Noir & Blanc, version 0.3.1— 2 avril 2008
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Cette nouvelle est une fiction. Les personnages et les situations décrits dans cette histoire sont purement imaginaires. Toute ressemblance avec des personnages ou des événements existant ou ayant existé ne serait que pure coïncidence.
Enfin, pure, pure, peut-être pas pure à 100%. Tout n’est pas blanc ou noir, hein ?
Dans les films, démarrer une voiture sans en posséder les clés est quelque chose de facile. On casse une vitre d’un coup de poing, et puis on se baisse sous le volant, on branche deux fils ensemble, et c’est parti. Et encore, ça c’est quand elle n’a pas été laissée la porte ouverte avec la clé derrière le pare-soleil.
Laura avait bien réussi à crocheter la serrure : ça, c’était du gâteau. Mais elle galérait depuis plus de dix minutes pour essayer de la faire démarrer.
Il faut dire que les voitures, ça n’était pas son truc. Pourtant, elle aurait pu ouvrir à peu près n’importe quelle porte en quelques minutes. Au pire, il suffisait de mettre un peu d’explosifs, et ça marchait partout, ou presque. Bien sûr, techniquement, on pouvait aussi appliquer la méthode des explosifs sur les voitures, et elle l’avait d’ailleurs fait un certain nombre de fois, et c’est vrai que ça défoulait, mais ce n’était pas comme ça qu’on pouvait aller d’un point A à un point B.
Tandis que Laura commençait à déprimer et à envisager de rentrer en stop, une magnifique Ferrari s’est garée juste devant elle. Un cadeau du ciel, ou techniquement, peut-être pas du ciel, mais peu importe.
Le type — un gars bien habillé, plutôt jeune par rapport à la moyenne d’âge des propriétaires de ce genre de voitures — a fermé la portière et l’a verrouillée avec un « bip-bip » qui a fait clignoter les phares, avant de ranger les clés dans sa veste.
Laura a mis ses lunettes de soleil, ouvert la porte, et est sortie juste à temps pour croiser le propriétaire du bel engin.
Elle a trébuché, manqué de tomber, et a du se rattraper au riche monsieur.
En arborant son sourire le plus charmant alors qu’il plongeait son regard vers son décolleté, elle lui a expliqué qu’elle était désolée, passez une bonne journée, au revoir.
Le type a fait quelques pas, un peu hébété, avant de se retourner. Il s’est dit que cette fille avait un beau petit cul. S’il n’avait pas été si pressé, il lui aurait bien proposé de faire un tour dans sa voiture.
C’est quelques pas plus loin qu’il a entendu le « bip-bip » de cette dernière, qui se rouvrait. Laura ne trouvait pas spécialement qu’elle avait un beau petit cul, surtout qu’elle ne le voyait pas souvent, mais elle avait effectivement envie de faire un tour en Ferrari.
*****
À une centaine de mètres de là, dans une église, le curé, qui s’appelait Johnatan Delaur, et qui se trouvait être mon oncle maternel, était allongé dans une flaque de son propre sang, un couteau planté dans l’estomac.
Dans un film, il aurait peut-être écrit le nom de l’assassin avec son sang. Et, s’il l’avait fait, ça aurait sans doute un peu accéléré l’enquête qui allait être menée.
Mais il ne s’agissait pas d’un film et il n’a pas laissé d’indices. Je ne pense pas qu’on puisse lui en vouloir. Il pensait sans doute à autre chose.
Quoiqu’il en soit, la Mort est venue le faucher quelques minutes après, au moment même où Laura appuyait sur l’accélérateur et lâchait les cinq cents chevaux de son nouveau jouet sur l’autoroute.
Bon, peut-être pas exactement au même moment, je n’en sais rien, et, finalement, ça n’a pas une grande importance.
*****
Deux jours plus tard, je jetais une poignée de terre sur son cercueil. Celui de mon oncle, je veux dire, pas de Laura. À ce moment là, elle était toujours vivante, et n’était pas encore venue perturber ma petite existence tranquille.
J’aurais probablement dû laisser couler une larme. Être bouleversée. Mais, en vérité, on n’était plus très proche. On ne l’avait même jamais vraiment été.
« Mademoiselle Delaur ? » a demandé quelqu’un alors que je m’apprêtais à repartir.
Je me suis tournée, et j’ai aperçu un homme entre deux âges qui commençait à perdre ses cheveux sur le haut du crâne.
« Oui ?
— Lieutenant Robert Lachon, a fait le type en me tendant la main. Je suis désolé pour votre oncle. Je pourrais vous dire quelques mots ? »
J’ai hoché la tête, lui ai serré la main, et on s’est écarté un peu du reste des personnes venues assister à l’enterrement. Il y avait pas mal de monde, parce que c’était un petit village où tout le monde ou presque connaissait le curé.
« Si j’ai bien compris, a dit le lieutenant Robert Lachon, vous êtes policière à Paris, c’est ça ?
— Ouais. Depuis quelques mois.
— Je suppose que je peux vous en dire un peu plus sur ce que l’on a découvert, alors ? »
J’ai haussé les épaules. Honnêtement, je ne me sentais pas vraiment concernée. Comme si le type qui s’était fait tuer avait été un inconnu complet. Peut-être que c’était le contrecoup. Ou peut-être que je n’en avais vraiment rien à foutre, pour être honnête.
« Allez-y, ai-je tout de même fini par répondre.
— On a éloigné l’hypothèse d’un vol qui aurait mal tourné. Rien n’a disparu. On ne sait pas encore grand chose, mais... »
Le flic s’est arrêté, hésitant manifestement à continuer.
« Mais quoi ? ai-je demandé.
— Apparemment, Lumière Blanche enquêterait aussi », a-t-il lâché.
Je suis restée silencieuse un moment, à digérer l’information. Lumière Blanche, comme vous le savez sans doute, est une organisation plus ou moins affiliée à l’Église et qui a pour Mission sur Terre d’éradiquer les démons. Elle travaille régulièrement en coopération avec la police pour les affaires les concernant, ainsi que les autres créatures maudites comme les vampires, et elle les ramène généralement dans l’Enfer qu’elles n’auraient jamais du quitter.
Mais ces affaires sont plutôt rares. Il n’y a pas des millions de démons, et ils évitent en général de tatouer leur condition sur leur front.
Enfin, chez nous, évidemment. C’est très différent dans les pays où c’est le Mal qui est au pouvoir. Je ne sais pas trop comment ça se passe là-bas. Ils ont peut-être une Obscurité noire qui traque les curés, je n’en sais rien.
En tout cas, si Lumière Blanche se mêlait de ça, c’était probablement qu’ils supposaient que l’assassin de mon oncle n’était pas un humain.
Bon, et alors, me suis-je demandée, qu’est-ce que ça changeait ? Johnatan Delaur, quand il était plus jeune, avait éliminé plus d’une créature infernale. Que ce soit un voleur qui l’ait tué pour éliminer un témoin, ou un démon par vengeance ou parce qu’il portait la soutane, le résultat était le même : il était mort.
Je n’avais aucune envie de faire des heures supplémentaires, y compris pour enquêter sur mon oncle.
*****
La plage était ensoleillée, et pleine de monde, ce qui n’est finalement pas si rare pour une plage de la côte d’azur en plein mois d’août. La plupart des gens étaient occupés à bronzer, à se baigner, à jouer au ballon ou à pratiquer une autre activité balnéaire.
Laura ne faisait pas exception à la règle. Couchée les seins nus sur une serviette rouge, elle regardait distraitement un magnifique yacht à l’horizon, qui s’enfonçait lentement dans l’eau depuis qu’elle s’était allongée. Il commençait à s’incliner, et ses propriétaires s’étaient réfugiés, paniqués, dans leur canot de sauvetage. Les garde-côtes s’étaient approchés, mais ne pouvaient rien faire d’autre que de s’assurer que tout le monde allait bien. Laura se demandait si quelques sachets de cocaïne remonteraient à la surface, juste sous leurs yeux, afin de ruiner encore plus la journée des propriétaires du bel engin.
C’était typiquement elle, ça. C’était son but dans la vie. Pas de s’enrichir, pas de vivre heureuse. Son objectif, en résumé, c’était de faire chier le monde et de foutre le bordel, si possible avec quelques explosifs artisanaux. Plus ce qu’elle détruisait était cher et luxueux, plus ça lui plaisait. Peut-être qu’elle voyait là une sorte de vengeance sur le monde.
Alors que le yacht n’était presque plus visible, son téléphone a vibré doucement à côté d’elle. Elle y a jeté un coup d’œil rapide avant de ranger ses affaires dans son sac à dos et de passer un tee-shirt noir où il était écrit en rouge « 100% silicone » au niveau de la poitrine. Elle est ensuite entrée dans un bar et s’est assise en face d’un homme en chemise hawaïenne qui portait des petites lunettes rouges et qui se faisait appeler Bob.
« Joli tee-shirt, a-t-il dit en avalant une gorgée de pastis.
— Merci. »
Une serveuse s’est approchée de Laura, et lui a demandé ce qu’elle voulait boire. Elle s’est contentée de prendre une grenadine. Bob a attendu que la serveuse la lui ait apportée avant de sortir une enveloppe marron de son sac.
« Voilà votre nouvelle mission.
— Je dois faire quoi ? a demandé Laura, repoussant une mèche de ses longs cheveux noirs pour éviter qu’ils ne trempent dans sa boisson.
— Toutes les infos sont là-dedans. Pour résumer, vous avez juste à nous donner des renseignements sur un type. L’idéal serait qu’il tombe amoureux de vous, ou quelque chose dans le genre. Vous voyez ce que je veux dire ? »
Laura a hoché doucement la tête.
« Vous lui voulez quoi, exactement, à ce type ?
— Ce ne sont pas vos oignons. Tout ce que vous devez savoir est dans cette enveloppe. »
Elle a hoché la tête une nouvelle fois, puis a plongé ses yeux verts dans ceux de l’homme, ou plutôt dans ses verres.
« Vous comptez le descendre ? a-t-elle demandé.
— La curiosité est un vilain défaut, a répliqué Bob en tournant la tête.
— Ouais. Alors, vous comptez le descendre ?
— Non. Au contraire.
— Au contraire ?
— Si ce qu’on apprend sur lui nous intéresse, votre nouvelle mission pourrait être de le persuader de travailler pour nous. Alors, votre curiosité est satisfaite ?
— Je ne savais pas qu’on pouvait changer de camp.
— Pourquoi ? T’en as envie ?
— Non, a répondu Laura en souriant. À moins qu’ils aient plus de congés que nous, évidemment. »
Elle a fini son verre de grenadine en silence et s’est levée.
*****
J’ai garé notre voiture de service devant un immeuble luxueux. Même si la façon de faire était encore loin des habitudes des voitures de flics des films américains à gros budget, un moniteur d’auto-école aurait trouvé pas mal de choses à redire sur la façon de faire le créneau. Les bagnoles, ce n’est pas trop mon truc non plus.
Max est sorti de la voiture, et je l’ai suivi.
Maximilien Ulster était lieutenant, et c’était aussi mon coéquipier temporaire, malgré le fait que j’avais un grade nettement inférieur : j’étais une nouvelle recrue. Il était assez grand, plutôt costaud, la trentaine, et, à vrai dire, plutôt mignon.
Il s’est approché du bâtiment et a appuyé sur le bouton de l’interphone.
« Bonjour, a-t-il dit, je voudrais parler à monsieur Fergusson.
— Et vous êtes ? » a demandé une voix qui paraissait peu aimable, mais c’était peut-être à cause de l’interphone. Je lui ai laissé le bénéfice du doute.
« Police, s’est contenté de répondre Max d’une voix ferme.
— Entrez. »
La porte s’est ouverte, et Max m’a laissée passer devant. On est monté à pied au deuxième étage, où un vieil homme en costume noir et aux cheveux blancs nous attendait devant sa porte.
« Bonjour, a-t-il dit en tendant la main à Max. Je suis Léonard Fergusson.
— Lieutenant Maximilien Ulster, a répondu Max en attrapant sa main, et voici ma coéquipière, l’agent Mélanie Delaur.
— Nous venons pour le cambriolage », ai-je ajouté, avant de me rendre compte que c’était stupide. Ce type devait se douter qu’on venait pour ça, et pas pour relever le compteur d’eau.
« Venez, je vais vous montrer où ça s’est passé. »
Le vieil homme nous a fait entrer dans l’appartement. Il puait le luxe : blancheur immaculée, écran plat géant, canapé en cuir, les œuvres soi-disant artistiques accrochées au mur apportant une touche finale. J’ai fini par rejoindre Max et Fergusson, qui continuaient à discuter tout en parcourant le gigantesque appartement.
« Y-a-t-il eu des traces d’effraction ? a demandé Max.
— Aucune. Rien n’avait bougé.
— Et on vous a volé quoi, exactement ?
— Des bijoux. Ils avaient une grande valeur, tant économique qu’affective, voyez-vous. Ils venaient de ma...
— Il y a un système de sécurité ? a coupé Max.
— Oh, bien sûr. Des alarmes, une caméra de surveillance... Mais elles n’ont rien détecté. C’est incompréhensible. Tenez, voyez vous même. »
On était arrivé dans une pièce plutôt petite — enfin, par rapport aux autres, en tout cas. Il y avait quelques peintures sur les murs, mais ce que regardait Max, c’était avant tout la caméra de surveillance.
Moi, je regardais Fergusson pousser un tableau et dévoiler un coffre-fort. Follement original, comme planque. En plus, il était moche, ce tableau.
« Les bijoux étaient dans ce coffre. Il y a un code à cinq chiffres que je suis le seul à connaître.
— Et la caméra n’a rien vu ? ai-je demandé.
— Rien. Ce matin, j’ai ouvert le coffre et il n’y avait plus rien dedans. Mais la caméra ne montre rien.
— Vous nous donnerez les bandes, a dit Max en regardant le vieil homme ouvrir le coffre. On va demander un relevé des empreintes dans la pièce, mais je doute qu’un voleur aussi doué ait laissé quelque chose derrière lui. On va faire ce qu’on peut, mais honnêtement, monsieur Fergusson, les chances qu’on retrouve vos bijoux ne me paraissent pas très élevées.
— Merci quand même, lieutenant. Bonne chance. »
On est retourné en silence à la voiture.
« Ils étaient assurés ? ai-je demandé après m’être installée au volant.
— Les bijoux ? Ouais, je suppose. Tu penses à une arnaque à l’assurance ?
— Je ne sais pas. Mais ça expliquerait des choses.
— Ouais. Mais j’ai une autre hypothèse.
— Quoi ? Superman ?
— On a eu une affaire du même genre, il y a deux, trois ans.
— Et ?
— Attends, je t’explique. Il y avait eu une série de cambriolages. Une véritable fortune qui a disparu. Il n’y a jamais eu aucune effraction, tu saisis ? On n’y comprenait rien.
— Et vous avez fini pas attraper le voleur ?
— Non. On a pu trouver des témoins, on avait un suspect idéal, mais pas de preuves. Juste des présomptions.
— Tu veux dire que des types l’avaient vu faire le cambriolage ?
— Ils l’avaient vu sur les lieux, un peu avant, un peu après... Ça faisait trop de coïncidences.
— Et ça n’a pas suffi ?
— Ça aurait peut-être pu. Mais ce type avait des atouts pour lui : des alibis en béton, et un très bon avocat. Il a réussi à disqualifier nos témoins et à trouver de bons alibis. En général dans des soirées huppées, ce qui pouvait rendre notre travail problématique.
— Pourquoi ? La loi n’est pas la même pour tous ?
— En théorie, si. Mais disons qu’on ne peut pas se permettre de mettre un type en garde à vue sans preuve sérieuse quand c’est un ami du préfet.
— Et, tu penses que c’est ce type qui a commis ce cambriolage ?
— Aussi invraisemblable que ça puisse paraître, oui. Instinct de flic.
— On fait quoi, alors ?
— On n’a rien de solide contre lui. Alors on va juste aller lui poser quelques questions, d’accord ? Je sais où il habite. Mais ça attendra demain. Ma femme va me tuer si je rentre trop tard. »
*****
Laura a jeté un coup d’œil dans ses rétroviseurs pour s’assurer qu’elle était seule avant d’arrêter sa moto (ou, du moins, la moto avec laquelle elle se baladait actuellement) au bord de la route. Elle a mis pied à terre et l’a poussée sur quelques mètres afin de la cacher derrière un arbre.
Elle a posé le casque à côté, s’est recoiffée un peu, et est revenue sur la route. Elle a regardé sa montre. Elle avait encore une ou deux minutes. Elle a attrapé un demi citron dans son sac à dos, et a retiré le papier d’aluminium qui l’enveloppait. Elle a ensuite approché le citron de son œil gauche et appuyé d’un coup sec dessus, avant de faire la même opération pour l’œil droit.
Ni le gauche, ni le droit n’ont réagi très positivement à tout cela, et ils se sont mis à rougir et à pleurer.
Laura a jeté le citron, qui est allé rouler à quelques mètres de la moto, et s’est nettoyé le visage avec une petite bouteille d’eau. Elle entendait maintenant le bruit d’une voiture qui approchait. Elle a rangé la bouteille dans son sac, s’est essuyée, et s’est avancée pratiquement au milieu de la route.
*****
Bertrand Yvain, avec ses cheveux blancs bien peignés, son visage lisse et sa veste noir, était un homme élégant et attirant. Il conduisait sans se presser sa BMW décapotable en écoutant du Mozart. Il savourait la musique et ses derniers moments de week-end lorsqu’il a du piler pour ne pas écraser la jeune fille.
Elle avait de longs cheveux, noirs et lisses, des yeux verts pleins de larmes, une poitrine généreuse estampillée « 100% silicone », une mini jupe et des bottes noires montant jusqu’à mi-mollet.
Un peu vulgaire, s’est dit Bertrand. Vulgaire, mais attirante, il fallait bien l’admettre.
« Vous avez un problème ? » a-t-il demandé par dessus son pare-brise.
La jeune fille a hoché la tête et s’est approchée de lui.
« Mon copain... a-t-elle pleurniché. Il m’a plantée là... »
Bertrand a plongé ses yeux dans ceux de la jeune fille. Il y avait quelque chose de bizarre. Sans doute à cause du mélange vert et rouge, a-t-il songé. Il n’y avait pas de doute, elle devait avoir beaucoup pleuré.
« Où allez vous ? Je peux peut-être vous conduire, a proposé Bertrand, serviable.
— Je... je ne sais pas, a répondit Laura en sanglotant. Je n’ai nulle part où aller. »
Bertrand a souri et tendu sa main pour ouvrir la portière droite. Ce n’était pas son genre de refuser de l’aide à une jeune fille en détresse. Surtout lorsqu’elle était jolie.
Driiing
Laura s’est réveillée avec un énorme mal de crâne et le corps engourdi. Elle ne s’était pas sentie comme ça au saut du lit depuis sa dernière gueule de bois, il y avait maintenant quelques années de cela.
Driiiiiiing
Qu’est-ce qui pouvait sonner comme ça ? Elle s’est tournée vers Bertrand. Il n’était plus dans le lit. Elle a regardé l’heure sur le réveil. Neuf heures. Bon, il était peut-être temps de se lever.
Driiiiiiiiiiing
La première tentative a été un échec complet : elle a marché sur un oreiller et, sans trop comprendre comment, s’est retrouvée par terre, allongée sur le dos. Elle commençait à se dire qu’elle ferait mieux de rester couchée, même au sol. Elle se rendormirait un peu, et réessayerait de se lever dans quelques heures, sûrement un peu plus fraîche.
Driiiiiiiiiing
Putain de sonnerie. Elle s’est finalement décidée à s’aider du lit pour se mettre à genoux. Elle est parvenue ensuite à se lever et à tenir debout pratiquement sans s’appuyer au mur. Victoire.
Driiiiiiiiiiing
Elle a jeté un coup d’œil dans la chambre. Pas moyen de retrouver ses fringues. Elle s’est rappelée, l’esprit un peu embrumé, qu’ils avaient fait l’amour une première fois dans la salle à manger. Ses vêtements devaient être par là-bas. Une partie, en tout cas. Elle s’est mise en route, a trébuché deux ou trois fois, mais est parvenue à atteindre son objectif sans tomber. Elle a jeté un coup d’œil dans la pièce. Elle a aperçu l’interphone, qui devait avoir été la source de ces multiples sonneries qui lui avaient vrillé le crâne. Apparemment, la personne qui sonnait devait avoir abandonné. Bah, si c’était important, elle repasserait. Elle a continué son inspection de la pièce et a fini par remarquer une de ses bottes sous la table. Ça ne l’intéressait pas pour l’instant. Elle a remarqué aussi un bras qui dépassait de derrière le canapé.
Elle s’est approchée, se demandant si Bertrand était dans le même état qu’elle, et s’est aperçue que c’était bien pire que ça. Il n’était pas aussi nu qu’elle, et il avait sans doute moins mal au crâne, mais il était beaucoup plus mort.
*****
Max a sonné une nouvelle fois à l’interphone. Cela faisait maintenant quelques minutes qu’on poireautait devant la porte fermée.
« Il n’est peut-être pas là, ai-je suggéré.
— Possible. Ou alors c’est juste qu’il n’est pas très matinal », a répliqué Max.
C’est le moment qu’a choisi un des habitants de l’immeuble pour revenir, deux baguettes à la main, alors on en a profité pour entrer aussi.
*****
Lorsque Max a remarqué que la porte était entrouverte, il m’a fait un petit signe.
« Il y a quelque chose de bizarre », a-t-il murmuré en dégainant son arme de service.
Je l’ai imité, alors que les battements de mon cœur commençaient à s’accélérer. C’était la première fois que je sortais mon arme pour autre chose que l’entraînement.
On s’est avancé. Max a doucement poussé la porte, et a fait deux pas.
« Merde », a-t-il dit. Il a fait quelques pas de plus, tout en jetant des coups d’œil rapides au reste de la pièce.
Elle avait l’air vide. Je me suis approchée à mon tour. Et j’ai compris pourquoi Max avait juré. Il y avait par terre un cadavre d’homme, la poitrine pleine de sang.
J’ai commencé à me sentir mal. Pour ça aussi, c’était ma première fois. J’ai réajusté mes doigts sur mon Beretta et me suis avancée à la suite de mon coéquipier.
« Le tueur est sûrement parti, a-t-il dit, mais on va vérifier. Reste prudente. »
Je n’avais pas besoin qu’il me le dise. Contrairement à lui, j’avais un mauvais pressentiment. Je sentais que le tueur n’était pas loin.
« Il s’est fait refaire le cœur à coup de couteau de cuisine, a observé Max, mais je me serais bien passée de ce détail.
— Il est là, ai-je dit. Je le sens.
— Calme toi, a répondu Max. Il est sûrement reparti. Ce serait stupide de rester, non ? »
Mais il ne m’a pas convaincue. Ce n’était peut-être pas très rationnel, mais je me suis contentée de secouer la tête, ouvrant les placards les uns après les autre.
Au bout du troisième, je suis tombée nez à nez avec une fille entièrement nue, manifestement aussi surprise que moi.
On est resté à se dévisager une fraction de seconde en silence, sans que ni l’une ni l’autre ne parvienne à bouger.
Elle avait les cheveux longs et sombres, mais c’est en fait à peu près tout ce que j’ai vu sur le coup. Ça, et qu’elle n’avait pas d’arme.
« Mélanie ? » a-t-elle demandé finalement.
Entendre cette inconnue, cette meurtrière, prononcer mon nom a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Pendant un moment, je n’ai plus été capable de réfléchir.
Je me suis écartée d’un pas et ai levé mon arme.
« Lève les mains ! » ai-je hurlé, à la limite de l’hystérie. Je me disais que j’avais une tueuse en face de moi et qu’elle allait me faire un coup fourré.
« Mélanie, c’est moi, Laura ! a-t-elle répliqué. On était au lycée ensemble ! »
Je ne l’ai pas écoutée.
« Rien à foutre ! Lève tes putain de mains !
— OK, OK », a-t-elle dit en obéissant, levant les mains autant que ce que la hauteur du placard lui permettait. « Cela dit, calme toi, je suis sans arme, à poil et j’ai mal au crâne. Je ne me sens pas assez en forme pour buter deux flics. »
Alors, je me suis un peu calmée. J’ai respiré. J’ai écarté mon doigt de la détente. Et je me suis rendue compte qu’en effet, cette fille était bien Laura, qu’on avait bien été au lycée ensemble, même si je ne l’aimais pas particulièrement, et qu’elle n’allait pas essayer de me voler mon arme.
Pas étonnant que j’ai eu un peu de mal à la reconnaître. Maintenant, elle avait les cheveux noirs et longs, lui tombant jusqu’à la moitié du dos — ou juste au niveau de la poitrine. Alors que la dernière fois que je l’avais vue, elle avait la moitié du crâne rasé, les cheveux jusqu’aux épaules sur l’autre moitié, et un piercing au sourcil. Peut-être le look skin. Ou punk, je n’en sais rien.
On n’était pas vraiment amies, à l’époque. Moi, j’étais une fille modèle, attentive en cours, qui faisait bien tous ses devoirs, était première de la classe et allait à l’église tous les dimanches. Elle, elle avait déjà redoublé une année, elle séchait les cours, et elle me rackettait régulièrement pour pouvoir se payer sa dose de crack.
Et maintenant, j’étais flic et elle était tueuse. Peut-être que c’était une évolution assez naturelle des choses, finalement.
*****
« Alors, t’es rentrée chez les poulets ? » m’a-t-elle demandé.
Elle était maintenant assise sur une chaise. Elle avait pu passer un tee-shirt, et on lui avait aussi passée des menottes, « au cas où ».
Derrière elle, un certain nombre de policiers s’affairaient, et étaient en train d’emporter le cadavre, dont le contour avait préalablement été marqué à la craie. Bref, tout le déballage habituel pour un meurtre.
« On dirait, ai-je répondu laconiquement. Bon, récapitulons. Ce type te prend en stop, tu couches avec lui, et lorsque tu te réveilles le matin, il est mort. J’ai bien compris ?
— Voilà, c’est ça. Bon résumé.
— Mais tu dis que tu n’as rien à voir là-dedans ? »
Elle a soupiré. C’est vrai que c’était la troisième fois que je lui posais la question. En plus, elle n’avait pas l’air en forme. Fatiguée, ou shootée. Shootée, probablement, ai-je pensé.
« Mélanie, tu crois vraiment que je ferais une chose pareille ? »
Je n’ai pas répondu. En tout cas, ça ne me choquait pas. La dernière fois que je l’avais vue, elle n’avait rien d’un enfant de chœur, et le fait qu’elle ait changé de coiffure ne voulait pas dire qu’elle soit devenue une citoyenne modèle.
Mais malgré tout ses défauts, je doutais qu’elle ait été assez stupide pour rester dans le coin après avoir tué un type.
Stupide, peut-être pas, mais camée ? me suis-je demandé. Je savais qu’elle se droguait, à l’époque où on était au lycée.
« Vous n’avez pas l’air très émue de sa mort », a remarqué Max, qui avait suivi attentivement notre discussion.
Laura s’est contentée de hausser les épaules.
« À l’heure où on parle, il doit y avoir des milliers de personnes en train de crever — au sens propre, je veux dire — de faim dans le monde. Ou du Sida. Si je devais pleurer chaque fois qu’un type que je ne connais pas meurt, je n’aurais plus une goutte d’eau dans le corps. Et accessoirement, je ne suis pas franchement en état de chialer.
— Votre stratégie de défense laisse un peu à désirer, a remarqué Max d’un air las.
— Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? a répondu Laura, manifestement irritée. Je ne chiale pas, je ne chiale pas. Si vous voulez baser votre enquête là-dessus, faites-le. Mais je n’ai pas tué ce type. Allez vous faire mettre.
— Vous êtes notre seule suspecte, a rétorqué Max. Alors, je ne vais pas me faire mettre et vous allez nous suivre en garde à vue. »
Laura a lâché un soupir.
« D’accord. Je peux terminer de m’habiller ? »
*****
Ensuite, on est rentrés au commissariat. Laura est allée rejoindre sa cellule sans faire d’histoire, et j’ai passé un peu de temps avec Max pour discuter de cette affaire.
« Tu la connais bien ? » m’a-t-il demandé.
J’ai secoué la tête.
« Pas vraiment. On était ensemble en terminale, c’est tout.
— Alors ?
— On n’était pas vraiment amies. Elle est cinglée. Mais je doute qu’elle ait tuée ce type, si c’est ta question.
— J’aimerais en savoir un peu plus sur elle, c’est tout.
— On ne se parlait pas beaucoup. Elle était bizarre. Et camée. Elle me rackettait de temps en temps pour payer sa merde. »
Max a hoché la tête.
« Je vois le genre, a-t-il dit. Bon, on va examiner ses affaires. »
Il m’a tendu son sac à dos, qui avait été récupéré sur le lieu du crime.
J’ai mis des gants en plastique pour le fouiller, au cas où il aurait pu être nécessaire de faire un relevé d’empreintes digitales, ce qui était à vrai dire peu probable vu qu’on savait très bien à qui tout ça appartenait.
Il y avait un véritable bric à brac à l’intérieur : quelques vêtements, surtout des tee-shirts aux inscriptions ridicules, du maquillage, une casquette « FBI », une carte routière, des gants en cuir, des préservatifs, deux romans, des lunettes de soleil, un vibromasseur en forme de canard, de la crème solaire, et du matériel de toilette.
Et un vieux revolver gris.
Il m’a rappelé des vieux souvenirs. C’était la première arme à feu que j’avais vue.
Ça s’était passé un soir, alors que je rentrais du lycée. Laura était derrière moi, me suivant à une dizaine de mètres de distance, et j’avais accéléré le pas parce que je n’avais pas envie de lui filer une nouvelle fois le contenu de mon portefeuille.
Je devais reconnaître qu’elle ne m’avait jamais fait mal. D’habitude, elle venait vers moi le sourire aux lèvres, et me demandait si je pouvais lui passer de l’argent. Si je refusais, elle commençait à me lister un certain nombre de choses désagréables qui pouvaient arriver. Ce n’était pas vraiment des menaces : plutôt du genre « Au fait, tu es au courant qu’après un coup de couteau dans le foie, il faut plus d’une heure pour mourir ? C’est super douloureux, il paraît ». À l’époque, j’étais plutôt timide et impressionnable, ou peut-être que c’était à cause du ton sur lequel elle disait ça, de son look et de ses yeux bizarres, toujours est-il que je me contentais de regarder mes pieds et de dire « S’il te plaît, je... », et elle me coupait pour me dire « Excuse moi, je m’égarais. Donc, tu aurais pas un peu d’argent ? » Et je lui donnais l’argent, et elle partait en souriant en me remerciant et en promettant qu’un jour, elle me rembourserait.
Il y avait de pires moyens d’être rackettée, mais, ce soir, j’avais envie de garder mon argent de poche « durement » gagné. Donc j’avais pressé le pas.
Et j’étais tombée sur un sale type qui m’avait plaquée contre un mur et avait commencé à me tripoter les seins.
Ce n’était quand même pas de bol. On était dans un bled, c’était loin d’être un quartier chaud, et il fallait que ça tombe sur moi. À la réflexion, je crois que j’attire les malades. Ou peut-être que c’est juste que je suis trop jolie ?
Le type était en train d’essayer de m’embrasser quand Laura s’est glissée derrière lui, a posé le revolver sur sa nuque, l’a armé et a simplement dit : « Dégage ».
Ensuite, le type avait pris ses jambes à son cou, et, un court moment, Laura était passée, pour moi, du stade de tyran à celui de sauveuse. Puis je m’étais rendue compte que maintenant, c’était surtout un tyran avec un revolver.
« Merci, avais-je dit. Je suppose que tu veux mon argent.
— Non, avait-elle répondu en souriant. Je voulais juste te demander si t’avais le cours de physique de mardi pour pouvoir réviser l’interro. Mais en fait, tout bien réfléchi, j’en ai rien à branler, alors c’est bon.
— Tu ne veux pas mon argent ? avais-je insisté, étonnée.
— Pas ce soir. Après t’avoir protégée, ça ferait limite garde du corps. Ça craint. »
« On dirait que ta copine est plus malhonnête qu’elle n’en a l’air, a fait remarquer Max en voyant le revolver. On peut déjà l’arrêter pour ça.
— Ce n’est pas ma copine, ai-je répliqué. Et elle est malhonnête, pas de doute là dessus. Mais sur ce coup, tu te trompes. »
J’ai attrapé le revolver et l’ai ouvert. J’ai retiré une balle du barillet et l’ai montrée à Max.
« Ce n’est pas une vraie balle, ai-je dit. Et regarde, le canon est bouché. Ce n’est pas vraiment une arme. C’est juste pour faire joli. Ou pour faire peur. Mais pas pour tuer.
— Je vois. Rien d’autre d’intéressant ? »
Le sac était maintenant vide. Ce qui m’étonnait, c’était de ne pas voir une trace de drogue. Au lycée, elle en prenait pas mal. Et ce matin, elle était dans un drôle d’état. J’avais du mal à croire qu’elle pouvait être clean. Mais il n’y avait même pas un joint.
Si ça se trouve, je me trompais sur son compte et elle était devenue honnête. Mais j’avais quand même du mal à y croire.
« Rien, ai-je répondu.
— Bien, a fait Max, pensivement. On va aller l’interroger. »
*****
J’ai regardé Max interroger Laura à travers la vitre fumée. Il n’en a pas tiré grand chose. Elle refusait de parler sans son avocat. Non, elle n’avait pas d’avocat. Non, elle ne souhaitait pas en contacter un. Non, ce n’était pas incohérent. De toutes façons, il faisait un boulot pourri qui ne servait qu’à la répression et a défendre la bourgeoisie.
Max a fini par abandonner et est sorti.
« Je ne comprends pas son comportement, a-t-il dit. Elle ne réagit pas normalement. Je veux dire, elle devrait paniquer, le type avec qui elle a passé la nuit est mort et elle risque de porter le chapeau, et tout ce qu’elle essaie de faire c’est de ralentir la procédure ?
— Peut-être qu’elle plane, ai-je suggéré sans grande conviction.
— On lui a fait une prise de sang. Si elle est shootée, on va le savoir.
— OK. »
En fait, qu’elle soit droguée ou pas, je ne pensais pas que c’était lié. Laura faisait juste ce qu’on appelle communément « jouer au con ». On avait été camarades de classe pendant toute une année, alors j’étais bien placée pour savoir que c’était un jeu auquel elle se débrouillait plutôt bien. C’était comme un style de vie. Risquer des années de prison, c’était quelque chose qui venait après.
« Tu veux essayer de lui parler ? Vu que tu la connais, ça marchera peut-être mieux. »
J’avais un doute, mais je voulais quand même tenter ma chance. Je suis entrée dans la salle et me suis assise en face d’elle. On est resté quelques secondes en silence, à se regarder. Laura souriait, comme si on était dans un café, comme si elle n’avait pas les menottes au poignet et qu’elle ne risquait pas des années de prison. Sur le tee-shirt qu’elle portait était écrit « Si vous pouvez lire ça, c’est que vous êtes trop près ».
« Joli tee-shirt, ai-je dit pour entamer la conversation.
— Merci. Ça va ? Ça faisait un bail.
— Ouais.
— Tu vas encore me demander si j’ai tué ce type ? »
Je me suis forcée à sourire.
« Je ne crois pas que ça serait très utile, ai-je répondu. Mais j’aimerais bien connaître précisément ta version des faits.
— Ça devient fatigant.
— Désolée. Tu veux quelque chose à boire ? Ou à manger ?
— Non merci, m’a-t-elle répondu en secouant la tête. J’ai déjà eu de l’eau. Marrant, mais j’ai l’impression d’être mieux traitée que d’habitude. J’aurais peut-être du commettre plus de meurtres.
— Et c’était pour quoi, « d’habitude » ?
— Ça dépend, a-t-elle dit en haussant les épaules. Graffiti, vol, dégradation, possession de stupéfiant, ou simplement pour avoir regardé un immigré se faire tabasser par tes collègues.
— Et tu es au courant de ce que tu risques, cette fois-ci ? » ai-je demandé, évitant le sujet des violences policières, sur lequel je n’étais pas vraiment à l’aise.
Elle a souri et a paru réfléchir.
« Et toi, tu es au courant que tu me prends pour une conne ? » a-t-elle répliqué.
J’ai soupiré. J’avais oublié à quel point cette fille pouvait être insupportable, quand elle le voulait. C’est à dire, pour ce que j’en savais, en permanence.
« Bon, ai-je dit, je vais être directe. Comment Yvain a-t-il pu se faire tuer sans que tu n’entendes rien ? »
Laura a haussé les épaules, est restée quelques instants silencieuse, à réfléchir, puis elle a haussé les épaules à nouveau.
« Je n’en ai aucune idée, a-t-elle fini par dire. Je n’ai pas le sommeil lourd, normalement. Mais si je l’avais tué, je te jure que je ne serais pas restée.
— Laura, je suis certaine que tu n’as pas assassiné ce type, ça te va ? Mais peut-être que vous vous êtes juste battus. Peut-être que ce n’était qu’un accident. Peut-être que tu n’étais pas dans ton état normal... »
Laura a levé la tête vers moi. Elle avait un regard mauvais.
« Va jusqu’au bout. Termine ce que tu as à dire. On a baisé, on s’est drogué, et je l’ai tué.
— Je n’ai pas dit ça.
— Tu l’as pensé fort. Alors maintenant, écoute moi bien. Je n’ai pas tué ce type. Je n’étais pas droguée, ni en colère, ni rien. Et je suis honorée de toute la confiance que tu me portes.
— Confiance ? ai-je craché. La dernière fois qu’on s’est vu, tu m’as volé mon fric pour te payer de quoi avoir une overdose. Comment je pourrais te faire confiance ? »
Elle a baissé la tête, a soupiré, et a finalement souri.
« Pas volé, a-t-elle corrigé. Juste emprunté.
— Par la force. Et tu ne me l’as jamais rendu.
— Je ne t’ai pas touchée, a-t-elle protesté. Et je te le rendrai. Ceci dit, d’accord, je dois admettre que tu as des raisons de ne pas me faire confiance. Mais je n’ai pas tué cet homme. Juré, craché. Enfin, je ne crache pas, je ne voudrais pas me prendre un outrage en plus.
— D’un autre côté, si tu l’avais tué, tu ne le clamerais pas.
— Pas faux. Mais toi, explique moi : pourquoi j’aurais laissé la porte ouverte ?
— Excellente question, ai-je admis. Bon, allez, disons que je te crois. Tu avais bu quelque chose ? Qui aurait pu expliquer que tu n’entendes pas Yvain se faire tuer ?
— Non, a répondu Laura, pensive. Juste un jus de fruit.
— J’ai du mal à... » ai-je commencé, mais Laura m’a interrompue d’un geste de la main.
« Quoi ? ai-je demandé.
— Merde ! a-t-elle juré. Ce putain d’enculé de sa race !
— Quoi ?
— Je veux dire, je n’ai rien contre la pratique de la sodomie, a-t-elle précisé, dans un bref moment de calme. Ni contre les prostituées. Et on est à peu près de la même race, pour ce que j’en sais. Mais qu’il crève ! »
J’ai préféré ne pas lui faire remarquer que ce n’était pas forcément les meilleurs mots à placer lorsqu’on était suspectée de meurtre, et me suis contentée de lui demander de quoi elle parlait. Mais elle ne m’écoutait pas.
« Et moi qui me demandais pourquoi je n’étais pas en forme ce matin ! »
Je ne comprenais toujours pas ce qu’elle racontait.
« Quoi ? ai-je répété.
— Il a du me droguer, a-t-elle expliqué. Je ne vois que ça.
— Te droguer ? ai-je répété, sceptique. Et pourquoi il aurait fait ça ?
— À ton avis ? a-t-elle demandé, furieuse. Pour me baiser !
— Mais je croyais que tu étais d’accord ?
— Ouais, a-t-elle admis en se calmant. Moi aussi. Enfin, peu importe, c’est le principe. En tout cas, ça expliquerait pourquoi je n’ai rien entendu.
— D’accord, je vais vérifier ça. »
Je suis sortie de la pièce. Même si je n’étais pas convaincue, je voulais en être sûre.
« Hé, m’a lancé Laura alors que je sortais. Contente de t’avoir revue. »
Je l’ai regardée, en essayant de voir si c’était ironique ou pas, mais, curieusement, elle avait l’air sincère.
*****
— Elle prétend avoir été droguée, ai-je répondu.
— Et tu la crois ?
— J’ai du mal. »
Il a souri, manifestement pas convaincu non plus.
« Je vais chercher les résultats des analyses. Tu m’attends dans ton bureau ? »
J’ai passé un petit moment à essayer de faire le point en jouant avec des trombones, à me demander si je croyais Laura coupable de meurtre ou pas. J’aurais aimé pouvoir dire que je n’y croyais pas, mais j’avais du mal à lui faire confiance. Beaucoup de mal.
Et puis Max est rentré dans mon bureau.
« Hmmm, a-t-il dit. Ta copine a peut-être dit vrai. On a trouvé des traces de GHB.
— GHB ? » ai-je demandé. Je n’y connaissais rien en drogue.
« Aussi connu sous le nom d’Ecstasy liquide. Voire de drogue du viol. Ça te parle mieux ?
— Oh, ai-je fait.
— En gros, ça désinhibe totalement la personne qui en prend. Ça peut-être pratique pour se lâcher quand on est timide. Ou lâcher quelqu’un d’autre quand on veut en profiter un peu.
— Désinhiber Laura ? ai-je demandé, incrédule. Pourquoi quelqu’un voudrait faire ça ? D’après ce que j’ai compris, elle comptait coucher avec lui de toutes façons. Et si elle l’avait pris pour se donner un alibi ? Ou juste parce qu’elle est accro ?
— Je ne pense pas, a-t-il répliqué. Je pense plutôt qu’elle s’est faite baiser à la fois par Yvain et le type qui l’a tué.
— À moins, ai-je proposé, qu’elle ait été tellement désinhibée qu’elle l’ait massacré ? »
Je m’en suis un peu voulue, et me suis demandée pourquoi je voulais tellement la voir comme une tueuse. D’accord, elle m’avait rackettée il y avait cinq ans, mais c’était quand même un peu rancunier.
« Peu probable, a répondu Max. Le coup était relativement précis. Et puis, ce n’est pas elle qui l’a assommé. D’après le légiste, le coup venait d’en haut, celui qui a fait ça mesurait au moins un mètre quatre-vingts. Elle est trop petite.
— Tu la crois innocente, alors ?
— Pas toi ? »
J’ai secoué la tête, peu convaincue.
« Je ne sais pas.
— À part se trouver au mauvais endroit, on n’a rien contre elle. On ne peut pas l’inculper.
— Je sais. On la relâche, alors ?
— Je doute qu’on apprenne grand chose de plus si on la garde. Tandis que si on la relâche... tu pourrais peut-être aller boire un coup avec elle.
— Max, ai-je objecté en secouant la tête, je te l’ai dit, on n’était pas vraiment amies.
— Comme tu veux. Mais ça te coûte tant que ça d’essayer ? »
J’ai soupiré. Je n’avais vraiment aucune envie d’aller boire un verre avec elle, à échanger les souvenirs de lycée.
« Bon, va déjà lui annoncer qu’elle est libre. Mais dis lui de rester dans le coin. »
*****
J’ai ouvert la porte de la cellule de Laura et lui ai rendu son sac. Elle paraissait surprise.
« Tu es libre, ai-je annoncé. Apparemment, tu as bien été droguée.
— Merci, a-t-elle dit en se levant. Je pensais rester plus longtemps.
— Pas de quoi. Mais reste dans le coin. Tu as un téléphone où on peut te joindre ?
— Oui.
— Tu as quelque part où dormir ? »
Elle a haussé les épaules.
« Je me débrouillerai, a-t-elle répondu..
— Tu peux dormir chez moi, si tu en as besoin », me suis-je senti obligée de proposer. Et peut-être qu’on pourrait boire un coup, ou plusieurs, et qu’elle pourrait finir tellement ivre qu’elle me raconterait la façon dont elle avait tué ce type ?
« Je ne voudrais pas déranger.
— Depuis quand tu te préoccupes de ça ? » ai-je répliqué.
*****
Après qu’elle soit partie, je suis retournée dans le bureau de Max.
« Il y a un truc que je ne pige pas, ai-je dit. Le lien entre ça et le vol de bijoux.
— S’il y a un lien, a-t-il répliqué en haussant les épaules.
— Grosse coïncidence, non ?
— Ça arrive, des fois. En tout cas, je vois deux possibilités. Première possibilité, le hasard. Un autre type a volé les bijoux, ou Fergusson a voulu arnaquer son assurance. Pendant ce temps, un type descend Bertrand Yvain. Pas de lien entre les deux.
— C’est beaucoup compter sur le hasard.
— Sans compter l’apparition de ton amie.
— Ce n’est pas mon amie, ai-je corrigé. On se détestait.
— Peu importe. Deuxième possibilité. Yvain vole les bijoux, avec un complice. Il couche avec ta copine...
— Ce n’est pas ma copine, ai-je rectifié une nouvelle fois.
— Peu importe, a repris Max, en souriant. Il couche avec elle, mais se relève après parce qu’il attend son complice. Mais ça tourne mal, et ce dernier le tue, en essayant de faire porter le chapeau à ta camarade de classe. »
Je lui ai jeté un regard mauvais, avant de hausser les épaules.
« Pourquoi pas. Mais ça ne nous dira pas qui est le coupable.
— Ça pourrait. Il faut examiner les bandes de vidéosurveillance de Fergusson. Fouiller le passé d’Yvain, aussi, mais ça risque de ne pas être facile.
— Je m’occupe des bandes, ai-je suggéré.
— D’accord. Je connais un peu mieux Yvain. »
Je me suis levée et je me dirigeais vers la porte lorsque Max m’a arrêtée.
« Une seconde, a-t-il dit. Il y a toujours un truc qui me gêne avec ta copine. »
J’allais l’arrêter une nouvelle fois pour lui dire que ce n’était pas ma copine, mais il a levé la main pour me signaler qu’il avait compris.
« Je pense qu’elle cache quelque chose, a-t-il dit.
— Je croyais que tu étais persuadé de son innocence ?
— Je suis persuadé qu’elle n’a pas tué Yvain. Mais je pense qu’elle en sait plus qu’elle ne veut bien le dire. Peut-être que c’est lié au vol de bijoux.
— Ça ne me surprendrait pas », ai-je admis.
Il a haussé les épaules.
« Pour être franc, je n’ai rien à foutre des bijoux. Mais elle pourrait être en danger aussi. Si tu arrivais à la faire parler un peu en dehors du commissariat...
— Je te l’ai dit, ce n’est pas franchement mon amie. Elle se méfiera de moi.
— Dis lui qu’on cherche l’assassin. On ne lui fera pas d’histoires pour un petit délit.
— Je ferai ce que je peux », ai-je lancé en quittant la pièce.
Bien sûr, c’était évident, Laura avait quelque chose à cacher. Probablement des tas de choses. Des tas de choses qu’elle ne me révélerait probablement pas. Des tas de choses que, à la limite, je préférais autant ne pas connaître.
J’ai donc décider de plutôt commencer par m’occuper des vidéos.
*****
Max est venu me chercher dans mon bureau quelques heures après, alors que j’avais récupéré les bandes et que j’étais en train de commencer à les regarder.
« Le commissaire veut nous parler », a-t-il annoncé.
J’ai arrêté le magnétoscope et je l’ai suivi dans le bureau du patron.
Ce dernier se trouvait en compagnie d’un homme assez grand, noir, qui avait des dreadlocks et des lunettes de soleil. Il y avait aussi une femme, plutôt jeune, aux longs cheveux blonds, toute habillée en blanc.
« Ah, vous voilà, a dit le commissaire. Fermez la porte, je vous prie. »
Max a obéi.
« Qu’est-ce qu’il y a ? a-t-il demandé, visiblement étonné.
— Je vous présente Christine Elm et Franck Melvin.
— Enchanté.
— Ils vont vous aider pour votre enquête.
— Nous aider ? a-t-il demandé, surpris. Comment ça ?
— On a eu deux meurtres similaires, a expliqué Christine Elm. Victime assommée, puis plusieurs coups de couteau dans le cœur.
— Ça correspond, a admis Max. Où ça s’est passé ?
— Lyon pour le premier, a répondu Melvin en allumant un cigare. Sovert pour le deuxième.
— Sovert ? » ai-je demandé. C’était le nom du patelin où j’avais passé mon enfance. Et, accessoirement, celui où mon oncle était mort. « Vous parlez de Johnatan Delaur ?
— Vous êtes au courant ? a demandé Elm en levant un sourcil.
— C’était mon oncle, ai-je expliqué.
— Nous pensons que c’est lié, a dit Franck en écartant le cigare de sa bouche. Ça vous dirait qu’on mette ce qu’on sait en commun ? »
*****
Je me suis assise à côté de Max, en face des deux autres flics. Je ne savais pas pourquoi, mais j’avais une impression bizarre à leur sujet.
« Bien, a dit Christine Elm. Commençons. »
Elle a posé une pochette cartonnée sur la table, qu’elle a ouverte.
« Notre première victime était Fernand Coulet. Vingt-huit ans. Caissier et étudiant. Célibataire. Vivait seul. Seule véritable particularité, il était anarchiste.
— Vous pensez que le mobile pourrait être politique ? ai-je demandé.
— Non, a répliqué Elm. Ce n’est pas ça. Dans les trois meurtres, la façon d’opérer est la même. Et, pour ce que j’en sais, votre oncle n’était pas anarchiste. Justement, deuxième meurtre, Johnatan Delaur. Soixante-neuf ans, curé. »
Max a ensuite expliqué ce qu’on savait sur la mort de Bertrand Yvain. Elm a pris quelques notes, alors que son coéquipier se contentait de fumer son cigare d’un air pensif.
« Merci de votre coopération », a dit Elm une fois que ce fût fini. « Les trois victimes ne se connaissaient pas, et n’avaient rien en commun. À l’exception d’une chose.
— Quoi ? ai-je demandé.
— Tous trois faisaient partie de Lumière Blanche. »
Il y a eu un instant de silence alors que Max et moi assimilions l’information.
« Ou », a ajouté Elm en se tournant vers moi, « dans le cas de votre oncle, en avait fait partie.
— Et vous ? a demandé Max. Vous êtes de Lumière Blanche ?
— Ouais, a répondu Melvin.
— Il va sans dire, a ajouté Elm, que nous aimerions votre coopération sur le sujet. Ainsi que votre discrétion.
— Évidemment, a acquiescé Max. » Il valait toujours mieux être coopératif avec Lumière Blanche.
« Bien. Merci. »
Melvin a écrasé son cigare dans le cendrier de Max et ils ont quitté la pièce.
J’ai refermé mon carnet, réfléchissant aux conséquences de ce qu’ils avaient dit. L’affaire prenait des proportions inattendues.
« Dingue, a dit Max. Je n’aurais jamais pensé qu’Yvain faisait partie de Lumière Blanche.
— Et un anarchiste, ai-je ajouté.
— Les fondamentalistes ne sont plus ce qu’ils étaient », a dit Max en souriant.
Je suis restée stupéfaite. Bien sûr, beaucoup de gens pensaient que Lumière Blanche n’était qu’un tas de fanatiques religieux, mais en général ils évitaient d’exprimer cette opinion trop fort. En particulier dans la police, où faire partie de Lumière Blanche était vu comme un honneur, une garantie de se retrouver au Ciel après la mort.
« Oh, excuse moi, a dit Max. C’est vrai que ton oncle était... Je ne voulais pas dire que...
— Non, pas de problème. Je n’aime pas non plus leurs méthodes. »
Bien sûr, Lumière Blanche ne se dérangeait normalement pas pour les humains, alors ce n’était pas pareil. Les démons ne méritaient pas de pitié. On pouvait leur loger une balle dans la tête sans autre forme de procès. Quand aux vampires, ce n’était jamais que de foutus suceurs de sang, alors ça ne comptait pas.
Mais même en prenant en compte que leur cibles étaient l’incarnation du Mal sur Terre, et que la fin justifiait les moyens, j’avais toujours du mal à accepter ceux de Lumière Blanche.
Cela dit, il fallait reconnaître qu’ils étaient efficaces.
« Tu as trouvé quelque chose sur la cassette ? m’a demandé Max.
— Pas encore. Mais je suis certaine qu’elle est trafiquée.
— Envoie la aux experts. Ils verront bien s’il y a une coupure. »
J’ai été gênée. Ça devait se voir, parce que Max m’a dévisagée, un peu surpris.
« Il y a un problème ? a-t-il demandé.
— En réalité, je l’ai fait dès ce matin. Avant que tu n’arrives. La cassette n’a pas été trafiquée. Tout a été enregistré en une fois.
— Pourquoi ne pas me l’avoir dit ? Enfin, peu importe. »
Il a consulté sa montre, puis s’est levé.
« Bon, j’y vais, a-t-il dit. À demain. »
Il allait sortir lorsqu’il s’est arrêté, hésitant manifestement à dire quelque chose.
« Tu n’essayes pas de couvrir ton amie, au moins ? a-t-il demandé.
— Ce n’est pas mon amie.
— Ouais.
— Putain, j’ai envoyé la cassette avant de la revoir. Tu crois quoi, qu’elle a tué ce type et que j’essaie de la couvrir ? C’est toi qui as voulu la relâcher, je te signale !
— Relax, a-t-il répondu en souriant. Je me demandais juste la raison de tes cachotteries. »
J’ai soupiré, et me suis calmée un peu.
« Je pensais que ça nous donnerait des réponses. J’espérais... je ne sais pas, te surprendre. Montrer que je savais faire mon boulot. Que je ne suis pas là parce que j’ai été pistonnée, ou quelque chose comme ça. »
Max a secoué les épaules. Il savait que mon père et mon grand père avaient été flics et que mon oncle avait appartenu à Lumière Blanche. Certaines mauvaises langues, sans doute un peu machistes sur les bords, avaient dit que c’était comme ça que j’avais pu avoir un poste à la police criminelle. Mais Max était au courant que je n’avais pas vraiment des relations très chaleureuses avec mes parents.
« Je n’ai jamais pensé ça, a-t-il dit. Je n’ai jamais remis en cause tes compétences.
— Je sais, ai-je admis, gênée. Désolée.
— Il n’y pas de quoi. Bonne soirée. »
*****
Vautrée sur mon canapé, Laura a composé un numéro de téléphone.
« Bertrand Yvain est mort, a-t-elle annoncé.
— Quoi ? a demandé son interlocuteur.
— On l’a descendu. À coups de couteau dans le bide. Je fais quoi ?
— Annulez tout, alors. Je vous recontacterai plus tard.
— La mission est annulée ?
— Ouais. Prenez des vacances. »
Et il a raccroché. Laura a soupiré, et a laissé tomber son téléphone par terre. Des vacances ? Ce qu’il lui fallait, a-t-elle décidé, c’était d’abord une bonne sieste.
J’ai travaillé sur la vidéo jusque tard dans la soirée. Je cherchais désespérément la preuve qu’elle avait pu être truquée. Mais je ne voyais rien. C’était la même image, toute la nuit : le tableau qui recouvrait le coffre n’avait pas bougé. Et il était toujours aussi moche.
Je me suis finalement décidée à rentrer chez moi, réalisant que je n’avancerai probablement pas ce soir. J’ai néanmoins emporté la cassette, au cas où j’aurais retrouvé un peu de courage après le dîner.
Lorsque je suis arrivée dans mon appartement, je me suis rendue compte que la porte n’était pas fermée à clé. Anxieuse, j’ai dégainé mon arme et je suis entrée.
J’ai découvert Laura allongée sur le canapé. Merde, me suis-je dit, j’aurais eu mieux fait de fermer ma gueule tout à l’heure. J’ai posé le pistolet et suis allée fermer la porte.
« Comment tu es rentrée ? ai-je demandé.
— Par la porte, a répondu Laura en s’asseyant. Je ne te gêne pas ?
— Non, ai-je menti en me dirigeant vers la cuisine. Tu as mangé ?
— Non. J’ai dormi.
— Tu ne m’as pas dit comment tu avais ouvert la porte », ai-je lancé alors que je mettais le four à préchauffer.
Laura a soupiré.
« Je l’ai crochetée », a-t-elle finalement répondu.
Je n’ai rien dit. La réponse ne me surprenait pas. Je suis revenue avec deux bières, et j’en ai tendue une à Laura. Qui a refusé d’un geste de la main.
« Non merci, a-t-elle dit. J’évite, maintenant.
— Même une bière ? » ai-je demandé, surprise. J’avais déjà du mal à croire qu’elle avait arrêté la drogue, mais là, quand même.
Laura a hésité quelques secondes, puis a attrapé la bouteille que je lui tendais.
« Je peux bien faire une exception pour toi, a-t-elle dit en la décapsulant. Je ne pense pas que ça me fera replonger.
— Alors, tu as arrêté, ai-je constaté en m’asseyant à côté d’elle.
— Ouais. Merde, j’ai failli y passer. C’était trop cher payé.
— Je suis contente pour toi, ai-je dit en avalant une gorgée. Tu fais quoi, maintenant ?
— Des trucs.
— Légaux ? ai-je demandé.
— Certains, a-t-elle répondu en souriant. Pas d’autres. Tu vas m’arrêter ?
— Ne t’en fais pas pour ça.
— Et toi ? Pourquoi tu es devenue flic ?
— Pour aider les gens ? »
Laura a éclaté de rire, et je n’ai même pas eu le courage de lui lancer un regard mauvais. Je n’avais jamais franchement été convaincue, pour être honnête.
« J’avais besoin d’argent, aussi. Et peut-être pour faire plaisir à mon père. Comme le reste de ma vie, en fait », ai-je ajouté, lugubre.
Bien sûr, c’était partiellement vrai. Mais ça n’avait pas fait particulièrement plaisir à mon père, en fait.
La vraie raison de mon entrée dans la police, c’était que je n’avais pas vraiment le choix : les services publics diminuaient leurs effectifs et les entreprises envoyaient leurs salariés dans d’autres pays, là où ils pouvaient les payer moins cher, ou ils les licenciaient pour augmenter leurs bénéfices.
La police recrutait, par contre. Ça, et l’armée. J’ai choisi la police.
« Bah, il y a sûrement pire, comme boulot, a répliqué Laura. T’aurais pu être CRS. Ou à Lumière Blanche.
— Ouais, ai-je dit en me levant et en sortant une pizza du congélateur. Et toi, tu fais quoi, comme genre de boulot ? »
Laura a attendu que je sois venue me rasseoir à côté d’elle avant de répondre.
« Tu veux vraiment savoir ?
— Ouais.
— Je suis étudiante en droit », a-t-elle répondu.
J’ai manqué de m’étrangler, et je l’ai dévisagée en souriant.
« En droit ? Depuis quand tu as quelque chose à foutre des lois ?
— Depuis toujours, a-t-elle expliqué en souriant. Je ne voudrais pas risquer de les respecter par ignorance. Je suis aussi strip-teaseuse, de temps en temps.
— Tu dois briser des cœurs.
— En toute honnêteté, je crois que ce genre de spectacles s’adresse plutôt à ce qui est environ cinquante centimètres en dessous du cœur.
— Ouais, ai-je dit en souriant. Et niveau illégal, tu fais quoi ?
— T’es bien flic, hein.
— Désolée, ai-je dit, un peu gênée. Tu as raison, ça ne me regarde pas. »
Je ne savais pas trop quoi dire, alors j’ai allumé la télé. Il n’y avait rien de bien intéressant, mais ça meublait le vide. On est resté un certain temps à la regarder, en silence.
« J’ai fait quelques cambriolages, a finalement dit Laura. Des dégradations. Des tags. Des trucs comme ça. Pire, j’ai même téléchargé illégalement des musiques sur Internet.
— Waow. Je devrais t’arrêter sur le champ. Bon, la pizza doit être prête. »
Je suis allée sortir la pizza du four, l’ai coupée rapidement et ai amené deux assiettes dans le salon, avant de me rasseoir dans le canapé.
Et puis je me suis relevée, et j’ai mis la cassette de Fergusson dans le magnétoscope.
« Ça a l’air passionnant, ton film, a fait remarquer Laura.
— C’est un vol de bijoux, ai-je expliqué en appuyant sur avance rapide. Mais toute la nuit, c’est la même image.
— David Copperfield a du faire le coup.
— On pense plus au type avec qui tu as couché. »
Laura m’a attrapé la télécommande des mains et a arrêté l’avance rapide pour passer en lecture normale. À vrai dire, ça ne changeait pas grand chose, étant donné qu’à l’exception de l’heure en bas, l’image était fixe.
« Tu veux y passer la nuit ? ai-je demandé avant d’avaler une bouchée de pizza.
— Qu’est-ce que tu veux voir, en avance rapide ? a-t-elle demandé en regardant sa montre.
— Un changement brutal dans l’heure, ai-je expliqué. Un trou. Ça montrerait qu’il y a eu une coupe, ou que l’enregistrement a été interrompu à un moment. Ou alors, un cache noir sur la caméra, ou un truc du genre.
— Je ne suis pas flic, a dit Laura, mais dans les films les voleurs mettent une image devant la caméra, alors on ne voit rien.
— Mais il aurait fallu interrompre l’enregistrement pour mettre ton image.
— C’est vrai, a-t-elle admis.
— Laisse tomber. Ce n’est pas franchement important.
— Peut-être un truc entre la caméra et le magnétoscope, a-t-elle proposé. Vous avez inspecté les appareils ?
— Non.
— Vous devriez le faire, a-t-elle suggéré en coupant le magnétoscope. Enfin, ça ne vous permettra probablement pas de dire qui a fait ça. Mais je croyais que c’était le meurtre qui vous préoccupait ?
— C’est peut-être lié. Au fait, ce n’est pas le premier meurtre. Un type a été tué pareil à Lyon il y a quelques jours. Un anarchiste dont j’ai oublié le nom. Et mon oncle a été tué vendredi.
— Quoi ? » a demandé Laura.
J’ai cru voir une lueur bizarre dans son regard. Mais peut-être était-ce une impression. Et puis, son regard avait toujours l’air un peu bizarre.
« Le curé ? a-t-elle demandé.
— Ouais.
— Désolée.
— Je n’étais pas très proche, ai-je dit en haussant les épaules. Mais tu es certaine que tu ne sais rien de plus sur Bertrand Yvain ?
— Tu m’interroges encore, a remarqué Laura en souriant.
— Désolée, ai-je dit.
— Il était à Grenoble au moment du cambriolage. Mais vous devriez le savoir.
— Ouais. Il avait de la famille là-bas. Un cousin.
— Que dalle. C’était son amant.
— Un amant ? Comment tu sais ça ?
— Il me l’a dit dans la voiture. On a discuté un peu. »
J’ai sorti mon carnet et ai noté cette nouvelle information, même si ça ne paraissait pas changer grand chose.
« T’es toujours aussi sérieuse, hein ? s’est moquée Laura. Toujours à tout noter ?
— La mémoire n’est pas infaillible », ai-je répondu en rangeant le carnet.
Laura a reposé son assiette, vide, et a poussé un long bâillement.
On est resté silencieuses un moment, sans savoir vraiment quoi dire.
« C’est fou, quand même, ai-je dit pour rompre le silence. Il y a quelques années, on se détestait, et maintenant tu me donnes des idées pour arrêter un type.
— Non, a répondu doucement Laura. Je ne te détestais pas. Tu voulais toujours passer au tableau. Ça m’évitait de stresser.
— Stresser pour ça ? Toi ?
— Non, a admis Laura. Mais je t’aimais bien quand même.
— Vraiment ? Pourquoi est-ce que tu me rackettais, alors ? »
Elle a baissé la tête, manifestement gênée.
« Je ne sais pas. Je ne savais pas comment te parler. Et j’étais conne. J’avais besoin de fric, tu en avais. Je te rembourserai, d’accord ? Promis. Ce n’était pas vraiment du racket.
— Ce n’est pas le problème, ai-je répondu en souriant.
— Je suis désolée. Ce n’est pas évident, mais je t’aimais bien. Je crois que j’étais un peu amoureuse de toi, en fait. »
J’ai manqué une nouvelle fois de m’étrangler avec un morceau de pizza.
« Tu peux répéter ? ai-je demandé après avoir posé mon assiette.
— Ça te gêne ? »
J’ai réfléchi quelques instants. Je l’ai regardée un moment dans les yeux pour essayer de voir si elle plaisantait, et je me suis rendue compte qu’elle avait l’air sérieuse.
Ce qui ne voulait pas dire grand chose, certes. Laura paraissait souvent sérieuse quand elle ne l’était pas. C’était plus amusant comme ça.
D’un autre côté, elle disait peut-être la vérité. De temps en temps, ça lui arrivait aussi.
« Je ne sais pas, ai-je répondu. Peut-être pas. Ça veut dire qu’il y avait au moins une personne amoureuse de moi. Ça aurait été marrant que tu me le dises à l’époque
— Marrant, ouais. Si ça se trouve, tu vendrais de la drogue au lieu d’être flic. Ou pire, je serais devenue flic au lieu d’être une voleuse.
— Bah, ai-je dit. Si tu finis tes études, tu seras bien avocate.
— Ça tombe bien, j’ai déjà une bonne cliente.
— Et tu es toujours amoureuse ? ai-je demandé, revenant au sujet.
— J’en sais rien, a-t-elle répondu en haussant les épaules. Je ne m’étais pas vraiment posée la question. Et puis, c’est compliqué. J’ai plus de facilité avec la haine. Mais je crois que oui. Maintenant, c’est peut-être pas le vrai amour. »
Je n’ai pas pu m’empêcher de rougir.
« En tout cas, je préfère te prévenir, je ne suis pas attirée par les filles, ai-je dit.
— Tu as déjà essayé, au moins ?
— Non. Et je n’ai pas envie.
— Bah. De toutes façons, l’amour et le sexe, c’est pas vraiment pareil. Si je devais aimer tous les types avec qui j’ai couché...
— De toutes façons, je suis contre le sexe avant le mariage, ai-je répliqué en souriant. Alors tu devras attendre un moment.
— Il me semble que Clinton a dit que les rapports oraux, ce n’était pas vraiment du sexe.
— Peut-être. Mais tu oublies que mon but dans la vie est de faire ce que mes parents attendent de moi. Si je leur disais que je suis avec une fille, je serais reniée. »
Dans les faits, ils ne m’avaient pas reniée, mais ça faisait un bout de temps qu’on avait des relations plutôt tendues. Mon père avait toujours voulu qu’un jour son fils soit flic comme papa, mais pour sa fille, c’était un peu différent.
Mes parents auraient préféré que j’épouse un « mec bien », si possible catholique et cultivé, pour lui faire des enfants et le ménage.
J’aurais été prête à avoir une moitié de SMIC en bossant 50 heures par semaines dans un fast-food. J’aurais été prête à mendier. J’avais finalement accepté de devenir flic.
Mais devenir soumise à un mari pour élever ses gosses et lui apporter sa bière devant son match de foot ? Plutôt mourir.
« Je peux peut-être devenir un homme ? a proposé Laura.
— Je ne crois pas qu’ils trouveraient ça mieux.
— Sauf s’ils n’en savent rien. C’est sérieux, au fait, ton histoire de pas de sexe avant le mariage ?
— Autant que ton histoire de changement de sexe, j’imagine.
— Donc, c’était sérieux », a-t-elle dit en faisant semblant d’être abattue.
Elle a réussi à me faire rire.
« L’église tous les dimanches, ce genre de choses, c’était aussi pour faire plaisir à mes parents, ai-je expliqué. Je crois que je suis trop lâche pour être différente. Finalement, j’ai toujours fait ce qu’on attendait de moi. En un sens, j’aimerais bien être comme toi.
— Je peux te donner des cours, si tu veux. Même si je n’ai pas beaucoup théorisé sur le sujet. »
J’ai souri.
« Mais tu es vraiment sérieuse ?
— À propos de quoi ?
— Que tu serais amoureuse de moi ?
— Pourquoi, ça te choque ? Je veux dire, ce n’est pas comme si j’allais te violer.
— Ou me racketter.
— Je t’ai dis que je m’excusais. J’ai changé, tu sais.
— Sûrement. C’est juste que je te trouve très... directe. Et rapide.
— Bon, si ça te pose problème, remplace amour par amitié. Je n’ai jamais trop fait la différence entre les deux. Sauf qu’il y en a un dans lequel on baise pas, et c’est un peu dommage.
— L’amitié, ce n’est pas racketter quelqu’un, ai-je répliqué en souriant. Et l’amour non plus, d’ailleurs.
— Oh, d’accord. Mais tu admettras que si je t’avais invitée à une soirée « cocktail molotov », tu aurais refusé. »
*****
Après, on a encore discuté un peu. Et puis j’ai déplié mon canapé pour qu’on se couche. Je lui ai expliqué que, comme je n’avais pas d’autre lit, on dormirait là toutes les deux, à condition qu’elle promette d’oublier pour la nuit ses fantasmes sexuels, quoiqu’en dise Bill Clinton. Elle a accepté à contrecœur.
C’est l’odeur du shit qui m’a réveillée le lendemain. Quand j’ai ouvert les yeux, Laura paraissait captivée par le magnétoscope. Elle avait la télécommande dans une main et un joint dans l’autre. On n’avait pourtant rien trouvé sur elle au poste. Elle avait dû l’acheter après. Ou alors, il était bien planqué.
« Salut, ai-je dit. Ça fait longtemps que tu es devant ça ?
— Une demi heure. Les acteurs ne sont pas terribles. »
J’ai hoché la tête. Voir une image fixe d’un coffre-fort caché par un tableau n’était pas vraiment passionnant.
« Je croyais que tu avais arrêté les drogues ? ai-je demandé en pointant sa cigarette.
— J’ai dit ça ? » a-t-elle demandé en haussant les épaules. « Bah, faut pas croire tout ce que je dis. Et puis, ça m’aide à réfléchir.
— En te grillant des neurones ?
— C’est pas le nombre qui compte. Et puis, le plus dangereux dans le shit, c’est la répression policière. T’en veux ? »
Elle m’a tendu le joint, que j’ai décliné en secouant la tête.
« Sans l’aspect légal ou médical, c’est un peu tôt pour ça. Tu veux prendre une douche ?
— Avec toi ?
— Ne commence pas avec ça, ai-je répliqué avec un regard mauvais.
— On gagnerait du temps.
— C’est ça. Pour la peine, j’y vais, tu attendras. »
Laura a souri, avant de se remettre devant la télé. Pause, play. Pause, play. Retour rapide. Une bouffée de marijuana. Play. Pause.
J’ai essayé de profiter de ma douche pour faire le point sur la situation. Cette histoire de meurtres me mettait la pression, parce que c’était ma première véritable enquête. Bien sûr, en m’engageant dans la police criminelle, je m’étais attendue à voir des cadavres... mais je ne pensais pas que ce serait des cadavres qui faisaient partie de Lumière Blanche.
Et en plus de ça, il y avait Laura. Elle n’était pas vraiment gênante, et elle était assurément beaucoup plus gentille que quelques années avant, mais j’avais du mal à croire qu’elle n’avait rien à voir avec cette histoire. Sans compter qu’elle prétendait être amoureuse de moi.
En fait, son petit jeu m’amusait plus qu’autre chose. Je me disais même que, si elle insistait, je finirais peut-être par essayer. Je n’étais pas attirée par les femmes, mais.... peut-être que je pourrais y prendre du plaisir quand même ?
Et puis, rien que pour la tête que feraient mes parents en sachant que je sortais avec une fille, ça vaudrait le coup. Ça serait ma vengeance pour tous les dimanches passés à la messe alors que j’aurais pu faire la grasse matinée.
Finalement, à la fin de ma douche, je m’étais persuadée que tout n’allait pas si mal, et qu’en tout cas tout allait très bien se terminer.
Je me trompais, évidemment.
*****
Quand je suis sortie, Laura avalait un bol de céréales. J’ai téléphoné à Max pour lui dire que j’arriverais en retard. Je comptais d’abord aller vérifier la caméra chez Fergusson.
« Tu pars maintenant ? m’a demandé Laura.
— Ouais. À ce soir.
— Je viens avec toi.
— Quoi ?
— Je peux te filer un coup de main, a-t-elle expliqué en souriant.
— Depuis quand tu veux aider la police ? » ai-je demandé. Sa proposition me paraissait suspecte. Je la voyais mal m’aider pour le plaisir ; se servir de moi pour voir où en était l’enquête me paraissait plus dans ses cordes.
« Je n’aime pas qu’on tue les anarchistes, a-t-elle répondu, toujours le sourire aux lèvres. Et puis, comme ça, je serai avec toi. »
J’ai essayé de peser rapidement le pour et le contre. Et puis j’ai décidé de lui laisser une chance. Peut-être qu’elle voulait vraiment m’aider ?
« D’accord, tu m’accompagnes, ai-je concédé. Mais tu te tiens sage. Et change de tee-shirt. »
Laura a laissé tomber les yeux sur son tee-shirt « Police partout, justice nulle part » et a paru surprise.
« Pourquoi ? J’ai fait une tache ? »
Laura s’est installée à droite de moi dans la twingo.
« C’est pas très grand, a-t-elle remarqué.
— Pour ce que je m’en sers. D’habitude, je prends le métro.
— Je pourrais t’en trouver une un peu mieux, a-t-elle proposé.
— C’est gentil, mais je n’en ai pas besoin, ai-je répondu, légèrement irritée, en démarrant.
— Je peux la prendre à quelqu’un qui en a encore moins besoin que toi, tu sais.
— Tu vas me trouver coincée, mais j’aime bien respecter les lois.
— Si je te l’offre et que tu ignores qu’elle est volée, tu ne violes pas la loi.
— Tu viens de me le dire, je ne vois pas comment je pourrais l’ignorer, ai-je soupiré. Et cette voiture me va très bien, c’est moins pénible à garer.
— Mais c’est moins bien pour les courses-poursuites.
— Tu sais, ai-je expliqué, le métier de flic ce n’est pas forcément comme à Hollywood. »
*****
Monsieur Fergusson s’est étonné de me voir revenir sans Max, et n’était manifestement pas très heureux de voir deux jeunes femmes s’occuper de l’affaire — je lui avais dit que Laura était flic aussi, et j’espérais qu’elle ne s’amuserait pas à ouvrir son blouson en présence du vieux, parce qu’elle avait finalement refusé de changer de tee-shirt.
On est allé inspecter la caméra. Elle n’était pas très visible, il fallait l’admettre. Un type un peu pressé aurait pu se faire avoir. Mais ce n’avait manifestement pas été le cas.
« Vous pouvez ouvrir le coffre ? » a demandé Laura à Fergusson, qui a obéi.
Il était maintenant pratiquement vide. Il n’y avait que quelques babioles.
« Il y avait combien à l’intérieur ?
— Il y avait des bijoux et...
— Ils valaient combien ? a demandé Laura.
— Je ne sais pas », a répliqué Fergusson, manifestement irrité. Il n’aimait apparemment pas se faire interrompre, et probablement encore moins par une femme. « Autour de deux cents mille francs, je dirais. »
Laura s’est penchée à moitié dans le coffre et a donné des coups contre la cloison.
« Vous faites quoi ? a demandé Fergusson.
— Il aurait pu ouvrir le coffre par derrière.
— Faire un trou dans le mur, puis dans le métal ?
— Je préfère vérifier », a répliqué sèchement Laura, avant d’abandonner et de se rapprocher de moi. « Tu as trouvé quelque chose ? m’a-t-elle demandé.
— Non. »
Elle a fait quelques pas dans la pièce. Elle paraissait réfléchir. Puis elle s’est de nouveau tournée vers Fergusson.
« Où partent les images ?
— Vers une boîte de sécurité, ai-je répondu à sa place.
— Appelle-les, et demande ce qu’ils voient », a-t-elle dit en s’appuyant contre le mur à côté du coffre.
J’ai obéi, expliqué ce que je voulais — ou plutôt ce que Laura voulait — et ai patienté quelques instants.
« Ils te voient, ai-je finalement dit. Étonnant, non ?
— Pas très, a répondu Laura sérieusement. Passe moi le téléphone. »
J’ai obéi, même si je me demandais à quoi elle jouait.
« Salut, a-t-elle dit en agitant la main vers la caméra. Vous me voyez en direct ?
— Oui. Qu’est-ce que vous voulez ? a demandé le type au bout du fil.
— Comment partent les données de la caméra ? Téléphone ?
— Exact, a répondu le type. L’alarme aussi. On enregistre tout, et s’il y a un problème, on appelle la police.
— C’est crypté ?
— Euh, non, a répondu le type. Je ne crois pas.
— Donc, rien ne prouve que les données reçues le soir du vol ont été envoyées par la caméra et pas par un mec au milieu ?
— Ce serait compliqué, non ?
— D’accord. Merci », a dit Laura en raccrochant, un sourire a