essayer de se mettre à la place de l’assassin et de considérer qu’il n’a pas un si mauvais fond que ça.
Et je ne parle même pas des dirigeants, qui étaient aussi pourris que les dirigeants des forces du Bien.
Il faut dire qu’en général, je n’aime pas les dirigeants. J’ai déjà dit que j’avais un côté anarchiste ?
« Tu sais pourquoi je me suis engagé dans les bads ? me demande-t-il finalement.
— Pour pouvoir tabasser les types dont la tête ne vous plaît pas en toute impunité ?
— Non, me répond-il en me jetant un regard mauvais. Mes parents sont morts dans l’explosion d’un bâtiment qu’un démon avait piégé. »
Voilà ce que je voulais dire par le recours facile à la violence.
Je secoue la tête.
« Juste par vengeance, alors ? Vous auriez peut-être du vous résigner et accepter vos pêchés, non ? »
Il paraît blessé par ma remarque. Il commence à s’écarter.
« Attendez, je lui dis après m’être un peu calmée. Je suis désolée. Vraiment. Je comprends votre ressentiment, mais...
— Mais tu refuses d’accepter que tes amis sont des ordures qui n’ont aucune humanité ? »
Je reste surprise, surtout du ton avec lequel il m’a répondu.
« Non ! Bien sûr que non ! Il y avait des ordures parmi les démons, OK, et ils n’étaient certainement pas mes amis, ce n’est pas le problème. Maintenant, ouvrez les yeux, votre unité a fait un boulot d’Enfer et il n’y en a plus. Je suis peut-être la dernière, parce que votre putain de système de détection ne marchait pas sur moi. Par contre, personne n’a parlé de supprimer les lois fascistes qui avaient été introduites soi-disant pour lutter contre les Démons ! »
Kevin ne répond pas. Il se contente de soupirer.
« Personne sauf toi, n’est-ce pas ? »
C’est la voix d’une femme, la même que j’avais déjà entendue tout à l’heure. Je ne l’ai pas entendue arriver. Ma tirade devait monopoliser mon attention. Je tourne la tête, et découvre une jeune femme blonde à la beauté angélique. Maintenant que je la vois, il ne me faut pas longtemps pour la reconnaître. C’est Anaëlle, une des Sages. Alors comme ça, ils ont envoyé quelqu’un pour venir me voir en personne ? Je suppose que je devrais en être honorée.
« Ouais, dis-je finalement. Et quelques autres. Mais pas de ceux qu’on écoute. Quand on a ce genre de discours, on n’est pas très médiatisé. Sauf quand on pose des bombes. »
Anaëlle hoche la tête. Elle fait un signe à Kevin, qui la salue d’un air respectueux avant de s’en aller.
« Bien, dit-elle. Nous voilà en tête à tête. »
Je hausse les épaules.
« Ouais. Vous me voulez quoi ? »
Elle sourit. Un sourire bienveillant, pour une fois. Il faut dire aussi qu’Anaël est censé être l’Ange de l’amour. Ou un truc dans le genre. Je ne sais pas trop à quel point ça correspond à Anaëlle, cela dit. Les Sages entretiennent le mystère là-dessus. Ils ont tous des noms d’anges, mais je ne suis pas certaine que ça en soit vraiment.
« Je venais m’excuser, me dit-elle. C’est à cause de moi que tu souffres comme ça. »
Je hausse les épaules, comme si ça ne me gênait pas, alors que j’ai toujours l’impression d’avoir le crâne dans un étau.
« Oh, ça, dis-je. Je commence à m’y faire. Ce serait presque supportable sans votre puce et votre inquisiteur d’opérette. Ça va durer combien de temps ?
— Tant que tu seras dans ce corps. »
C’est un avantage à être un Ange ou un Démon. Théoriquement, on peut changer de corps comme de chemise. Nous sommes des être immatériels, appartenant à d’autres dimensions. Lors de nos séjours sur Terre, nous créons une enveloppe ou nous en volons une. Rarement le second cas, d’ailleurs : pour peu qu’il y ait un problème et que l’âme de l’ancien occupant reste, c’est un coup à devenir schizo.
Ça, c’est pour la théorie. En pratique, la « porte » permettant de passer de l’Enfer à la Terre est fermée depuis quelques dizaines d’années. Il faut reconnaître un truc, c’est que l’alliance de l’église avec les grands trusts, même si elle pouvait sembler contre-nature, a permis de faire avancer la recherche de façon nettement plus rapide et efficace qu’auparavant. Enfin, dans des domaines particuliers, évidemment.
Bref. Tout ça pour dire que maintenant, quand un démon se fait dessouder, il peut dire définitivement adieu à cette bonne vieille planète bleue.
Du coup, ce corps sera certainement mon dernier. Bah.
« Oh. Pas très grave, alors, dis-je finalement. Ça va durer quoi, trois jours ?
— Tu ne devrais pas sous-estimer notre « inquisiteur d’opérette », comme tu dis. Il n’en a pas l’air, mais il sait garder les gens en vie. »
Je secoue la tête, sceptique.
« Je ne sais pas. En tout cas, c’est un mauvais dentiste. En plus, ce n’est pas la bonne dent qu’il m’a arrachée. Sérieusement, vous espérez quoi ? Me faire parler ? »
Anaëlle paraît réfléchir un moment, avant de hausser les épaules.
« Personnellement ? Non. Je pense que tu ne sais pas grand chose d’intéressant, et que tu es plus têtue qu’une mule. Mais tout le monde n’est pas de mon avis, malheureusement. »
Je hausse les épaules à mon tour. Je dois bien reconnaître qu’elle est plus maligne que les autres.
« Vous devriez me dire les noms. Comme ça, je saurais sur qui je dois me venger. »
Elle éclate de rire.
« Tu comptes te venger ? me demande-t-elle, visiblement amusée.
— Ouais. Je ne sais pas encore si je vais pouvoir faire ça de façon non-violente, mais je vais essayer.
— Et tu comptes t’échapper comment ? Tu es au courant que le rituel qui t’as permis de ressentir pleinement la douleur t’a aussi privé de tes pouvoirs ? »
Ah. Je ne savais pas. Bah. C’est un truc très surfait, je trouve, les pouvoirs des démons.
Prenez l’invisibilité, par exemple. Ça agit sur l’esprit des gens et fait qu’ils se comportent comme si vous n’existiez pas. En théorie, c’est génial. Sauf qu’en pratique, pour peu qu’il y ait un groupe assez important, il y a toujours un gars qui, pour une raison ou une autre, sera « immunisé » à ce truc et cassera l’effet du sortilège en vous pointant du doigt. En plus, ça n’agit pas sur l’électronique. Il suffit qu’un type vous regarde via une caméra et un écran et tout ça tombe à l’eau. Bref, en tant que voleuse et terroriste, je vous le dis : ne comptez pas là-dessus.
Il y a la téléportation, aussi. C’est génial. Des types croient vous coincer et, hop, vous êtes ailleurs. Sauf que c’est vachement dur à faire, en réalité. Il faut une atmosphère propice, calme, sombre, à la bonne température... Et même là, ce n’est pas sur que ça marche, et vous n’iriez pas bien loin. Et si ça marche, vous avez une chance sur deux de mal vous rematérialiser. Et même si, par miracle, ça réussissait et que vous arrivez au point B entier, vous pouvez dire adieu à votre petit-déjeuner.
Il y en a des tas d’autres, qu’il faut des années d’expérience pour maîtriser. Mais le principe est le même pour tous : c’est toujours plus simple de se débrouiller sans.
Enfin, je pense peut-être ça parce que je n’ai jamais été capable d’en maîtriser le moindre. Mais toujours est-il que ne plus en avoir ne me gêne pas tant que ça.
« Et sinon, vous essayez vraiment de me faire croire que vous vous êtes déplacée juste pour vous excuser ? »
Elle sourit une nouvelle fois.
« Tu vois juste. D’autres raisons m’amènent ici.
— Lesquelles ?
— D’abord, j’aimerais discuter avec toi des conséquences de ton arrestation.
— Quoi ? je demande, en haussant les épaules. Je vais prendre cher pendant quelques jours, ou peut-être un peu plus si votre bourreau est aussi bon que vous le dites. Qu’est-ce qu’il y a d’autre à dire ? »
Elle soupire et me regarde d’un air agacée.
« Je ne pensais pas à toi. Je suis navrée de ce qui t’arrive, mais je pensais à ce qu’allaient faire tes fanatiques.
— Je n’ai pas de fanatiques. Vous savez très bien que c’est de la désinformation.
— Vraiment ? Il y a déjà eu une manifestation contre ton arrestation. »
Je suis surprise. Je ne pensais pas que des gens se mobiliseraient pour moi. Pas si vite, en tout cas. Il faut dire que depuis les années 10, les manifestations « subversives » sont interdites et généralement sévèrement réprimées.
« Ah ? Et il y a besoin d’être fanatique pour manifester contre le fait qu’une personne qui a juste causé des dégâts matériels soit torturée ?
— Tu es un démon, je te rappelle. Et fanatique ou pas, peu importe le terme. Il va y avoir d’autres réactions.
— Et alors ? Si ça vous gêne, vous n’avez qu’à me relâcher. »
Elle secoue la tête, paraissant à nouveau agacée.
« Ce n’est pas une option, et tu le sais bien. Je vais être honnête. Je t’aime bien. On est peut-être ennemies, mais au moins tu n’as, à ma connaissance, tué personne. Je ne voudrais pas qu’il y ait des effusions de sang à cause de ton arrestation. C’est tout. »
Je souris. Parce que bientôt, s’il y a des effusions de sang, ça va être de ma faute. C’est vrai, quoi, je n’aurais pas du me laisser arrêter.
« Renvoyez vos maniaques de la gâchette, ce serait le plus simple, non ?
— Ça n’empêchera pas un type de poser une bombe pour te venger. »
Je hausse les épaules.
« Conneries. J’ai toujours été non violente. Je l’ai toujours dit. Je ne veux pas être vengée. Pas comme ça, en tout cas. »
Elle sourit à son tour.
« Je n’ai pas dit que tu voulais l’être. Je dis juste que des types pourraient être tentés d’agir de façon un peu irréfléchie. Je voudrais juste que tu refasses passer un message pour qu’on évite ce genre de choses. Ni toi, ni moi ne voulons que ça n’arrive.
— D’accord. Amenez une équipe télé, je suis prête à prendre des interviews. Et pas de problème, je vais inciter les gens à rester calmes et à retourner à l’église. Je peux me changer, avant ? »
Elle jette un coup d’œil à mes fringues.
« C’est vrai que tu en aurais bien besoin... Mais désolée, je n’ai pas pensé à ça.
— Dommage. J’aurais bien aimé prendre un bain, aussi, et manger quelque chose. »
Elle sourit à nouveau, et met la main dans son sac. Elle en sort un récipient avec une paille.
« Ça, j’y ai pensé. De la glace, il paraît que c’est bien quand on s’est fait arracher une dent. »
Elle me tend le milk-shake. Je l’attrape avec mes mains menottées et le regarde d’un air sceptique.
« Il y a un piège ?
— Tu crois quoi, que je vais t’empoisonner ? »
Non. Ça n’aurait pas de sens. Pas assez douloureux.
Je glisse la paille dans ma bouche et aspire. Juste du milk-shake. Goût chocolat. Plus très très froid, mais vu que c’est la première chose que je peux avaler depuis ce qui me paraît être une éternité, je ne vais pas me plaindre.
« Merci, je dis au bout d’un moment. Ça fait du bien. Vous êtes vraiment gentille ou il y a un truc derrière ?
— Je suis vraiment gentille, me répond-elle en souriant.
— Ouais, dis-je entre deux gorgées. Vous êtes du genre à soigner les petits oisillons qui ne peuvent plus voler, hein ? »
Elle éclate de rire. La métaphore a l’air de lui plaire.
« Il y a un peu de ça, je suppose.
— Ouais. Bien sûr, s’ils ne peuvent plus voler, c’est parce que vous leur avez coupé les ailes, mais ça, c’est juste un détail, hein ? »
Elle secoue la tête.
« Tu m’en veux, hein ?
— Non. J’essaie de comprendre, c’est tout. »
Elle paraît hésiter un moment. Puis elle hausse les épaules.
« On est dans des camps différents. Mais je te respecte. Je pense que tu ne mérites pas de souffrir inutilement. »
Je hoche la tête, sceptique. Vraiment ? Dans ce cas, ce n’était peut-être pas la peine de me « permettre » de souffrir. Mais bon, peut-être qu’elle n’avait pas le choix non plus...
« Moi aussi, j’ai une question pour toi », me dit-elle alors que je suis sur le point de finir le milk-shake.
Je relève la tête, et je la regarde. Je lui fais signe de continuer.
« Tu n’as aucune chance de t’en tirer. Tu sais que tu vas mourir dans des souffrances affreuses. Mais pourtant, tu continues à sourire et à parler de ce que tu feras quand tu seras sortie. J’ai l’impression que tu continues à garder espoir. Je me trompe ? »
Je souris en enlevant la paille de ma bouche.
« Bien sûr. Je sais bien que je n’ai aucun espoir. Je suppose que c’est juste parce que je reste, fondamentalement, humaine.
— Je ne comprends pas.
— Vraiment ? C’est pourtant simple. Tous les humains vont mourir un jour. Ils n’ont aucun espoir d’y échapper. Pourquoi est-ce qu’ils ne se suicident pas directement ? Ils souffriraient moins, après tout. La vie est un combat perdu d’avance.
— Je vois. Mais je ne suis pas d’accord, ajoute-t-elle en souriant. Les humains ont un espoir. Que ce soit la vie après la mort ou simplement l’espoir d’avoir laissé une marque sur ce monde... »
Je hausse les épaules.
« Pareil pour moi, alors. J’ai toujours une chance sur un milliard de pouvoir sortir vivante d’ici, ou celui de laisser une marque sur mon bourreau, qui racontera peut-être à ses petits enfants comment celle qu’il torturait continuait à faire des blagues nulles plutôt que d’avouer ce qu’elle ne connaissait pas. »
Anaëlle secoue la tête.
« Non, répond-elle. Ce n’est pas pareil... Je veux dire, là, c’est dérisoire...
— Plus que pour les autres ? Tu es sûre ?
— Oui. Bien sûr, n’importe qui sait qu’il va mourir, mais il s’attend à avoir un certain nombre de plaisirs avant, à avoir un peu de bonheur... toi, tu n’as que la torture devant toi. Alors pourquoi ? »
Je souris une nouvelle fois.
« Quitte à crever dans d’atroces souffrances, autant le faire avec style. Ça te va, comme réponse ?
— Non, mais peu importe. On la fait, cette interview ? »
Je hausse les épaules.
« Je ne vois toujours pas d’équipe de télévision.
— Certes, » me dit-elle en sortant une petite caméra numérique de son sac, « mais ça te gêne vraiment si ça fait un peu amateur ? »
Les lumières s’allument alors que je ne me suis toujours pas endormi. Je me retourne dans le lit et me cache les yeux avec une main.
« Alan ? me fait Claire.
— Hmmmm ?
— Il y a quelqu’un qui voudrait vous voir.
— Maintenant ? »
Elle acquiesce. Je soupire.
Une nouvelle fois, le gorille m’aide à me mettre dans le fauteuil.
Nouvelle balade à travers les couloirs glauques avant de m’amener dans une petite salle. Cette fois-ci, une vitre me sépare de mon interlocuteur, avec une espèce de téléphone pour qu’on puisse se parler, comme dans les films.
Je bouge le fauteuil jusqu’au combiné.
Avant de le décrocher, je regarde le type derrière la vitre. Il s’agit d’un asiatique d’une trentaine d’années aux cheveux longs et à l’air plutôt sportif. Plutôt mignon, aussi. Évidemment, son visage ne me dit rien.
Je finis par décrocher.
« Salut, Alan, me dit-il. Je suppose que tu ne te souviens pas de moi ? »
Je secoue la tête.
« Je m’appelle Takeshi, me dit-il. On était amis.
— Ah, dis-je sans conviction.
— Tu vas bien ? »
Je hausse les épaules.
« Je ne sais pas, lui dis-je finalement. Je n’arrive pas à me tenir debout, je ne me rappelle rien avant ces dernières vingt-quatre heures et j’ai tué ma petite copine — dont je ne me souviens plus. À part ça, ça va. »
Je le vois soupirer. Je m’en veux un peu de lui avoir répondu si sèchement.
« Tu sais, me dit-il finalement, je n’ai jamais pu croire que tu avais tué Laura.
— Je crois qu’il faut pourtant se rendre à l’évidence. Je l’ai tuée, et je me suis tué aussi. Dommage que je me sois raté. »
Il secoue la tête.
« Tu aimais Laura plus que tout. Tu étais plutôt... je veux dire... c’était pas ton genre.
— Mais l’enquête a montré que c’était moi.
— L’enquête ? Il n’y a jamais eu de vrai enquête. Je veux dire... les flics n’ont jamais pu t’interroger.
— Mais mon oncle m’a vu, non ? »
Il hausse les épaules.
« Il a découvert les cadavres, c’est tout. Je veux dire... je sais que tu voudrais peut-être enterrer toute cette sombre histoire, mais... si tu retrouvais la mémoire...
— Et si je l’ai vraiment tuée ? Est-ce que je veux vraiment m’en souvenir ? »
Il hausse les épaules, avec un léger sourire.
« Je ne sais pas. Au moins, tu serais sûr. Ce serait peut-être moins dur. »
Il reste silencieux quelques instants, avant de reprendre :
« Je suis désolé, je n’aurais pas du te parler de ça alors que tu viens de... d’émerger.
— Non. Ça va. Mais je voudrais savoir... quel genre de type j’étais ?
— Je ne sais pas... tu étais... gentil. Parfois plutôt timide, mais gentil. Calme. Pas violent. »
Je souris, un peu gêné.
« On était de bons amis, tous les deux ?
— Ouais.
— J’ai une question... indiscrète.
— N’hésite pas.
— Est-ce que j’étais attiré par les hommes ? »
Je vois qu’il manque de s’étrangler. Puis il finit par répondre, visiblement amusé :
« Non. Pas à ma connaissance, en tout cas. Pourquoi ? »
Je souris, gêné.
« J’sais pas. Comme ça. »
Il secoue la tête.
« Attends, ne me dis pas que tu es attiré par... » Il pointe son doigt vers lui même.
Je souris une nouvelle fois. Je me demande si je ne rougis pas un peu.
« Ça te choque ?
— Je ne sais pas. Mais venant de toi, ça fait bizarre. »